DKRMERS MOIS DU RÈGNE DE L'EMPEREUR ALEXANDRE II
Tandis que nous achevions Tannée 1888 avec d'autres préoccupations, le général comte Loris- Mélikof s'éteignait à Nice, où il finissait malade et oublié. L'excès de l'oubli a presque égalé l'excès récent do son insigne fortune. Le temps n'est pas loin où sa mort eût fait l'entretien de toute l'Europe, où elle eût paru une catastrophe nationale pour la Russie. Depuis trois quarts de siècle, depuis Spéransky, nul n'était monté si haut dans ce pays, nul n'y avait reçu des pouvoirs aussi étendus, avec un blanc-seing pour entreprendre une réorganisation de l'Etat.
Il resta fidèle alors aux amitiés nouées en des jours plus modestes. J'en puis témoigner; ce souvenir m'oblige envers le mort furtif et solitaire ; mais je n'en ressens aucune gêne pour parler de
lui avec impartialité. Spectateur de sa tentative, j'ai gardé des doutes sur la valeur pratique des idées qui la dirigèrent : je n'ai jamais eu un doute sur la bonne volonté de l'homme. Il a pu se tromper; il n'a jamais fait le mal sciemment.
Cette esquisse sera forcément incomplète. Si reculés que paraissent les événements auxquels elle nous reporte, ils sont encore trop proches pour que l'iiistoire y moissonne en toute liberté. En retraçant le rôle de Loris, on devra taire des circonstances qui achèveraient d'en éclairer les côtés obscurs. On évitera autant que possible de nommer ses collaborateurs encore vivants. Quelques-uns d'entre eux eurent une part considérable dans les luttes soutenues par leur ami; ils interpréteront peut-être ma réserve comme un manque de mémoire ou d'équité; je préfère ces reproches à celui d'indiscrétion. Le personnage principal nous occupera seul. Il serait injuste de laisser s'évanouir cette figure sans que quelqu'un essayât d'en fixer les contours.
Loris-Mélikof appartenait à une famille noble du Caucase, de souche géorgienne suivant les uns, arménienne suivant les autres, rattachée en
tout cas à cette dernière communauté par la religion et les aflinités. Ce petit peuple arménien, dispersé sur toute l'Asie, a donné ou opposé à SOS divers maîtres quelques politiques de premier ordre; j'en ai connu deux à l'œuvre : Tévèque Azarian et Nubar-Pacha; ils m'ont paru éf,'-aux sinon supérieurs aux hommes d'État que j'ai vus jouer sur de plus grands théâtres. Toute la personne de Loris criait son origine; du premier coup d'œil on reconnaissait en lui le montagnard du Caucase, croisé de Géorgien et d'Arménien. Les traits caractéristiques de la race étaient fortement accusés sur son visage; le teint, le regard achevaient de trahir l'Oriental. L'empreinte européenne se retrouvait dans l'intelligence malicieuse qui animait cette physionomie, un peu trop mobile, mieux faite pour séduire dans la conversation que pour s'imposer dans la représentation. Au temps de ses grandeurs, quand il apparaissait aux cérémonies en tête des hauts fonctionnaires du Palais d'Hiver, sa figure n'était pas à l'ordonnance, pour ainsi dire; elle tranchait trop vivement sur le type ethnographique, sur l'habitude physique des grands seigneurs russes. Cela lui a nui.
Entré tout jeune au service militaire, il fournit au Caucase une carrière utile, brillante si l'on veut, mais de cet éclat amorti qu'ont les carrières
provinciales, faites loin de la cour. Il apprit son métier sous les ordres de Voronzof, dans les luttes quotidiennes contre les insoumis du Daghestan; en 18S5, il tâta de la grande guerre avec les Turcs. Général-major dès 1856, l'âge lui apporta lentement les hauts grades. Sa renommée ne sortait pas des montagnes où elle avait grandi, où il se confina durant trente ans, négligeant de venir la soigner à Pétersbourg. Quand éclata la guerre turque de 1877, quand on apprit qu'un général Loris-Mélikof commandait une des armées d'Asie, ce nom inconnu dans la capitale ne dit rien au grand public. Les événements le mirent vite dans toutes les bouches. Loris entrait dans ses courtes années de chance, dans cette clairière illuminée de soleil où l'homme public passe un moment, après être sorti de l'ombre et avant d'y rentrer. Victorieux à Ardahan, à A.vliar, il relevait le premier la fortune des armes russes, qui pliait à cette époque sur toute la ligne des opérations, du Danube au Caucase. Il attachait son nom à la prise de Kars, la citadelle turque réputée imprenable, au pied de laquelle s'usaient depuis un siècle les efTorts de la Russie. De tous les faits de guerre en Asie, ce fut le plus flatteur pour l'orgueil national. Le lendemain, le « héros de Kars » était populaire en bas, désigné en haut à la faveur et aux dignités. Il reçut après la paix
lo tilro de comte; il se décida enfin h venir gérer sa gloire à Pétersbourg, au printemps de 1878.
Loris (l(''hula limidoniont sur ro terrain inroimii cl malaise. 11 y arrivait à cinquante ans, dénué de tous les appuis qui préparent et assurent la marche d'un ambitieux : liens de parenté, relations anciennes, science exacte do la cour et de la société, toutes choses plus nécessaires que l'esprit et que la gloire elle-même à qui veut manonivror dans ces régions. Il y reçut l'accueil froid et dédaigneux que les aristocraties dirigeantes réservent d'habitude aux intrus qui viennent leur disputer une part de la faveur et des places. Qu'on s'imagine, en se reportant dans un milieu social identique, un soldat de fortune signalé dans le Piémont ou dans la Biscaye, et apparaissant sur le tard à Versailles pour y faire de grands établissements; il n'est pas difficile de deviner comment Saint-Simon eût parlé de cette espèce. C'est ainsi qu'on parlait de « l'Arménien » dans les salons de Pétersbourg, quand on y vit se lever son étoile. Loris s'étudia à désarmer ces hostilités par beaucoup de simplicité et de bonne grâce; le charme de sa conversation lui rattacha bientôt des partisans.
Cette conversation montrait un esprit aussi nouveau que le visage du causeur dans le monde où il se révélait : plein de feu, d'originalité, de
vues personnelles, avec un singulier mélange de finesse pratique et d'idéalisme. Elle témoignait de vastes lectures, de réflexions accumulées, d'une instruction solide, mais tout abstraite et livresque, telle qu'avait pu l'acquérir un soldat du Caucase travaillant à part lui dans la solitude intellectuelle des campements. Ce soldat parlait souvent comme un professeur; il se plaisait aux rapprochements historiques, aux échappées sur les systèmes philosophiques, économiques. Il savait toutes choses comme notre langue, dont il connaissait à merveille le mécanisme et les ressources sur le papier, mais qu'il n'employait pas volontiers, ne l'ayant jamais pratiquée. Par la suite, avec les responsabilités du pouvoir, sa parole se fit plus contenue; ceux-là en ont goûté seuls toute la séduction, qui l'ont entendue à ce premier moment, alors que Loris pensait et s'exprimait comme un homme du xvni" siècle, avec un abandon g-énéreux et spirituel, avec une confiance juvénile dans l'infaillibilité des principes. Il n'était pas encore rompu aux aff'aires.
Qu'elle est juste et éloquente, cette expression consacrée par l'usage! Il y a en effet quelque chose de rompu chez celui qui a fait l'effort de manier les hommes; il apprend aussitôt à limiter son espoir, il monte d'un mouvement plus timide et plus sur. Quand un politique affronte les
grosses parties avant d'avoir subi cette rupture, il a tout son vol, mais sur des précipices; les grandes réussites n'apparlienncnt qu'à celui-là, qui sait encore oser; elles sont rares; plus fréquentes et Irî^s niourlrièrcs sont les chutes qui ratlendenl. Ce fut le cas de Loris, Les gens de cour l'écoutaient développer ses idées avec le respect involontaire que la supériorité intellectuelle leur impose, avec le sourire rassuré de l'expérience. Ils estiment que les principes abstraits, thèmes do spéculations intéressantes après dîner, n'ont rien à démêler avec la conduite des intérêts quotidiens. Ils accordent aux idées la même attention qu'au feu central qui bout incessamment sous nos pieds; on en parle avec curiosité, sans crainte, on n'en sera jamais incommodé : les tremblements de terre ne comptent pas dans les accidents prévus par le plus habile architecte. Les gens de cour pensent comme M, Thiers, le jour où il disait à un intime : « Il n'y a eu de tout temps, il n'y a encore qu'un certain nombre de ficelles pour gouverner les hommes; et je les connais toutes. » Ils ont raison neuf fois sur dix; la dixième, l'idée novatrice fait irruption dans leurs affaires et trompe tous leurs calculs; blessés, ahuris, ils se relèvent après la catastrophe, ils renouent les ficelles et reprennent vite confiance dans la vertu éprouvée de ces bonnes directrices.
Ils savent qu'elles finiront toujours par étrangler les idées et l'imprudent qui tente de les réaliser; qu'elles ralentiront du moins la marche de cet audacieux, jusqu'au jour oii il renoncera à la plupart de ses idées et fera un compromis avec les intérêts; jusqu'au jour où on le proclamera « rompu aux affaires ».
Tout en s'affermissant dans la coulisse, le g-énéral guettait l'occasion d'entrer en scène. Elle lui vint, comme il arrive toujours, sous une forme inattendue. Au mois de janvier 1879, la « peste de Vetlianka » éclatait. Dieu! que c'est déjà loin, ces clioses d'il y a dix ans! Qui se souvient aujourd'hui de la peste de Vetlianka, du paysan Naoum Procofief, de la panique indescriptible qui affola durant quelques semaines toute la Russie, et bientôt toute l'Europe? Une maladie contagieuse s'était déclarée dans les stanitzas cosaques du bas Volga; les médecins de l'endroit avaient cru reconnaître la peste; les dépêches parlaient de cadavres tout noirs après quelques heures de souffrance. Des régiments partaient en hâte pour renforcer le cordon de troupes autour du lieu maudit; l'Allemagne établissait des quarantaines rigoureuses sur les frontières russes; toutes les transactions étaient suspendues. Dans l'hôpital de Pétersbourg, les sommités médicales constataient un premier cas, celui du paysan
Naoum l*rocolicf. Pendant trois jours, le nom du mort fut côlèbro, il n'y €>ut pas d'autre sujet d'articles et do conversation, chacun faisait ses malles en tremblant. L'alerte pélcrsbourgcoise finit par un éclat do rire homérique, le rire des gens qui ont eu bien peur; le 16 février, le Moniteur officiel annonçait en termes embarrassés qu'après enquête et contre-enquête, le décès de Naoum Procolief devait être attribué à un mal venu d'Amérique et non du Volg^a. Néanmoins les nouvelles de Vetlianka étaient chaque jour plus effrayantes. Le premier remède à tous les fléaux, c'est la nomination d'un général-gouverneur avec de pleins pouvoirs. Le gouvernement résolut d'administrer ce remède. La commission ne tentait personne : Loris la sollicita, et tous les regards suivirent le vainqueur de Kars qui partait pour combattre la peste.
Arrivé sur les lieux, il trouva un village de pêcheurs comme on en voit aux environs d'Astrakhan, bâti littéralement sur des monceaux de poisson pourri. Des fièvres très malignes décimaient ces pauvres Cosaques. Quelques mesures d'assainissement eurent assez vite raison de l'épidémie. 11 y avait deux jeux pour le généralgouverneur. Le vieux jeu administratif eût été de faire durer sa fonction, de grossir les alarmes, puis de les dissiper lentement, et de revenir à
Pétersbourg avec le prestige de la victoire, après une lutte héroïque où il aurait risqué cent fois sa vie. Loris préféra le jeu moderne, la vérité dite simplement. Quatre ou cinq télégrammes d'une gradation savante, des modèles du genre, suffirent pour apaiser la panique, pour faire pénétrer dans tous les esprits la conviction qu'il n'y avait jamais eu de peste. De ce jour, le général devint l'idole des marchands russes, gravement éprouvés par l'arrêt des affaires. Il avait en outre pris le eontact direct avec l'opinion, il l'avait habituée à se régler sur des communications signées par lui. Rentré à Pétersbourg, il y trouva les imaginations troublées par un autre fléau, plus sérieux que la peste : le nihilisme. C'était le moment où les attentats se multipliaient. Celui de Solovief, qui tira cinq coups de revolver sur l'empereur, le 2 avril 1879 ', mit le comble au désarroi dans les régions gouvernementales. On proclama « l'état de siège renforcé », on désigna des gouverneurs-généraux chargés de l'appliquer dans les principales villes de l'empire, avec des pouvoirs discrétionnaires. Loris fut investi de ces
1. Il m'a paru préférable de maintenir à l'ancien style toutes les dates mentionnées dans ce récit. Plusieurs sont liées à des événements historiques pour la Russie; leur transposition aurait l'inconvénient de changer des désignations traditionnelles. On sait qu'il faut les majorer de douze jours pour les rapporter à notre calendrier.
pouvoirs ù Kliarkof, un des foyers les plus actifs «lu niliilisiiu'. Il se rciulil à son poste vers la fin <riivril.
La l'elile-llussie attendait un pourvoyeur de gibets, un proconsul qui organiserait la terreur suivant les vieilles pratiques. Quand on vit un administrateur alTable, accessible à tous, attentif aux intérêts en soulîrance, n'usant de sa toutepuissance que pour corriger des abus, appliqué surtout à donner une liante idée de sa modération, l'elVet de détente fut instantané. Au bout de quelques semaines, la popularité de Loris alla aux nues, non seulement dans la région où il commandait, mais dans toute la Russie. On opposait ses procédés à ceux de ses collègues : de là à faire de lui l'espoir d'abord, et bientôt le chef du parti libéral, il n'y avait qu'un pas, qui fut vite franchi. Ce parti n'avait jamais parlé si haut que durant cette période de compression, oiî toutes les lois étaient suspendues; il s'enhardissait chaque jour, parce que derrière les manifestations extérieures de la force il sentait l'irrésolution et le découragement du pouvoir central. Les journaux, le Golos en tète, réclamaient à mots couverts une constitution, comme le seul remède capable d'enrayer le mal; ils insinuaient que le ciel avait enfm montré un homme apte à la faire et à l'inaugurer.
Par quels gages, par quelles promesses le gouverneur-général de Kharkof avait-il acquis cette situation? On eût été fort embarrassé de le dire. Quelques mesures favorables au commerce et des attentions personnelles prodiguées à propos lui avaient gagné les cœurs des marchands; il se servait de son ascendant sur cette classe riche, généreuse par ostentation, pour faire souscrire de grosses sommes aux fondations universitaires qu'il encourageait. A leur tour, les étudiants s'étaient donnés à un gouverneur préoccupé de leurs besoins, passionné de mouvement intellectuel, et qui ne les traitait pas en suspects. Loris soignait ses rapports avec la presse, avec ses admirateurs du Golos. Dans l'intimité, il continuait de philosopher en termes généraux sur la nécessité d'une réorganisation administrative. Mais personne n'eût pu citer de lui une déclaration conforme au programme libéral; mais tout cela ne l'empêchait pas d'appliquer ses instructions rigoureuses, de mettre sous jugement et d'expédier en Sibérie les fauteurs d'idées subversives. — Qu'importaient ces contradictions? En des moments pareils, quand l'esprit de critique s'éveille, confus encore et surpris lui-même de son audace, ce n'est point un ensemble de doctrines ou d'actes définis qui fait d'un homme en place le représentant du libéralisme; c'est un
effet (lo relation et de nuance, le je ne sais quoi de |tliis liumain, de plus facile, qui le dislingue de ses puirs. Dans cette ailminislration russe fortement militarisée, révolution rêvée par les constitutionnels ne pouvait s'accomplir que sous la protection d'un sabre libéral. L'opinion le comprit d'instinct, elle assigna ce rôle au général Loris-Mélikof; toutes les espérances en suspens, qui cherchaient où se poser, vinrent se cristalliser sur son nom. Nous savons comment se font ces ré[)utations, dont le pourquoi est quelquefois inexplicable; nous savons aussi comment l'homme désigné par ce consentement de tous entre insensiblement dans le rôle qu'on lui attribue et prend les inclinations dont on lui a fait crédit.
Le 5 février 1880, la salle à manger du Palais d'Hiver sautait, à côté de la chambre où agonisait l'impératrice. L'empereur n'échappait que par un hasard — le retard d'un hôte princier attendu ce soir-là — à la catastrophe qui ensevelissait sous les décombres trente soldats de sa garde. Ceux qui ont vécu ces journées peuvent attester qu'il n'y aurait pas de termes assez forts pour traduire l'épouvante et la prostration de toutes les classes de la société. On annonçait pour le 19, anniversaire de l'émancipation des serfs, des explosions de mines dans plusieurs quartiers de la capitale; on désignait les rues menacées,
des familles changeaient de logement, d'autres quittaient la ville. La police, convaincue d'impuissance, perdait la tête; l'organisme gouvernemental n'avait plus que des mouvements réflexes; le public s'en rendait compte, implorait un système nouveau, un sauveur. Ce sauveur, les voix libérales crièrent son nom dès le lendemain avec un redoublement d'instances. Les conspirateurs qui terrifiaient la Russie semblaient promettre eux-mêmes de désarmer devant lui. Le 7, on trouva sur la glace de la Neva un agent de police percé de coups; la proclamation clouée sur sa poitrine décrétait de mort tous les gouverneurs-généraux, à l'exception de Loris-Mélikof.
Appelés à Pétersbourg, ces gouverneurs-généraux furent convoqués, avec tous les hauts fonctionnaires de l'empire, à un conseil extraordinaire présidé par le souverain. Si l'on s'essayait à reproduire la physionomie de cette séance mémorable, telle que plusieurs des témoins l'ont retracée par la suite, on serait accusé d'exagération dramatique. Au dire de ces témoins, le spectacle qu'ils eurent alors sous les yeux leur suggéra à tous une même comparaison, celle d'un équipage en détresse sur un vaisseau qui sombre. Miné par le chagrin, soufTrant de sa crise d'asthme, Alexandre II entrouvrait à fréquentes reprises la porte de son cabinet, deman-
daiil les retardataires ; ses aides de camp le voyaient apparaître sur le seuil, fantôme inquiet, appelant d'une voix enrouée les serviteurs préférés, les compagnons de ses helles années, les chefs de la police en qui il avait le plus de confiance. Il appelait avec impatience les noms qui le rassuraient jadis, comme un mourant invoque les figures accoutumées, dans l'ombre qui le gagne. Puis, il rentrait interroger ses conseillers. Les uns se taisaient, mornes et vides d'idées; d'autres ressassaient des systèmes dont l'expérience avait démontré l'inanité; les avis et les renseignements contradictoires se croisaient, chacun plaidant pour son département contre les fautes du voisin ; on récriminait au lieu de résoudre.
Loris prit la parole le dernier. Il la garda longtemps, avec son éloquence habituelle, avec cette ^ netteté de forme qui fait quelquefois illusion sur l'obscurité du fond. Il développa un plan aux lignes fuyantes, un exposé d'idées générales; mais il conclut en proposant une mesure précise, urgente, d'où tout le reste dépendait selon lui : il fallait avant tout assurer l'unité de direction, ■et pour cela investir de pleins pouvoirs un homme ayant l'entière confiance de Sa Majesté. Alexandre interrompit l'orateur, et, le désignant du doigt, il leva la séance sur ces mots : « C'est vous qui serez cet homme. »
Le 13 au soir, Loris fit part à quelques intimes des dispositions qu'un ukase devait révéler à la Russie deux jours plus tard. On lui conférait un titre aussi vague, aussi large dans ses promesses que la fonction nouvelle pour laquelle ce titre était créé : « Président de la commission suprême pour l'établissement de l'ordre gouvernemental en Russie. » La commission ne figurait là que pour la forme; dès le lendemain, le public remplaçait cet intitulé laborieux par une désignation plus brève : le dictateur. Quel autre nom donner au grand vizir, au grand juge, qui recevait des pouvoirs illimités ? Direction supérieure de la police et des gouverneurs-généraux, droit de réquisition sur toutes les troupes, citation directe devant lui des personnes quelconques décrétées de prise de corps, travail particulier avec l'empereur sur toutes les affaires de l'Etat. Celui qui assumait ce lourd fardeau nous parut ce soir-là très calme, confiant sans forfanterie dans l'avenir qu'il allait faire. Il gardait sa bonne humeur et sa simplicité. Comme on lui demandait ce qu'il comptait entreprendre, il fît une réponse dont la convenance me frappa; malaisée à traduire, elle
sifitiiliait à peu près ceci : « Avec le peuple russe, il MO faut pas s'ag^ilor *. »
L'ukase parut, suivi d'une proclamation du grnér.il h la nation : fait extraordinaire, en un pays où le tsar a seul qualité pour parler à son peuple. Comparée à notre langage politique, cette prociainalion ne ressemblait guère à un manifeste coiislilutionncl; mais pour qui tenait compte des nuances discrètes auxquelles est condamnée toute parole publique en Russie, certaines expressions calculées, adoptées depuis longtemps par le vocabulaire libéral et précisées par l'usage, trahissaient dos préférences significatives. Ainsi le comprirent la plupart des journaux, qui saluèrent dos plus chaleureuses acclamations l'avènement de leur porte-drapeau. Le Golos se chargea d'éclaircir, avec des commentaires qui en forçaient le sons, les phrases du document qu'on pouvait appliquer aux espérances libérales. Il ne fut pas démenti.
Durant ces premières heures de crédit, tout semblait sourire à la bienvenue de l'astre nouveau : faveur de la cour, faveur de l'opinion. Pourtant il montait sur un horizon noir. Les temps étaient tristes et difficiles. Le 19 février, on eut le spectacle de ce soleil levant sur des