V. — OBJECTIVITÉ DU CONNAÎTRE
La nature immanente du connaître, la présence de soi-même à soi-même, il faut avouer que ces notations rendent un son idéaliste, pour nous du moins qui sommes habitués à opposer Idéalisme à Réalisme. Mais la perspective idéaliste, si elle s’impose dans le Thomisme, est une perspective limitée, faisant partie d’un paysage plus vaste, La racine de la connaissance, écrit saint Thomas, c’est qu’elle convient au connaissant. Selon son habitude, il ne prend pas la peine de prouver cette évidence : on peut la nier en paroles, mais en fait qui douterait que connaître soit la condition, l'agent et le but de notre vie? et que connaître soit adaptation? Or, cette adaptation se manifeste d’abord en ce que nous sommes en mesure d'accomplir certaines actions concernant la chose connue : il faut donc que celle-ci nous soit présente d’une certaine manière. Elle ne l’est pas, nous le savons déjà, en sa réalité corporelle (1). Si, en effet, elle pénétrait en nous ainsi, elle serait close dans le connaissant, elle n’y serait plus comme succédané d’un autre être, et le connaissant lui-même serait le terme de sa propre connaissance et de sa propre action. Si à l'inverse l’être connu était absolument le même en soi tel qu’il est dans le connaissant, si, en d’autres termes, il était une connaissance, il devrait se connaître de la même manière que le connaissant se connaît lui-même. Ou solipsisme, ou multiplication indéfinie de monades toutes parfaitement et actuellement connaissantes, dirions-nous dans le langage d’aujourd’hui. L'une et l’autre hypothèse, si on les prend à la rigueur, comme il le faut, sont intenables (2). Nous devons donc distinguer l’objet connu de la connaissance qu’on en a, et il n’est présent dans le connaissant que par un substitut qui prend la nature de celui-ci.
Nous comprenons maintenant pourquoi la forme qui est au principe
(x) Voir plus haut, pp. 14, 16.
(2) Haec est cognitionis radix, quod ei cognitio conveniens est. Nam nisi cognitum esset aliquo modo in cognoscente, non posset in cognoscente progredi operatio pertinens ad rem cognitam, cum omnis operatio conformetur formae operantis. Rursum, si materialiter forma rei cognitae in cognoscente esset, terminaretur ad cognoscentem, et non esset in eo ut alicujus alterius, et sic non posset aliud cognosci per ipsam. Et iterum si hoc modo esset in cognoscente sicut in cognito, sequitur quod cognitum semper cognosceret se eodem modo quo a cognoscente cognoscitur, quod patet esse falsum. Contra Gent., 1, 70 (ratures du manuscrit autographe). (Rome, Imprimerie de la Propagande, 1878, p. 98). Il semble que presque toujours S. Thomas a abandonné ses brouillons pour des motifs de composition, non pour ce motif
qu’ils n’exprimeraient plus sa pensée.
de la connaissance est une « similitude ». En effet, le mouvement ou l’opération de la connaissance s’accomplit dans l'esprit : il est donc besoin, pour connaître quelque chose, et surtout si cette chose ne peut être unie à l’esprit comme objet de connaissance (ce qui est toujours le cas pour nous, esprits incarnés) que nous en ayons dans l’esprit une « similitude » (1).