‹ Species. VerbumChapitre 63 sur 72 · OL · texte numérisé non relu

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Parvenus au terme de cette enquête, nous devons en rassembler les résultats et surtout les organiser. En lisant les chapitres précédents, le lecteur au courant de la littérature néo-thomiste a sûrement remarqué au passage certains points de doctrine où nous apportions un peu de lumière nouvelle; ailleurs il aura été surpris de constater que des enseignements de saint Thomas, parfaitement clairs et indiscutables au point de n’avoir besoin d’aucune explication, étaient jusqu'ici laissés de côté. Mais peut-être a-t-il éprouvé l'impression que ces résultats étaient des constatations dispersées, sans lien entre elles, valables assurément, mais n’apportant pas une doctrine d'ensemble ni même des thèses importantes pour interpréter saint Thomas. Ce seraient des fiches à utiliser, non un ouvrage.

Nous avouons que telle fut notre impression à nous-mêmes, lorsqu’accablé par le poids de nos notes et par le nombre des références, nous avons essayé une première fois de faire le point. 11 fallait que peu à peu s’opérât dans notre esprit le dépôt de la poussière des détails, pour que les faits se concentrassent et qu’apparûssent de grandes lignes nettes. Essayons de retracer ces grandes lignes.

Nous ramènerons aux chefs suivants les résultats nouveaux (ou vus jusqu'ici sans être regardés, ni peut-être aperçus) de notre enquête : 1° sur la méthode d’invention et d'exposition de l’épistémologie thomiste; 20 sur la nature de la species intelligibilis et de l'intellectio intellecta; 3° sur l’unité de la species intelligibilis; 4° sur les rapports entre la species et le verbum; 5° sur la structure de Îa species; 6° sur les concepts construits; 7° sur la reductio et sur les fondements réflexifs de la métaphysique thomiste.

I. — PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA CONNAISSANCE NATURE DE LA species intelligibilis ET DE L’intentio intellecta

Ramenée à son origine, l’activité intellectuelle consiste en ce que l’intellect possible, mis en acte par la forme œuvre de l’intellect agent, en exprime un verbum ou intellectio intellecta. 1 est certain que la théorie de la species intelligibilis et du verbum est présentée très souvent par saint Thomas comme une théorie ontologique : il faut que l’intellect qui comprend soit en acte, donc réalisé par une forme nouvelle, selon l’adage : forma est qua agens agit. Mais ce principe est-il à la source de l’épistémologie, ou au contraire est-il dégagé par elle? Même si l’on admet, avec M. Gilson, que la philosophie de saint Thomas est un « réalisme méthodique », admettant d'emblée l'attitude réaliste et se contentant de la justifier par cela qu’elle est la seule à s’accorder avec l’expérience (1), il est difficile de croire que ce principe puisse être appelé à fonder l’acte de connaissance qui l’atteint. Pour justifier la théorie de la species et du verbum, MM. Maritain et Y. Simon ont recours à des analyses qui ont tout l’air de porter directement sur la vie de l'esprit et d’appartenir à ce qu’on appellerait aujourd’hui une phénoménologie de la connaissance. Le P. Sertillanges le dit sans ambages : « la théorie de la connaissance dont nous venons de marquer les grandes lignes n’est pas à l’ontologie thomiste dans le rapport de la conséquence au principe. Constamment il paraît déduire; mais à y regarder de près, on voit que son système clos en apparence — tel un anneau brisé —- a pourtant une entrée, et que cette entrée est la thèse sur la connaissance » (2).

Quoi qu’il en soit, pour se faire une notion précise et maniable, l’intellect a dû partir d’un état qualitatif transparent et invisible, puisqu'il regarde l’objet et non soi, et traverse cet état pour aller au delà. Cet état qualitatif étant normalement insconcient, ce n’est pas la psychologie empirique qui l’observe : il ne peut être atteint que par une analyse transcendantale. Saint Thomas nous offre précisément trois preuves de l’existence de la la spectes intelligibilis, preuves transcendantales puisqu’elles concernent les conditions du connaître. a) La connaissance est acte du connaissant, non du connu. En connaissant, le connaissant est devenu autre, il est en un certain état

(x) Le réalisme méthodique. Paris, Téqui, 1936. (2) L’idée générale de la connaissance dans S. Thomas d'Aquin. Revue des Sciences philosophiques et théologiques, 1908, P. 457.

nouveau : ce qui le constitue en cet état est la forme intelligible, b) Connaître consiste à devenir ce que l’on connaît : bien entendu, non à le devenir physiquement, à s'identifier matériellement avec lui, mais à être intentionnellement la nature du connu (1). La dépendance que j'éprouve dans la vérité, et, avant la vérité du jugement, dans la simple appréhension, montre l’existence d’un intelligible; à ce stade, l’intelligible n’est pas ce que fait ma pensée, mais ce qui la fait. On pourrait rapprocher cette analyse de saint Thomas d’analyses de Husserl. c) Le phénomène de l’expression intellectuelle, qui se manifeste de manière plus trappante par l’analyse, la synthèse, la formation de relations, et auparavant par la formation de la pensée maniable, suppose à son origine des matériaux spirituels dont se sert l’intellect quand il dissocie, associe, fond, bâtit.

Ce principe d’intelligibilité qui met en acte l’âme est normalement inconscient, puisqu'il est ce qui fait penser, non ce qui est pensé; il est le dynamisme du regard et non l’image contemplée. Il équivaut -aux états de pensée profonde qu’ont essayé de suggérer des philosophes et psychologues récents, par exemple, M.M. E. Le Roy, Delacroix, Segond. Ces états de conscience sont parfois dits « obscurs » : ce mot est impropre et dangereux, mieux vaudrait dire « transparent ». On voit à travers le verre, et on ne le voit pas, non qu’il soit opaque, mais au contraire parce qu’il fait passer la lumière, Comme le verre, la forme intelligible deviendra visible si, pour une cause ou une autre, elle se transforme en obstacle qui arrête la vue. C’est ce qui a lieu quand l’intellect tire d’elle le verbum : la forma intelligibilis est connue normalement lorsqu’elle a été changée en « intellectio intellecta ». Le mot l'indique : species intellecta, c’est la species intelligibilis qui est connue en devenant verbe, connue dans et par le verbe, similitudo rei intellectae prout est in intellectu. Cependant, on ne saurait affirmer que la forme intelligible reste absolument inconsciente tant qu’elle n’est pas incorporée au verbe. S'il en était ainsi, elle ne serait atteinte que dans une dégradation d’elle-même, car le verbe ne l’exprime que partiellement. Et saint Thomas enseigne expressément qu’il existe un « éntuitus veritatis » qui n’est pas verbum, c’est la forma intelligibilis qui commence à devenir consciente (2). En ce cas, la forme intelligible ne peut être atteinte que par une « réflexion » ou «conversion ». Bien que nos opérations intellectuelles soient en elles-

(x) Sur les trois sens d’intentio (motion instrumentale — action de tendre vers une fin — l’objet connu en tant que tel), voir SIMONIN, Immatérialité et intellection.

Angelicum, 1930, pp. 460-486.

(2) I Sent. XXVII, q. 2, a. 1.

mêmes transparentes et invisibles, la réflexion peut d’une certaine manière les connaître. Il est inutile de rappeler que si la réflexion arrive à toucher les opérations intellectuelles, elle n’atteint par elles les puissances que grâce à l’actuation reçue.

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