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c’est pourquoi elles se font nécessairement selon un ordre de perfection. Dans le monde spirituel, il est aussi impossible qu’en arithmétique de réaliser une multitude qui ne serait pas gouvernée par un ordre (1). La notion d’ordre renferme trois exigences : a) les éléments ont entre eux une relation de priorité et de postériorité, b) ils sont distincts les uns des autres, c) il y a un principe de relation entre les éléments, et c’est de ce principe que viennent les divers types d'ordre : ordre dans l’espace, ordre d’origine, ordre de dignité, etc. (2).
La tendance de notre intellect vers l’ordre ne doit pas être mise sur le même plan que les tendances à identifier et à distinguer. Ces dernières sont imposées d’abord brutalement par les choses de ce monde, qui sont partiellement identiques et partiellement différentes : si l’intellect n’identifiait pas et ne distinguait pas, il serait impropre à saisir quoi que ce soit dans la nature. Or les choses de la nature sont soumises chacune à un déterminisme rigide : elles agissent toujours de la même manière, determinatae ad unum. C’est exactement le contraire de l’ordre, qui rapporte un être à un autre et à un autre et à un autre : l’ordre est essentiellement organisation complexe, intentio ad multa (3). Aussi, quand nous trouvons dans ce monde l’ordre, comme dans les vivants, nous savons que cet ordré ne peut provenir des éléments eux-mêmes, puisque chacun d'eux ne peut agir que dans une seule direction : là donc où l’intellect reconnaît un ordre, il conclut que cet ordre a été mis par une intelligence (4). C’est dire que la tendance à l’ordre est essentiellement une tendance propre à l’intellect, tandis que celles à identifier et à distinguer ont pour.ainsi dire leur moteur dans l'univers corporel.
Ces trois tendances fondamentales de l’intellect : à identifier, à distinguer, à ordonner, inspirent l’intellect constructeur. Partout nous les trouverons agissantes. Un long texte du Commentaire sur les Sentences (5) va nous expliquer par le détail comment l’intellect use à la fois des données externes et de ses propres opérations pour
1) POf. CIO, as.
(2) I Sent. d. 20, q. 1, a. 3. Quaestiuncula 2.
(3) Rerum distinctio non potest esse a casu. Habet enim ordinem certum. Oportet igitur ex alicujus causae intentione distinctionem in rebus esse; non autem ex intentione alicujus causae per necessitatem naturae agentis, quia natura determinatur ad unum, et sic nullius rei per necessitatem naturae agentis intentio potest esse ad multa, in quantum distincta sunt. Contr. Gent. 450:
(4) Universalis rerum distinctio non potest esse ex intentione alicujus causarum secundarum, quia omnes hujusmodi causae sunt de universitate causatorum distinctorum.… Contr. Gent. I, 50. Voir aussi I, 13 et Sum. Th. lo 2702560
(5) I Sent. d. 19, q. 5, a. 1.
construire des notions, des verba, peut-être même des species, car le mot y est. Entre toutes les réalités et les conceptions que désignent les mots, nous constatons une diversité : a) il y a.des choses qui, en leur être total, sont en dehors de l’âme; b) il y en a qui d’aucune manière n'existent en dehors de l’âme (par exemple, la chimère); c) il y en a enfin d’autres qui ont bien en dehors de l’âme un fondement objectif, mais l’achèvement de leur nature, en ce qu’il a de formel, provient de l’opération de l’âme, comme on s’en rend compte pour l’universel. En effet, « l'humanité » n’existe pas dans la nature des choses, ce n’est pas là qu’elle possède son essence d’universel, puisqu’en dehors de l’âme il n’existe pas une « humanité » en soi commune à tous les hommes. C’est donc en tant qu’elle est reçue dans l’intellect qu'est réalisé l’universel : par l’opération de l’intellect y est insérée la relation par quoi elle est un universel (1). La notion de temps est construite de la même manière : elle a son fondement dans le mouvement, où se succèdent, en effet, un avant et un après. Mais cela n’est que le matériel de la notion : ce qu’il y a de formel en elle, c’està-dire la mesure, la numération, est dû à l’opération de l’intellect (2). Il en est aussi de même pour la vérité : elle a bien son fondement dans le réel, mais sa nature est déterminée par l’action de l’intellect, à savoir lorsque celui-ci saisit le réel tel qu’il est. Aïnsi la vérité, notion fondamentale pour toute philosophie, n’est obtenue que par une construction. Voyons comment s’opère cette construction, qui porte tout l’édifice de la gnoséologie.
Dans toute réalité créée, il y a son essence et son existence. Or,
(1) Eorum quae significantur nominibus invenitur triplex diversitas : a) quaedam enim sunt quae secundum esse totum completum sunt extra animam; b) quaedam quae nihil habent extra animam; €) quaedam autem sunt quae habent fundamentum in re extra animam, sed complementum rationis eorum quantum ad id quod est formale, est per operationem animae, ut patet in universali. Humanitas enim est aliquid in re, non tamen ibi habet rationem universalis, cum non sit extra animam aliqua humanitas multis communis; sed secundum quod accipitur in intellectu, adjungitur ei per operationem intellectus intentio secundum quam dicitur species. I Sent. d'AtO CR ar
On pourrait se demander quel est le sens dans ce texte de « species » : il est probable qu’ici ce mot désigne l’espèce logique, puisque l’ « intentio » ajoutée par l’intellect est le rapport commun à de multiples individus.
(2) Et similiter est de tempore, quod habet fundamentum in motu, scilicet prius et posterius ipsius motus; sed quantum ad id quod est formale in tempore, scilicet numeratio, completur per operationem intellectus numerantis. I Sent. d. 19, q. 5, a. 1. On peut citer encore, comme concepts construits de manière parallèle à celui du temps, les concepts du lieu (Comm. Phys. IV, cap. 4, lect. 6), de l’instant (Jbid. EVA cap. 11, lect. 18). Le nunc a un élément donné (quelque chose d’identique qui en se mouvant fait l’avant et l’après, idem subjecto et alterum ratione. La notion d’éternité (1bid. n° 8) est construite au moyen du nunc. Supposons que le mobile ne se meuve nullement, nous avons un instant perpétuellement présent : intelligitur nunc ut semper stans, et non est fluens nec habens prius et posterius (n° 5).
c’est dans l’existence plutôt que dans l’essence que la vérité se fonde. En effet, cette « adéquation » en quoi consiste essentiellement la vérité se réalise précisément dans l’opération de l’intellect qui reçoit l'être de la chose par une certaine assimilation à elle. On doit donc dire que l’existence de la chose est cause de la vérité, mais elle n’est pas la vérité. La vérité est une relation entre l’esprit et la chose, et la notion de la vérité est la notion de cette relation. Aussi saint Thomas enseigne-t-il que la nature de la vérité est réalisée dans l'esprit avant d’avoir une signification dans nos énoncés ou dans les choses, et déclare-t-il, en ce qui concerne la notion de vérité, que si elle a un fondement dans les choses, elle est achevée par une action de l'intellect. Autrement dit, la notion de vérité est le résultat d’une construction. Elle a pour noyau l’essence de la chose : à ce noyau s'ajoute, et c’est le formel de la vérité « l’ordre d’une existence à une connaissance ou à une démonstration » (1). Les derniers mots de saint Thomas nous font remarquer qu’outre l’identité et la différence, partout agissantes, la tendance à l’ordre a inspiré la construction de ce qu’il y a de formel dans la vérité.
Il y a beaucoup de types d’ordre : ordre spatial, temporel, d’origine, ordre de dignité, etc. (2). Selon chacun de ces types d’ordre, l’intellect construit des concepts. L'ordre de valeur, qui est l’ordre métaphysique, est le plus important pour saint Thomas. Il ne consiste pas en une appréciation sentimentale ou en un préjugé social, mais en un enveloppement de notions les unes par les autres. À ce type d’ordre appartient la série vie végétative, vie sensible, vie rationnelle; mais probablement ces concepts-là ne sont pas construits. Comme types de concepts construits selon le système de l’ordre enveloppant, citons les trois vertus intellectuelles : la science, l’intelligence, la sagesse. Ces trois vertus ont même objet, à savoir la vérité : comment les peut-on distinguer ? N'oubliez pas que les mêmes objets peuvent être saisis par des opérations différentes : on peut regarder surtout les détails, on peut contempler les principes sans s'attacher aux conclusions, ou les règles suprêmes qui les organisent. C'est pourquoi les trois vertus, science, intelligence, sagesse, ne sont pas à distinguer les unes des autres sur le même plan, mais selon un ordre de dépendance. La science dépend de l'intelligence, et celle-ci de la sagesse, laquelle
(1) I Sent. d° 19, q. 5, a. 1. Voici les derniers mots de ce texte : Patet etiam ex dictis quod veritas addit supra essentiam secundum rationem, scilicet ordinem ad cognitionem vel demonstrationem alicujus. L’exposé le plus complet est dans la premiére question du de Veritate.
(2) I Sent. d. 20, q. 1, a. 3, quaestiuncula 2; voir p. 189.
« contient » sous son autorité l'intelligence et la science, en tant que jugeant aussi bien des principes des sciences que de leurs conclusions (1). Sagesse, intelligence, science, qui sont des concepts construits autant que la vérité, sont des concepts construits de manière à constituer un ordre de contenance ou de dépendance.
Les concepts construits selon les différents types d’ordre, en particulier de l’ordre de valeur métaphysique (on sait que l’ordre de valeur métaphysique est identique à l’ordre de valeur morale), sont, sans doute, l’œuvre la plus parfaite de l’intellect lorsqu'il travaille à la manière humaine. Faut-il mentionner la formation de concepts par dissociation de natures déjà connues? Mais lorsqu’en enlevant une unité au nombre 10, nous obtenons le nombre 9, à vrai dire nous ne formons pas un nouveau concept, car il avait fallu déjà passer par 9 pour construire 10 (2). Regardons alors les êtres de la nature; ils nous fournissent des species qui, on l’a vu, sont des complexes indissociables : si on enlève à une substance un élément essentiel, elle n’est plus elle-même, et c’est en ce sens que, selon saint Thomas, la série des substances est comme la série des nombres, où l’on ne peut rien ajouter ou retrancher à l’un des termes sans obtenir un autre nombre. Seulement, l’intellect a le pouvoir d'isoler ces éléments qui dans la réalité sont inséparables : de même qu’il peut enlever une unité à 10, il peut ne regarder dans l’homme que la vie animale, et former ainsi un concept en dissociant une species (3). :
Tout opposée à ce mode de dissociation est la formation des notions morales. On a toujours admiré la Prima Secundae de la Somme Théologique, ou le troisième livre du Contra Gentes : même ceux qui dédaignaient la métaphysique thomiste considéraient avec respect l'édifice de la morale. Il y a là, en effet, à ne considérer que les matériaux, une magnifique construction de concepts. Ces concepts ne sont pas fournis par la perception sensible : comment celle-ci présenterait-elle les notions de mal moral, de péché, de culpabilité, de démérite? Ces concepts sont obtenus par construction, en ordre
(1) Sum. Th. I8 II2e, q. 57, a. 2, ad 2.
(2) Accipere denarium ut propriam rationem novenarii, una unitate substracta. Contr. Gent, I, 54. Resterait à savoir si S. Thomas a eu l’idée d’obtenir 10, en tant que nombre cardinal, par correspondance biunivoque de deux ensembles (les mois de janvier à octobre et les patriarches d'Adam à Noé) : en ce cas, neuf, obtenu par soustraction d’une unité à dix, serait bien un concept nouveau. La notion thomiste d’ensemble (multitude transcendantale) se prête à cette construction, mais rien ne prouve que S. Thomas y ait pensé.
(3) M est vrai que l’animal est connu avant l’homme, parce qu’on connaît le commun avant le précis (supra, p. 168). Mais on ne connaît pas alors l’animal en tant qu’élément intégrant de l’espèce humaine : en ce sens la dissociation donne un concept nouveau (supra, p. 169 et suiv.).
enveloppant d’universalité. Par exemple, péché est plus général que faute, car la faute (culpa) est là où il y a responsabilité personnelle (quod imputatur agenti), tandis que péché n’implique pas toujours responsabilité personnelle (1). Il en est pour ces concepts moraux comme pour la vérité ou pour le temps : l’expérience a fourni des matériaux auxquels la pensée a donné une forme en établissant en eux des relations d’ordre. Assurément, saint Thomas a pour but déclaré de définir et d’organiser les notions de la morale commune, de la morale aristotélicienne et surtout de la Révélation : il a donc accepté provisoirement un certain nombre de concepts tout faits. Mais jamais 1l ne les a gardés à l’état brut : chacun de ces concepts est reconstruit. Malheureusement, il n’enseigne rien sur sa méthode de formation des concepts moraux : nous ne la pouvons connaître qu’en l'étudiant telle qu’il l’a pratiquée. En étudiant cette méthode, on remarquerait que saint Thomas construit rarement les concepts moraux à l’aide de la seule réflexion intérieure : il fait à peu près toujours intervenir des relations ontologiques ou physiques psychologiques (psychologie par observation externe). Le concept construit suppose donc un travail énorme d'élaboration, et il est difficile d’en faire l’analyse exhaustive. Soient, par exemple, les passions. On sait que les puissances diffèrent en genre, comme, dans la nature physique, les genres diffèrent suivant la diversité des puissances de la matière. Il en est ainsi pour les passions : seulement, à l’intérieur des genres, elles diffèrent par leurs objets. Ainsi le bien sensible poursuivi par le désir est le principe d’un genre de passions : à l’intérieur de ce genre, les passions diffèrent en espèce selon qu’elles visent à atteindre le plaisir sensible (passions concupiscibles) ou à le défendre contre toute attaque (passions irascibles). Plaisir sensible, l’attention, jouir, défendre contre attaques, ces notions-là sont bien loin d’être simples; si maintenant nous remarquons tout ce que suppose de métaphysique le genre fondé sur la potentia materiae, nous avouerons que la construction des concepts moraux chez saint Thomas est extrêmement compliquée.
A présent que nous connaissons les tendances générales de l’intellect constructeur, voyons-le à l’œuvre. Nous ne pouvons essayer ici une analyse inachevable; nous ne pouvons pas même passer en revue les différents domaines et les différentes méthodes de la construction des concepts. Nous essaierons seulement de jalonner quelques routes. Nous examinerons successivement la construction des quiddités, celles des relations, celle des notions mathématiques.
(x) Sum. Th. Ia II, q. 21, a. 2.