II. — UNITÉ DE LA FORME INTELLIGIBLE
La forme intelligible ne correspond directement, ni aux éléments du langage, ni aux choses corporelles de l'Univers. La preuve en est que la signification d’une proposition est saisie par une seule forme intelligible. Assurément d’innombrables disciples de saint Thomas avaient lu cette assertion, et l’avaient peut-être trouvée trop naturelle pour s’y arrêter. Elle est pourtant presque identique à une page de M. Bergson dans laquelle celui-ci décrit l’intuition naissante, l'effort intellectuel qui d’abord s’exerce dans la nuit, quand on lit ou entend les premiers mots d’une phrase : puis tout à coup, en pleine lumière, on a compris, on voit le sens entier. Or, que chez saint Thomas la forme intelligible ne soit pas l'équivalent mental des mots du langage, et s'écroule une des plus puissantes machines de guerre construites contre sa doctrine. Le reproche de verbalisme n’atteint pas la philosophie thomiste. — La forme intelligible est radicalement une : elle n’est donc pas calquée sur les objets matériels faits de parties multiples et extraposées. La philosophie thomiste ne mérite donc pas non plus le reproche de morcelage et d’extériorisation de l’esprit qu’on lui a tant adressé. — Tout ceci du moins en principe, car il est bien difficile de ne pas tomber quelquefois dans le verbalisme, ou de ne pas matérialiser le spirituel; c’est une conséquence de notre situation humaine. Saint Thomas a dénoncé ce danger, ce qui ne signifie pas qu’il n’en ait jamais été victime.