I.A MliMT DK ClILLAUMK l" U'ALLLMACJNE
iniliUiiro, vinj^'^t-sept de service royal, dix-sept de service im|M''rial. La lêl«^ s'élaiil iiicliiiée, (|iiaii(l on ferma ses yeux ils seinbiaioiil dirig^és vers le buste de sa mère, la reine Louise. On jeta sur le corps le manteau gris de campagne. Les princesses apporlèrenl des roses. Le pasteur bénit le défunt et le loua d'avoir gouverné son peu[>le selon le conseil do Dieu. Les serviteurs et les grands ofdciers de l'empire vinrent baiser la main refroidie ([ui les avait élevés. Quand ce fut le tour (lu maréchal de Mollke, l'homme qui a tant vu et fait mourir fondit en pleurs. Le chancelier contint son émotion; un peu plus tard, il revint passer une heure seul à seul avec son maître. Ensemble, ils ont arrêté le compte de leur journée de travail. Ce génie fantasque a d'étranges fuites d'imagination; peut-être a-t-il pensé là que ce n'est rien, ce qu'on bâtit dans le sang et les larmes, pour (jue la Mort ricane un })cu plus haut en souftlant dessus. Ce qui faisait pleurer M. de Moltke, esprit entier, certain de sa tâche et sans vues de dessous, a peut-être fait tristement sourire M. de liismarck, lui qui a des vues secondes et un fonds dironie pour son œuvre.
Le surlendemain, à une heure avancée de la nuit, les deux grands vieillards ont conduit leur Empereur au Dôme et pris pour la dernière fois congé de lui. Ceux qui assistaient au passage de
ce cortège s'accordent à dire que nulle parole ne peut rendre la vision funèbre, reflétée un instant, dans la clarté des torches, par les eaux noires de la Sprée et les vitres du Vieux-Château désert. Sous la tourmente de neige, aux lueurs de ces flammes dispersées par les rafales, les ombres muettes glissaient sur le sol assourdi, pelotons de cavaliers en deuil, masses obscures de l'infanterie; à leur suite, sur les épaules des soldats, une bière d'ordonnance, étroite et pauvre sous le drap, comme le lit de camp où elle avait pris son mort. Ce défilé n'avait rien d'une armée solide de Prussiens vivants : n'était-ce pas la garde laissée jadis sur les champs de Bohême et de France, revenue pour chercher son roi, pour relever du service la garde d'en haut, qui ne pouvait plus le suivre là oii il allait?
A la même heure, un autre convoi entrait dans Berlin. C'était le train qui amenait d'Italie le malade, l'Empereur régnant. Celui-là aussi disparaissait comme une ombre, sous latente drapée de noir, à peine entrevu de ses sujets, escorté de sa garde à lui, les médecins. Il voulut aller rejoindre son père au Dôme. Les médecins s'y opposèrent, jugeant que l'air glacial de son empire pouvait le tuer, craignant peut-être que le père n'appelât le fils. Il se soumit. Un équipage l'emporta vers ce triste Charlottenbourg, sépulture des Hohenzollern.
LA MOUT DK GUILLAUME l"" U'ALLEMAGNE 93
(luillaumo I"" est couché sous le Dôme, au fond (le la salle nue et froide où prient les luthériens de Prusse. Dans ce leniplc vide, il n'y a que le mort et Dieu. A moins que ce ne soient des hommes, ces quatre statues au regard fixe, aussi rii^idcs sous leurs armures, aussi immohiles que celui sur qui elles veillent. Supposons, par impossible, un étranger ignorant toute Tliisloire de iKilre temps : il visite le monument, lève ce manteau militaire, et demande quel est rofficier qui dort là, dans l'uniforme du 1" régiment des grenadiers de la garde. Supposons, par impossible encore, qu'un de ces plantons ouvre la bouche, qu'il réponde et répète tout simplement ce que son maître d'école lui a appris sur la vie de son Empereur. Le visiteur ignorant sourirait à ces imaginations, il croirait que le sergent lui récite quelque fabliau merveilleux de la vieille Allemagne. Car le réel d'aujourd'hui sera le merveilleux de demain; il trouvera les âges futurs admiratifs et incrédules, comme nous le sommes pour j ce qui fut le réel des vieux âges ; mais nous ne ! savons pas voir le moment du rêve où le sort nous fait vivre; l'accoutumance et l'usure de chaque jour aveuglent notre regard intérieur.
Ce que le soldat dirait à cet étranger, on l'a raconté à satiété depuis une semaine. L'histoire de Guillaume I" a été résumée dans tous les journaux, détaillée dans des livres qui sont entre toutes les mains. Nous n'aurions rien à y ajouter; et, s'il le fallait, en trouverions-nous la force? A s'appesantir sur certaines pages, les plus nécessaires, la main tremblerait vite et l'œil ne verrail plus avec netteté. Quelques mots suffiront pour rappeler les extrémités de cette longue vie, avani qu'on essaye de la juger.
Né au déclin de l'autre siècle, en des jours si lointains qu'ils sont déjà pour nous ceux des ancêtres, petit cadet dans un petit Etat, cet enfanl de santé débile croit sur les marches d'un trône qui s'effondre ; ses yeux s'ouvrent pour voir grandir sur sa patrie et sur le monde l'ombre oppressive de Napoléon; ils apprennent à pleurer sur cette patrie dépecée, sur les angoisses d'une mère, fugitive et mendiante dans ses propres domaines; son berceau est ballotté dans les fourgons des armées vaincues; au sortir de ce berceau, on l'habille en soldat , pour remplacer ceux que la guerre incessante fauche autour de lui : hussard, uhlan, cornette, on change ses petits uniformes comme les langes des autres enfants; dès qu'il peut tenir une arme, à quinze ans, on le lâche dans la mêlée, et c'est l'heure du retour de for-