I.A MOUT DE GUILLAUME I"' D'ALLEMA(1NE C
Imir (oiilro nous; le roflux de l'Europe le jolie sur I;i Krance, avec la meute do rois et de princes iam<Mu''s par la curco; il so liai, co vivant de raulri" soniaiiK", cnlre des fanlùincs évanouis dans h' fond de l'histoire, 'aux côtés de Blndior, de St'lnvarlzenbcrg", do Rarclay, conlrc Oudinot et Victor; il entre dans Paris, il y fait pcut-ôlrc un de ces rèvcs fous du premier ûge, comme en faisait tout officier an temps de Napoléon : il se voit, lui, le <-apilaiiio [irussion, promu soudain généralissime, prenant pour son compte la glorieuse ville, décidant le sort de l'Empereur captif; et sans doute il rit de son rêve, au réveil; car le monde est las de guerres, la paix universelle va condamner les soldats au repos; Guillaume rentre pour longtemps dans l'obscurité, sa vie disparaît, semblable à ces longs fleuves dont nous ignorons le cours entre leur source et remboucbure où ils cliangent de nom; elle ne reparaît qu'au bout d'un demi-siècle, an moment où tout finit pour le commun des vieillards : celui-ci commence sa vraie carrière, il ramasse la couronne sur l'autel de Kœnigsberg, et la trouvant trop étroite à son front, il la rcforge à coups d'épée, au feu des batailles, durant les sept années prodigieuses; il étend son royaume aussi vite et aussi loin que la portée décuplée de ses obus; il fait du cbélif corps de garde héréditaire la plus vaste caserne
qu'il y ait sur le globe; après s'être assuré la main sur un voisin sans défense, il abat d'un revers le Saint-Empire romain, de l'autre la puissance française; il ne compte plus les victoires, les armées prises d'un coup de filet, les rois balayés devant lui; un second Napoléon, prisonnier à la porte de sa tente, lui rappelle la chute du premier accomplie sous ses yeux; et le rêve ancien du jeune capitaine est dépassé, quand devant Paris enveloppé par ses troupes, bombardé par SCS canons, dans le palais de Louis XIV où l'on a dressé son lit de camp, les princes d'Allemagne apportent la couronne impériale au nouveau César; il semble que ce septuagénaire n'ait plus qu'à finir dans cette apothéose : de longs jours de gloire et de bonheur lui sont encore réservés; tandis qu'au-dessous de lui les autres] trônes changent d'occupant, il demeure, chef in-j contesté et patriarche de tous ces rois, leur dictant ses volontés, les appelant d'un signe à si cour; son aigle repue plane tranquillement, hors] de toute atteinte; Dieu le garde, il est invulnérable : deux fois les assassins le frappent, deuxj fois il guérit, à l'àgo où l'on meurt d'un rien ; les] peuples s'accoutument à le croire immortel, comme son prédécesseur Barberousse; la mortj s'impatiente et rôde timidement dans sa chambre,] elle n'ose pas; on revoit chaque matin la tête
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familière, droilo et souriante à la feniHre historique, ou riulerropre j)our savoir s'il est p(?ruiis aux nalious tic vivre ce jour en paix; on le dit malade, et le lendemain il passe une revue, il convoque un congrès, il va sur ses frontières présider à une entrevue de souverains; on le dit mort, et le monde, instruit de sa lin, refuse d'y ajouter foi : c'est h peine si l'on est persuadé depuis hier que l'Empereur d'Allemag-ne, détruit enfin, lui aussi, par un grain de sable dans l'uretère, lentement gagné par le sommeil éternel, a subi la loi commune et consenti à mourir.
Quand on lui aurait conté la fable de cette vie, le visiteur n'en serait qu'à son premier étonnement; le second, le plus fort peut-être, lui viendrait de l'affirmation qu'il entendrait répéter partout : le héros de cette épopée fut un homme médiocre, de facultés moyennes, sans relief personnel. — Avant qu'on emporte du Dôme la dépouille impériale, il faut pourtant juger l'esprit qui l'habita. Mais ne sommes-nous pas naturellement récusés? On juge mal, avec une plaie au cœur, celui qui vous l'a faite. Et, d'autre part,
le jugement de son peuple nous est suspect; il sera dicté par Tadulation ou par d'afTcclueux regrets. Rapportons-nous-en à cet étranger que nous imaginons : il n'aurait pas plus de préventions qu'il n'avait de connaissance des faits. Une fois instruit de ces faits dans le détail, il serait bon arbitre. Approprions-nous le langage qu'il tiendrait.
Oui, Guillaume I" n'était doué que d'une intelligence ordinaire; mais il avait reçu un don plus précieux pour régner : une volonté patiente, toujours appliquée aux mêmes objets. C'est là le génie, selon la définition fameuse. Elle a toujours été vraie; elle l'est dix fois plus dans notre temps; l'élite des générations actuelles meurt de trop comprendre et de ne pas assez vouloir. Le prince de Prusse voulut apprendre son métier; l'ayant appris, il voulut le faire consciencieusement. Bien d'autres ont les mêmes intentions, sans doute; ils ne les mettent pas aussi longtemps, aussi constamment en pratique, Guillaume resta un demisiècle à l'école, sans perdre une journée d'étude; quand la mort de son frère lui eut enfin mis dans les mains les deux outils de son état, le glaive et le sceptre, il s'en servit jusqu'au bout sans perdre une journée de travail. Il ne grandit à nos yeux que dans cette dernière période, et par les résultats qui ont éclaté; nous devrions l'admirer sur-
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tout dans la prcmicre, durant ces cinquante ans d'application à une besog'ne ingrate. Elle ne parle guère à rimayination, cette pnMnièrc vie usée sur des iHîils de troupes, dans un i)ureau de fourrier, ou derrière les casemates des forteresses fédérales, h faire manœuvrer des recrues, à inspecter un malériel de place. La carrière orageuse d'un Bismarck séduit et frappe davantage; mais, on l'a dit avec justesse, « il fallait à ce ministre, pour risquer les liardiesses et les fantaisies de sa politique, la solidité de cette roche ». Comment se forme la roche, le marbre précieux où le ciseau taillera la statue? Par la lente agrégation d'atomes semblables et de peu de prix. Il faut de longs siècles d'ennui à un brin de charbon pour devenir diamant. Ni l'adresse ni le hasard des combinaisons ne peuvent suppléer à ce travail patient de la nature. Guillaume I" a élaboré sa fortune comme la nature élabore ses produits. Le secret de sa grandeur est dans cette imitation de l'éternel modèle. Remarquons en passant l'harmonie existante entre toutes les manifestations d'une race à une époque, et comment elles sont toujours rattachées à un principe directeur; le plus grand philosophe de FAllemagne nouvelle a établi son système du monde sur la volonté obscure de l'être universel; le plus grand souverain de ce pays l'a relevé par la durée d'une volonté individuelle.
Quel fut le métier de cet homme, on le sait de reste : celui de toute sa lignée, le métier de soldat. Il faut insister sur ce qui fit l'unité de cette vie, au risque de donner une impression de monotonie : impression nécessaire peut-être pour mieux rendre la morne régularité de la machine à gloire, telle qu'elle fonctionne à Berlin, et le mouvement égal de celui qui la tournait. — Par une lieureuse et rare coïncidence, sa profession obligatoire était sa vocation. Ce n'est pas trop de dire qu'il naquit avec cette vocation dans le sang, déterminée par la plus forte accumulation d'atavisme qui se puisse imaginer. Tous ses ancêtres avaient appliqué à une même tâche un môme esprit, borné chez quelques-uns, qui restèrent caporaux, développé chez d'autres, qui passèrent grands capitaines. Quand le roi de Prusse s'appelait Frédéric- Guillaume I", il coupait des uniformes, recrutait et habillait de beaux hommes pour un fils plus heureux; quand il s'appelait Frédéric II, il donnait à ces hommes une âme militaire et en tirait bon parti. Né dans la condition la plus humble, Guillaume eût certainement choisi la carrière des armes; il eût servi sans éclat et sans manquements, supporté tous les rebuts, conquis à l'ancienneté les plus hautes situations. Sa naissance n'a fait que lui donner un peu d'avance sur le tableau; elle le désignait en outre pour un grade
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spécial qui vînt h vaquer, celui do roi. Si l'on vont coni|)ron<iro les llolicnzollcrn , il ne faut jamais ouijiior (jiio, dans respril de ces princes^ le titre royal est ramené à sa signification originelle : c'est un grade supérieur dans l'armée, rien de plus. Comme leur nation n'est qu'une armée, comme le bien-être des troupes est une chose de première conséquence pour la guerre, comme l'activité d'un général doit embrasser toutes les connaissances pour les ra|)porter toutes à l'idée fixe, ces princes peuvent fournir de grands règnes, voire même des règnes prospères et éclairés, malgré l'étroitesse de leur conception initiale.
Préparé à sa destinée par la pensée antérieure de toute une race, le futur Empereur y fut afTermi par toutes les circonstances de sa jeunesse. Il vit de près les calamités qu'on subit quand l'armée n'est pas bonne. Après le désastre d'Iéna, la reine Louise lui avait dit : « L'armée n'a pas répondu à la confiance du roi. » Il résolut d'en former une qui répondit mieux à cette confiance; et former une bonne armée, c'était former une bonne Prusse, les deux termes étant identiques. Dès lors, cet objet précis, limité, absorba toutes les facultés du jeune homme. Dans une de ses lettres à son ami, le général Natzmer, il décrit une fête à la cour et fait confidence des rêveries
qu'il y perlait : « Je pensais à la cavalerie — » Cette citation dispense de toutes les autres. Soixante ans plus tard, la même préoccupation le poursuivra dans les cérémonies impériales; une seule est indispensable, la parade. Pour y assister, il se fera hisser sur son cheval jusqu'aux extrêmes limites de la vieillesse. Quand la maladie lui interdit tout autre travail, une seule affaire ne souffre pas de retard, un seul rapporteur a accès dans sa chambre, le g-énéral d'Albedyll; chaque matin, il règle avec le chef du cabinet militaire l'état d'avancement des officiers, il veut connaître personnellement les nouveaux promus. Et cela jusqu'au dernier jour.
La politique intérieure du prince de la couronne, celle du roi plus tard et enfin celle de l'Empereur, seraient inintelligibles, si l'on perdait de vue un instant l'idée maîtresse : pour le commandant en chef de l'armée prussienne, le métier de roi n'est qu'une extension , disons mieux, une aggravation du métier militaire, un chapitre ajouté au règlement de service qui dirige la vie de cet officier supérieur. On a cru à des
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«•|iuiif;(Miu;iils (le «loclrinc chez (îuillaiimc I", juircc <Hi't)ii l'ii vil tour il tour aulorilaire, cousliliilionnel, relalivemciil liliéral; c'est qu'il atlaciiail peu «rimporlance ù ces billevesées bourgeoises. D'ailleurs, ce n'était i)as lui (jui changeait, mais les événements et l'esprit des parlements : quand ceux-ci votaient les projets militaires, le roi les tolérait volontiers, leurs autres incartades ne tirant pas à conséquence; quand ils faisaient obstacle à ces projets, le roi cassait les parlements. Il a contresigné sans opposition et sans enthousiasme les élucubrations de sbn chancelier sur les matières commerciales, sociales, religieuses; au fond de son cœur, il pensait que toute cette idéologie ne pouvait faire ni beaucoup de bien ni beaucoup de mal, tant qu'on ne touchait pas à l'arche protectrice, à l'armée; et il opinait du casque. Pour définir les rôles respectifs de ces deux hommes, qu'on se représente un 4'liirurgien de l'ancienne école consultant avec un médecin : le premier ne s'inquiète guère des poudres et des mixtures qu'administre son confrère; il laisse faire et repasse son bistouri, ne croyant qu'à la vertu de cet instrument.
De même dans la politique extérieure. M. de Bismarck menait de front deux idées : une idée historique, métaphysique, l'unité de l'Allemagne; une idée pratique, l'agrandissement de la Prusse.
Son maître n'était guidé que par la seconde ; dans son élévation au pouvoir impérial, il a vu surtout l'élargissement des cadres prussiens. Sa conception du principat militaire lui fournissait même une solution pour les cas de conscience soulevés par les conflits internationaux. L'obéissance au supérieur hiérarchique est la règle fondamentale de la discipline; promu au grade royal, l'officier n'a plus qu'un supérieur : Dieu. Le service commandé par Dieu s'appelle mission. Le défunt croyait très fortement à la sienne. Mais celui de qui il la tenait est un dieu national, spécialement chargé de faire prospérer une terre d'élection entre le Niémen et le Rhin. Il a un médiocre souci des autres royaumes. Le philosophe peut sourire de cette théologie, l'âme vraiment chrétienne peut s'en affliger; le politique doit compter avec elle. Les grands peuples n'ont dominé le monde qu'à la condition d'avoir un dieu national. Nous l'avons dominé tant qu'on a ^lu en tète de nos chroniques cet acte ^de foi naïve : Gesta Dei per Francos. Guillaume marchait derrière le dieu de la Prusse, avec les sentiments d'un Gédéon ou d'un David, exécuteurs des hautes œuvres de Jéhovah pour le châtiment des ennemis d'Israël. Ce prince était foncièrement honnête et d'une piété sincère ; plus d'une fois il s'est troublé, il a hésité devant une spoliation; ce n'était pas Tinté-