‹ Species. VerbumChapitre 56 sur 72 · PORN ER ORNE ENS PRET · texte numérisé non relu

PORN ER ORNE ENS PRET

notre intellect doit unir entre eux des possibles par le jugement. Mais cette constatation étrange est un problème qui réclame une solution. L’étrangeté de la constatation s’aggrave, si nous remarquons que la notion d’être, comme toutes les species, est un possible : l’idée d’être universel convient à ce qui existe, à ce qui a existé, à ce qui existera, à ce qui est concevable, c’est un prédicat indéfiniment applicable, un abstrait, donc un possible. Et même si nous avons l’idée de la réalisation du possible, de l’actus essendi, cette idée semble encore être celle d’un possible, puisque l’actus essendi est indéfiniment réalisable. N'’aurions-nous des species que du possible? Pareille affirmation ne se trouve nulle part sous cette forme brutale chez saint Thomas, mais elle semble se dégager de sa doctrine. En tout cas, je ne connais pas l’existant par une species, mais par un jugement, c’est-à-dire par l’union de deux species exprimées en verbes. Cette constatation-là, saint Thomas la fait expressément, et il n’en voit pas d’autre explication que dans la composition des êtres. C’est parce que toute réalité créée est double en sa constitution interne que la connaissance de l’existence est double. Dans toute chose, en effet, il y a la quiddité et l’existence. À ces deux correspondent les deux opérations de l’intellect. L’une, que les philosophes appellent formatio, par laquelle il saisit les quiddités des choses : on l’appelle aussi ndivisibilium intelligentia. Par l’autre, au contraire, il comprend l’existence de la chose, en composant l'affirmation, parce que l’existence de la chose composée aussi de matière et de forme, chose de qui il reçoit la connaissance, consiste en une certaine composition de la forme avec la matière ou de l’accident avec le sujet (1).

Dans le Commentaire sur le livre de la Trinité de Boëèce, saint Thomas parle de manière aussi décisive : la première opération concerne la nature de la chose, c’est-à-dire l'essence, le possible; la seconde concerne l’existence de la chose, laquelle résulte, dans les êtres composés, de la cohérence de leurs principes intégrants, et, dans les êtres simples, accompagne l’essence simple (2).

On serait tenté d'interpréter à la lettre ces déclarations, d’autant

(1) Cum in re duo sint, quidditas rei et esse ejus, his duobus respondet duplex operatio intellectus. Una quae dicitur a philosophis formatio, qua apprehendit quidditates rerum, quae etiam dicitur indivisibilium intelligentia. Alia autem comprehendit esse rei, componendo affirmationem, quia etiam esse rei ex materla ct forma compositae, a qua cognitionem accipit, consistit in quadam compositioné formae ad materiam vel accidentis ad subjectum. I Sent. d. 38, q. 1, a. 3.

(2) Duplex est operatio intellectus. Una quae dicitur intelligentia indivisibilium, qua cognoscitur de unaquaque re quid est. Alia vero-est qua componit et dividit, scilicet enuntiationem negativam vel affirmativam formando : et hae quidem duae operationes duobus quae sunt in rebus respondent. Prima quidem operatio respicit

plus que la théorie générale de l’abstraction les corrobore : l’abstraction laisse l’individuel, et l’existence est individuelle. Faudra-t-il dire que nos species ne sont jamais que des « similitudes » de possibles, que notre idée de l’être est l’idée de l’être possible, et que le jugement d’existence consiste à joindre un possible prédicat à un possible sujet ? Mais une semblable doctrine serait chez elle dans une « philosophie du jugement » qui attribuerait à l’esprit le pouvoir de constituer l’objectivité : elle s'oppose radicalement à l’allure réaliste de la philosophie de l’Aquinate. Nous croyons donc devoir l’écarter, et, pour l’écarter à juste titre, nous rappellerons plusieurs enseignements de saint Thomas déjà connus de nous :

a) Ce n’est pas l’individualité en tant que telle qui est pour l’intellect inassimilable, c’est la matérialité. Nous pouvons connaître l’individualité spirituelle.

b) Nous possédons une connaissance réflexive de nous-mêmes, et nous arrivons seulement par elle à connaître la nature de notre âme. Il est vrai que cette connaissance ne se réalise pas par une species. Nous avons cru, avec M. Jolivet, avoir le droit de lui donner le nom d’intuition.

c) Il n’y a aucune difficulté à ce qu’un « verbe » exprime cette intuition, et ce verbe, à son tour, pourra devenir le prédicat ou le sujet d’un jugement.

d) La démarcation entre la species ou le verbum et le jugement, très nette au point de vue logique, l’est beaucoup moins au point de vue psychologique. La signification d’une phrase est saisie d’une seule vue, donc par une seule species, puisqu’en un seul instant l’intellect ne peut être informé que par une seule species : pourtant la phrase est faite de plusieurs concepts. Insistons sur ce point. Les disciples de saint Thomas, croyant maintenir par là plus solidement la primauté de l’ontologie, ont insisté sur la primauté de la species par rapport au Jugement; quelquefois en croirait presque, en les lisant, que dans la saisie de la species s’épuise toute la connaissance, Le jugement serait une liaison de species — verba déjà données et indéformables, il les juxtaposerait, de sorte qu’à vrai dire le jugement ne serait pas une connaissance, mais une relation entre des connaissances {1}. Il faut

ipsam naturam rei, secundum quam aliqua res intellecta aliquem gradum in entibus obtinet; sive sit res completa ut totum aliquod, sive incompleta ut pars vel accidens. Secunda operatio respicit ipsum esse rei, quod quidem resultat ex aggregatione principiorum rei in compositis, vel ipsam simplicem naturam rei comitatur ut in substantiis simplicibus. Boet. de Trin. q. 5, a. 9

(x) Sans doute cette théorie n’a jamais été proposée, poussée ainsi à l’extrême. Les thomistes récents exposent la doctrine du jugement avec infiniment plus de subtilité :

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