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IT. — RELATION ENTRE FORME INTELLIGIBLE ET VERBE

Nous croyons avoir contribué aussi à préciser les relations entre la pensée et l'expression selon saint Thomas. La forme intelligible n’est pas plus nécessairement parallèle au verbe mental qu’elle n’est calquée sur le langage oral ou sur les choses de la nature. Saint Thomas enseigne bien que penser est toujours dire : encore convient-il d’interpréter son assertion. Penser est toujours dire, au sens d’exprimer un Cverbum cordis » : il ne s’agit là, ni de la parole intérieure matérialisée

en mots, ni de l’expression imaginative de la pensée, car le « verbum cordis » est l’expression intellectuelle. Et le principe que penser est toujours dire est soumis à des réserves. Saint Thomas parle quelque part d’un « intuitus » qui ne s’achève pas en verbe : il y a des cas où la pensée profonde ne parvient pas à s’exprimer suffisamment ou peut-être y renonce d’elle-même. D'ailleurs — et cette seconde réserve est encore plus importante que la première — jamais l'expression intellectuelle ne parvient à saisir la plénitude de la forme intelligible : verbum.. non totum in se recipit quod est in eo a quo oritur. Enfin l'expression intellectuelle, étant conditionnée par des éléments sensibles, c’est-à-dire par des images qui l’incorporent ou simplement par les mots vers lesquels elle s’oriente, rétrécit toujours l’émanation intellectuelle. En exprimant notre pensée pour nous-mêmes, nous l’'appauvrissons nécessairement. Mais cet appauvrissement momentané de l’expression est la condition de notre progrès intellectuel : c’est précisément parce que nous n’arrivons jamais à saisir les richesses de notre pensée que nous continuons à inventorier notre trésor et que nous usons de lui de toutes sortes de manières afin de l’augmenter. Là comme partout ailleurs, car la vie intellectuelle et la vie morale sont même chose, le renoncement est condition d’enrichissement : on gagne en perdant.

Il est difficile de méconnaître la profondeur de ces doctrines de saint Thomas. Ce n’est pas à dire pourtant qu’elles ne soulèvent pas de difficultés. Si l’intelligible est déjà dans la chose, la connaissance n’opère rien, nous n'avons qu'à nous laisser faire : or, l’expérience témoigne que l’intellection n’est pas un état purement passif. Mais si, d’autre part, l’intelligible n’était pas dans la chose, la connaissance a la charge de le fabriquer, et alors sur quoi s’appuie-t-on pour prétendre que notre connaissance correspond aux choses? Cette objection classique nous semble posséder la clarté des dilemmes trop simples : la connaissance réelle a plus de densité et de mystère que n’en suppose cette antinomie trop aisée. La doctrine thomiste se tient sur deux faits que doit noter toute phénoménologie du connaître : d’une part, la forme intelligible, purement spirituelle, n’est pas l’œuvre des substances corporelles — mais, d’autre part, qu’elle soit ceci ou cela, dépend de ces substances. La forme intelligible est l’œuvre de l'esprit — elle est en relation fonctionnelle avec la portion d'Univers qui nous entoure. Je joins les deux affirmations, bien que je n’en comprenne pas la liaison : pourquoi refuserais-je d'accepter simultanément deux données incontestables ? Dans d’autres domaines, on admet sans sourciller des lois qui s’opposent les unes aux autres

plus que celles-ci : pourquoi serions-nous plus exigeants, sous prétexte que nous sommes en épistémologie ? La connaissance serait-elle sans mystère ? Or nous savons que la connaissance humaine est orientée directement vers les corps, elle est un regard qui a beaucoup de peine à se connaître soi-même. C’est là un mystère à accepter. Saint Thomas, qui est partout métaphysicien, essaiera de l’éclaircir en disant que l'intelligible est en puissance dans la chose, ou, pour parler plus exactement, dans le phantasme. Nous sortirions de notre sujet si nous entreprenions de montrer que cette explication n’est pas purement verbale : il n’est pas absurde de croire que la nature recèle une sorte de noétique, de « pensée cosmique », comme dit M. M. Blondel, et cette pensée cosmique existe évidemment dans les choses d’une manière tout autre que celle dont nous la pensons. Et il est tout naturel de croire que la chose, avec ses caractéristiques noétiques, possède une nature telle qu’elle détermine la nature de l’intelligible pensé par nous.

Là est la grandeur et la déficience de l’expression mentale de l'intelligible. Le verbe n’est pas l’intellect : il est trop évidemment un produit de l’activité intellectuelle, et ainsi se vérifie déjà la valeur de cette hypothèse de la puissance à laquelle tout à l’heure nous faisions appel. Or si le verbe mental n’est pas l’intellect, ni l’intellection, s’il n’en est qu’un produit, il n’y a pas, entre l’intellect et lintelligible, cette coïncidence absolue qui reste pour nous un idéal divin. Le domaine entier de notre connaissance, tel que nous le pensons, est sillonné par des fissures. Première fissure, qui coupe en deux le monde de la science : il existe deux régions de la science, les sciences qui portent sur les choses, et les sciences qui portent sur notre connaissance des choses (de intellectionibus intellectis). Seconde fissure, qui dans notre vie intérieure limite un domaine inexplorable : la connaissance du moi ne porte jamais sur le je, sur le sujet pensant, mais sur une similitude du je. L” « intentio intellecta », parce qu’elle est l’œuvre du je et pour ainsi dire détachée de lui, ne nous livre qu’un savoir en fragments. Mais elle rachète cette limitation en ce qu'elle est principe de liberté et de progrès sans terme : principe de liberté, parce qu’elle est notre œuvre, instrument fabriqué par nous et dont nous pouvons nous servir pour tous nos buts (per ipsum concepta et quodammodo excogitata); principe de liberté et de recherche et de conquête, parce qu’elle se présente à nos tendances intellectuelles comme leur bien (sub forma boni et convenientis). La « forma apprehensa » du Bien universel, présente dans chaque verbe et le dépassant, me fournit la capacité de former de nouveaux

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« verba cordis » et de m’orienter vers eux, aussi bien que de me réserver et d’aller au delà d’eux. — Chacun des éléments de ce paragraphe est bien connu : peut-être pourtant leur organisation, la valeur et la déficience du verbe, a quelque nouveauté.

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