IV. — IMMUTATIO SPIRITUALIS
Cette idée de présence, condition et facteur de la connaissance, risquerait de nous tromper, si nous cédions à la paresse intellectuelle en nous arrêtant à la conception trop facile d’une présence fixe. Notre connaissance (nous ne disons pas la connaissance en général : c’est une tout autre question) qui est immanente, est aussi un devenir. Devenir spirituel, nous le savons déjà : les mots #mmutatio spiritualis en disent le caractère générique. Il y a des changements physiques (immutatio naturalis), tels que ceux qui se passent dans notre corps : la cause qui agit sur lui y introduit un changement qui affecte sa réalité physique. Il y a d’autres changements, ne consistant pas en l'introduction d’une modification physique, ou plutôt, dirions-nous aujourd’hui, qui se superposent à elle. Nous croirions, avec moins d’assurance que saint Thomas, que la forme de la couleur est dans l’œil sans le colorer; mais nous constatons que notre vision est tout autre chose que l’action de la lumière sur chaque élément de la rétine. Car elle est une, continue, indivisible, qualitative. Déjà l’opération du sens requiert une immutatio spiritualis (1). Nous ne parlons du sens que pour arriver à l’intellect. Là les formes existent à l’état d’universalité : Platon disait même qu’elles existent à l’état d’immobilité, et il avait raison sur ce point, bien qu’il en tirât la conséquence fausse de leur réalité séparée en dehors de l’intellect et des corps. Car elles possèdent des caractères de nécessité bien connus, et ce qui ne peut pas ne pas être est évidemment immuable. Que l’intellect ait en lui, à l’état d’universalité et d’immobilité, ce qui dans le monde est singulier et toujours en devenir, dans cette opposition à l'égard
(1) Est duplex immutatio : una naturalis, et alia spiritualis. Naturalis quidem secundum quod forma immutantis recipitur in immutato secundum esse naturale, sicut calor in calefacto; spiritualis autem, secundum quod forma immutantis recipitur in immutato secundum esse spirituale, ut forma coloris in pupilla, quae non fit per hoc colorata. Ad operationem autem sensus requiritur immutatio spiritualis, per quam intentio formae sensibilis fiat in organo sensus; alioquin si sola immutatio paturalis sufficeret ad sentiendum, omnia corpora naturalia sentirent, dum alterantur.
Sum Th., 12, q. 78, a. 3.
du monde des corps apparaît sa spiritualité (1). Nous pourrions développer ce caractère par des considérations logiques : si saint Thomas s’appuyait peu sur la logique des sciences, il avait déjà, dans l’Organon, plus qu’il n’en faut pour prouver la spiritualité de la connaissance intellectuelle. En réalité, il recourt volontiers à des arguments plus faciles. C’est un fait, dit-il, que la connaissance s'étend en dehors du connaissant, et même c’en est le caractère le plus frappant. Or elle s’étend en dehors du connaissant dans la mesure où celui-ci participe à la spiritualité. Comparez les sens les uns avec les autres, comparez-les avec l'imagination, puis avec l’intellect, ou avec les intellects inégalement doués : l'étendue de la connaissance dépend de son indépendance par rapport à la matière. Car la matière limite l'opération à un terme fixe unique. Mes yeux, spirituels puisqu'ils voient tout l’espace, sont matériels puisqu'ils ne voient que des couleurs. Mon intellect est purement spirituel, puisque son objet est l’être en sa totalité, mais précisément isolé des supports matériels qui le font connaître aux sens (2).
En insistant sur le caractère spirituel de la connaissance, en voyant en elle la présence de formes immuables, nous venons d’introduire un paradoxe : la connaissance humaine n'est-elle pas avant tout un devenir ?
Elle l’est bien en effet, mais elle ne l’est pas comme le sont les réalités corporelles. Celles-ci, en se transformant, passent d’un contraire à un contraire; elles n’acquièrent une qualité qu’en en perdant une autre; leur transformation est altération. Le devenir spirituel, lui, n’implique aucune perte. Lorsque l’homme instruit dans une science se met à y penser en acte, il n’a pas besoin de passer d’un contraire à un contraire, de perdre pour acquérir, il progresse en cela qu’il use d’une richesse déjà possédée (3). Saint Thomas commente ici le Philosophe, il parle de la science possédée habituellement, et ce n’est là qu’un cas dans l’évolution de la connaissance. Mais rappelons-nous que toute connaissance, même la sensible, est une mmutatio spiritualis, et que cette évolution part d’un terme qualitatif que saint Thomas appelle forme. Toute connaissance est donc bien le développement immanent d’un germe mental, l’explicitation d’une richesse intérieure (4).
(x) Sum. Theol., 12, q. 84, a. 1.
(2) Sum. Th., 12, q. 84, a. 2.
(3) Comm. de anima, II, lect. 11.
(4) Voir plus haut, p. 15 et suiv.