II. — LES TENDANCES PROFONDES DU L’INTELLECT CONSTRUCTEUR
Voyons maintenant comment l’intellect procède à cette construction des concepts qui sont les matériaux avec lesquels il construit les raisonnements, lesquels sont à leur tour les matériaux avec quoi il construit les théories. Il est d’abord dirigé par des besoins profonds, besoins qui correspondent aux exigences du réel à connaître.
Le premier de ces besoins est celui d'identifier et de distinguer. Dans toute proposition affirmative vraie, il faut que sujet et prédicat aient, d’une certaine manière, une signification objective identique; mais il faut aussi, sans quoi la proposition serait tautologique et n’apprendrait rien, que sujet et prédicat signifient une diversité de points de vue rationnels (1). Il est inutile de s’arrêter sur une consta-
voir surtout les articles du P. Guérard des Lauriers sur l’activité de jugement en mathématiques : Revue des Sciences philosophiques et théologiques, juil. 1935, pp. 407-433, janv. 1936, pp. 76-103, avril 1936, pp. 269-299.
(x) In qualibet propositione affirmativa vera, oportet quod praedicatum et sub-
jectum significent idem secundum rem aliquo modo, et diversum secundum rationem., Sum. Th. I2, q. 13, a. 12.
tation tant de fois faite par les successeurs de saint Thomas, dont Meyerson a rassemblé les témoignages et les a appuyés par tant d’analyses de la structure de la science et de la psychologie des savants. Mais quand une proposition est formellement identique, y a-t-il encore en elle cette diversité que réclame l’intellect ? C’est le point de vue opposé à celui de Meyerson : saint Thomas maintient que le besoin du nouveau, du divers est si urgent que jamais une proposition n’est complètement identique (1). Même si je dis que Socrate est Socrate, au fond je ne répète pas complètement la même chose, car le sujet Socrate est envisagé comme un support matériel auquel je reconnais l’appartenance d’une forme qui le qualifie : ce sujet Socrate possède le nom, ou l’état civil, ou le caractère psychologique de Socrate. La nécessité d’identifier et celle de distinguer sont également impérieuses dans le jugement (2). Nous pouvons nous attendre à ce que les concepts construits le seront avec des concepts préexistants, à qui ils seront partiellement identiques et dont ils seront partiellement différents.
La distinction des concepts ne se fera pas au hasard, elle ne consistera pas à séparer des concepts qui resteraient entre eux sans lien. La distinction est de deux sortes : quantitative et formelle. La première est obtenue par division de corps homogènes, toutes les parties possédant la même forme. La seconde est celle d’un genre au sein duquel l’adjonction de différences distingue des espèces. Saint Thomas, qui n’a guère parlé que par occasion de la formation des concepts mathématiques, ne s’attarde pas à examiner si la formation de ces concepts aboutit simplement à une multitude amorphe, ou plutôt il laisse de côté les grandeurs géométriques, pour ne retenir que les nombres sur lesquels règne une loi de formation rigoureuse. Or, au sein du genre, les espèces ne se distinguent qu’en s’opposant, et leur opposition se fait par adjonction de propriétés singulières exactement comme pour la formation des nombres. J'ajoute au genre une qualité, j’ai une espèce, laquelle devient à son tour un genre, auquel j'ajoute de nouvelles qualités qui me permettent de distinguer en Son sein de nouvelles espèces, Les distinctions formelles sont comme les nombres, elles se font par addition ou soustraction, et
(1) MEYERSON le fait aussi remarquer, mais pour lui la fonction identificatrice e2t la principale.
(2) Sed in propositionibus in quibus idem praedicatur de se ipso, hoc (qu’il y ait différence) aliquo modo invenitur, in quantum intellectus id quod ponit ex parte subjecti, trahit ad partem Suppositi; quod vero ponit ex parte praedicati, trahit ad naturam formae in suppositi existentis secundum quod dicitur quod praedicata tenentur formaliter, et subjecta materialiter. Sum. Th. à, q. 13, a. 12.