s )'0uski7n narodom nié souïêlitsia
ruines. La Russie devait fêter ce jour-là les vingtcinq ans de règne d'Alexandre II et l'anniversaire de l'émancipation des serfs. On avait projeté des solennités exceptionnelles pour cette commémoration : les projets s'évanouirent d'eux-mêmes au milieu des angoisses générales, après l'attentat du 5; on en redoutait la répétition, et les pamphlets nihilistes fixaient à cette date la réalisation de leurs menaces. Le jour attendu avec tant de crainte se leva. Ce fut un des plus maussades de l'hiver de 1880; la nature elle-même paraissait consternée ; un jour glauque, navré, un ciel honteux comme une muraille de prison, une lumière sale sur les boues grises du dégel; les bannières et les pavois pendaient aux fenêtres avec des mines blafardes, transies. Le peuple se portait en masse devant le palais; mais ces foules pétersbourgeoises ont le mouvement lent, sans tumulte et sans joie. Tous ceux qui avaient entrée à la cour se pressaient dans les salles, avec précaution, pour ne pas troubler le repos de l'impératrice mourante; avec de vagues appréhensions personnelles, comme sur un terrain miné qui tremble.
L'empereur parut, traversa les galeries; sa fatigue était visible, et aussi l'émotion qu'il partageait avec les courtisans; émotion accrue des marques d'affection sincère qui arrêtaient au pas-
LE GÉNÉHAL LORIS-MÉLIKOF 243
sage cet hommo excellent et malheureux. La froideur li;il)iluello de l'étiquette avait fait place à une ('onimunicalion plus libre, plus tendre, entre le moiuinjiie et ses sujets. Diiiis le salon de Pierre le Grand, il reçut les compliments des hauts (lijL;nilaircs et des représentants des puissances. L'oppression nerveuse qui éloulîait sa voix lui permit à peine de répondre quelques mots. Dans un angle de ce salon, un revenant symbolisait par son altitude la pensée de tous : le vieux chancelier, relire du monde et des atlaires actives, absent depuis plusieurs années de toutes les cérémonies de cour, avait tenu à figurer aux côtés de son maître dans cette occasion suprême. Trahi par ses forces, appuyé sur une console, Gortchakof semblait se retenir de tomber, comme l'empire qu'il dirigeait; il reconnaissait mal des visages devenus étrangers, cette bouche naguère si spirituelle s'embarrassait et répondait à toutes les félicilations : « Je suis fini, je suis fini! » On lisait le même sentiment sur les traits de tous ces anciens serviteurs, témoins, vingt-cinq ans auparavant, de l'explosion d'espérances qui avait accueilli l'avènement d'Alexandre ; leurs fronts penchants se remémoraient cette aurore brillante, tandis qu'ils regardaient, à travers le voile des tristesses actuelles, leur maître vieilli, défait, frappé physiquement et moralement par tant de
coups, enfermé dans ce palais où il n'élait plus en sûreté.
Une seule tête se redressait, ferme et satisfaite, pour soutenir toutes ces choses croulantes. Tous les yeux cherchaient l'élu de la veille ; on se montrait sa figure neuve, inconnue à beaucoup. Cellelà, du moins, respirait la confiance, l'ascension morale que donne le succès. Quand le cortège impérial eut défilé, les courtisans s'empressèrent autour de Loris, les physionomies chagrines s'illuminèrent à son approche. On pouvait mesurer sa hauteur à la profondeur des salutations. Après les fonctionnaires, les membres de l'aristocratie commencèrent à se faire présenter; ils arrivaient lentement, avec l'allure du lion qui se rapproche, en grommelant, du dompteur, mais qui se rapproche, parce que cette main nourrit. Ce jour vit consacrer publiquement la grandeur de « l'Arménien »; c'était le sobriquet murmuré derrière lui par les envieux, quand ils ne disaient pas : le Vrémenchik *.
Le lendemain 20, un accident heureux mit le sceau à la popularité du général, tout en prou-
1. Le favori, littéralement : le momentatié. Terme consacré par l'hisloire et passé dans l'usage pour désigner les hommes élevés successivement aux plus hautes situations par les faiblesses de l'impératrice Catherine. La malignité publique applique fréquemment ce qualificatif aux personnages qu'un crédit rapide et exclusif porte au premier rang.
vanl qu'elle ne désarmail pas les nihilistes. Au niomiMit où il sorliiil do riiôtol ministériel, dans la rue la plus iVrtjuenlée de Pétorshoiir^'", un jeune juif do Minsk, Molodelzky, tira sur lui deux coups de revolver. Les balles se {»erdirenl dans sa pelisse. Loris arrôla l'assassin de sa main et le remit aux gendarmes. Il montra à la foule assemblée ce qu'elle aime en pareil cas chez ses préférés, de la force physique, de la repartie gouailleuse dans le danger; il sut trouver la phrase de rigueur, une variante sur la balle qui n'était pas encore fondue pour lui. Quand nous allâmes prendre de ses nouvelles, quelques heures après, il parla de cette alerte avec une indifférence qui n'était pas feinte, du ton qu'on avait droit d'attendre chez un vieux soldat du Caucase. Depuis lors, le Président eut presque toujours la coquetterie de sortir seul, en congédiant l'escorte de cosaques et de policiers que les circonstances avaient imposée à ses prédécesseurs. Il procéda lui-même à l'interrogatoire de Molodetzky et le fit pendre dans les quarante-huit heures, en plein jour, sur une des places de la capitale. On augura bien de cette fermeté expéditive ; elle accentua le prix des réformes libérales qu'il laissait entrevoir. Une concession libérale parait toujours plus large quand elle suit une pendaison.
Quelles allaient être ces concessions? Qu'y
avait-il au fond du libéralisme dont on faisait crédit à Loris-Mélikof? Chacun parlait avec confiance de l'ère nouvelle ; mais on aurait également embarrassé les « organes de l'opinion » et les détenteurs du pouvoir, si on leur eût demandé une formule pratique, des programmes définis. D'un côté, des aspirations vagues; de l'autre, la bonne volonté vague de satisfaire ces aspirations. Jamais on n'entendit un plus grand bruit de mots creux. Mots obscurs, en outre; ce que l'on concevait mal ne s'énonçait pas clairement; une longue habitude de crainte empêchait la presse russe de nommer par leurs noms les choses désirées. Un lecteur mal initié à son vocabulaire cauteleux n'eût pas compris ce qu'elle demandait, dans un déluge de circonlocutions et d'euphémismes. On nous empruntait « le couronnement de l'édifice »; comme le faisaient remarquer avec une certaine raison les journaux de Moscou, champions de l'école traditionnelle, il était assez difficile de couronner un édifice qui n'existait pas. On réclamait « le développement légal », et cela signifiait une constitution. Quelle constitution? Peu importait : pour les commençants politiques, ce terme a une vertu cabalistique , indépendante du sens qu'on lui donne. Nous sommes toujours esclaves du baralipton. Un jour, les historiens de l'esprit humain constateront que l'instrument scolastique
i\ i(|iiu 11 <lo notre temps, remis à neuf pour do iioiiNM'Ues applicnlions; le xix" siëcle l'a ajusté aux idées sociales avec, autant de naïveté et d'excès que les écolàtres du moyen Age, quand ils l'adaptèrent aux idées philosophiques et religieuses.
Ne pouvant changer tout d'un coup la forme du gouvernement, Loris en changeait du moins les procédés. Dans la pratique, il se montrait libéral au sens ancien du mot, c'est-à-dire humain, accommodant, soucieux des droits de chacun. Il s'efforçait de limiter les vexations qu'entraîne l'état de siège, de restreindre les poursuites exercées contre les gens suspects de nihilisme ; il relâchait tous ceux qui n'avaient pas à leur dossier des charges précises. Les prisons se vidaient, les convois acheminés sur la Sibérie étaient contremandés, les universités rouvraient leurs portes aux nombreux étudiants qu'elles avaient chassés. Le Président donnait une publicité rapide aux mesures de rigueur qu'il se voyait contraint de prendre; cette publicité de la répression, c'était du fruit nouveau; les Russes s'en enchantaient. Tout est relatif; c'est déjà une liberté de pouvoir dire tout haut qu'on a mis le voisin en prison. Les rapports avec la presse formaient la partie la plus épineuse de sa tâche. Loris souffrait la gêne de tous les hommes que la presse a poussés au
pouvoir; pour courir plus vite à leur but, ils ont monté un cheval qui les emporte et n'obéit plus au mors, alors qu'ils ont atteint ce but et qu'ils voudraient ralentir l'animal indocile. Le général s'attacha à retenir son alliée par des caresses ; au lieu de frapper à coups d'avertissements et de suspensions, il négociait en personne avec les directeurs des grands journaux, il les gagnait à ses vues, les priant de lui faire grâce d'un court répit, jusqu'au moment où il pourrait satisfaire des désirs qu'il partageait.
Il savait qu'on gouverne les peuples par l'imagination, qu'on peut tromper un certain temps la soif de reformes avec des mots, et que des choses odieuses deviennent indifférentes pourvu qu'on en change le nom. Il eut une trouvaille de génie, le jour où il abolit bruyamment la « troisième section ». C'était la Bastille russe. Ces deux mots d'apparence inofTensive, qui désignaient à l'origine une des sections de la chancellerie privée du tsar, étaient devenus, depuis le règne de l'empereur Nicolas, un épouvantait public. Les journaux n'osaient pas les imprimer, il n'était pas reçu de les prononcer dans un salon; on baissait machinalement la voix quand on les murmurait en tête à tête. Sous les ordres du chef des gendarmes, la troisième section avait droit de justice sommaire sur tous les sujets de l'empire; elle évoquait les
alTiiin^a do haiilo police cl les lilif^es de famille; (^ll(^ les expédiait en secret, sans contrôle et sans app(^l. Bref, c'était la fabrique aux lettres de cachet pour la forteresse ou pour la Sibérie. Mille légendes avaient embelli et dramatisé les abus de pouvoir trop réels (jui s'étaient commis à l'hôtel de la Fontanka; nul n'en franchissait le seuil sans un battement de cœur. Quand un ukase annonça que la troisième section et l'office de chef des gendarmes étaient k jamais supprimés, ce fut une explosion de joie dans toute la Russie, chacun se sentit resj»irer plus à l'aise et bénit le libérateur. Personne ne lit réilexion sur un point : les attributions exorbitantes de la défunte étaient simplement transportées à la chancellerie du Président, sans autre garantie que la modération du titulaire actuel. Ainsi les démolisseurs de la Bastille ne s'avisèrent pas qu'il y a toujours une Bastille; elle s'appelle le lendemain Saint-Lazare ou la Conciergerie, et un autre arbitraire y accomplit les mêmes besognes. Qu'importe? Les révoltes s'accumulent sur les mots, sur les hommes; on refait volontiers un nouveau bail avec les choses, dès qu'elles passent sous d'autres noms en d'autres mains.
Un second coup de théâtre réussit à souhait. Le « dictateur » abdiqua spontanément; il demanda à l'empereur, au mois d'août, d'abroger la haute commission et de le décharger de son fardeau.
Aux termes de l'ukase qui faisait droit à sa requête, le Président échangeait son titre d'exception contre l'appellation plus effacée de ministre de l'intérieur. Les services de haute police étaient subordonnés à son ministère. Bien entendu, ces modifications d'étiquettes n'enlevaient rien aux pouvoirs de l'homme nécessaire, pouvoirs attachés à sa personne, à son crédit sur l'esprit du souverain, et non à une qualification de fantaisie. Le public fut dupe d'une substitution de termes ; on crut à un apaisement des esprits qui permettait le retour à l'organisation régulière, on s'extasia sur le désintéressement et la modestie du ministre.
Tandis qu'il amusait les imaginations par ces changements de décors. Loris nourrissait les espérances avec des études préliminaires qui semblaient annoncer les grandes réformes. Les commissions consultatives étaient à Tordre du jour. Le régime défectueux des chemins de fer provoquait des plaintes nombreuses; sa réorganisation fut confiée à une commission où l'on appela des ingénieurs, de grands industriels. La presse avait eu jusqu'alors le choix entre la censure préalable et une législation calquée sur notre décret de 1832; elle réclamait avec énergie une loi organique. Un comité de fonctionnaires, chargé d'élaborer cette loi, convoqua à ses séances des directeurs de
journaux ot reçut leurs dépositions. Chaque jour rosprit inventif de Loris découvrait un nouveau dérivatif aux exigences du lihéralisme. L'enquête sénatoriale fut un dos plus efficaces. On choisit dans rempire quatre jurandes régions, on désigna (juatre sénateurs parmi les plus capables; on rédigea ])our eux un questionnaire comprenant (juaranle-neuf articles, qui fournissaient le liiènic d'un examen général sur la condition du peuple et le fonctionnement de l'administration dans les provinces, ('es missi dominici partirent avec les plus larges pouvoirs inquisitoriaux et disciplinaires. L'enquête n'eut guère de résultats pratiques, sauf le déplacement de quelques fonctionnaires décriés; mais les mémoires rapportés par ces hommes distingués demeurent des documents inappréciables pour l'étude de la Russie contemporaine.
Est-il nécessaire d'ajouter qu'on parlait beaucoup, dans les sphères officielles et dans les journaux, de décentralisation administrative, d'une extension d'attributions pour les conseils provinciaux? Nul n'ignore que partout et toujours, ces logogriphes politiques ont la spécialité d'occuper l'opinion entre l'instant oii elle s'éveille et celui 011 on lui donne le grand joujou, la tribune publique. Ils caractérisent la première période d'un état pathologique bien connu, en attendant
la seconde, celle où la tribune entreprend de jeter bas le gouvernement qu'il s'agissait d'abord de réformer.
Si inventif et si liabile que fût Loris, les espérances qu'il avait déchaînées marchaient plus vite que lui. On peut fixer à six mois environ la durée de son bail avec la faveur unanime du public. Jusqu'à l'automne de 1880, il sut enchanter les impatiences, garder la tête du mouvement et le maintenir sur place. Après, pour lui aussi, « l'ère des difficultés » commença. Tout contribuait à les aggraver. Les diverses oppositions conjurées contre sa rapide fortune avaient été abattues un moment par le succès : elles reprirent courage et haussèrent leurs voix. L'aristocratie et les mécontents de la cour ne perdaient pas une occasion de ridiculiser « l'Arménien ». Le vieux parti moscovite lui faisait la guerre avec les feuilles de Katkof et d'Aksakof, où l'on dénonçait « le libéral ». Les nihilistes mettaient leurs adeptes en garde contre « le Renard »; c'était le nom allégorique sous lequel on le désignait toujours dans les pamphlets insaisissables de la secte terroriste.
Elle ne s'avouait pas vaincue, elle multipliait ses
LE OÈNÉRAL LORIS-MÉLIKOF 253
îillciilals; (les fonclionnairos tombaient sous le poignard, on découvrait des imprimeries clandestines et des laboratoires de chimie criminelle, {\ Pélcrsbourpr, à Kiof, fi Odessa. L'ag^ilation des esprils Iroiivji un nouvel aliment dans le procès d'octobre; on vit réunis sur le banc de la haute cour les principaux conspirateurs capturés depuis doux ans : les révélations de ce procès et les supplices qui le suivirent accrurent l'épouvante inspirée par le fantôme nihiliste. La session des zemstvos (conseils provinciaux) rendit manifestes les tendances progressistes qui travaillaient les éléments les plus actifs de ces assemblées; des orateurs, pressés de se signaler pour la tribune future, firent des incursions hardies sur le terrain politique; à Kharkof, l'un des centres dii mouvement, à Pskof, à Pétersbourg même, on put voir, au ton des doléances, que les délégués provinciaux se croyaient appelés à rédiger leurs « cahiers ». La presse créait des difficultés quotidiennes à son favori de la veille, à son prisonnier du lendemain ; elle le couvrait de fleurs , mais de fleurs empoisonnées. Le nombre des grands journaux avait doublé en quelques mois; les nouveaux venus, enchérissant sur leurs aînés, se jetaient tous dans le courant qu'ils précipitaient. Ils remuaient les questions les plus ardues avec l'audace de l'ignorance, avec la hâte bruyante de
SPECT. COSTEMP. 22
l'enfant ; ils s'attaquaient impitoyablement aux administrateurs impopulaires, ils choisissaient leurs victimes jusque dans le comité des ministres. La réussite les encouragea, quand ils purent s'attribuer la chute des deux personnages qu'ils avaient traqués avec le plus d'acharnement, le général ïcherlkof, gouverneur de Kief, et l'amiral Greigh, ministre des finances.
Pour comble de malheur, les fléaux du ciel semblaient se liguer contre Loris. La récolte de 1880 avait été insuffisante; un hiver précoce et irrégulier rendait les communications difficiles dans le sud-est de la Russie ; les barques chargées de grains ne pouvaient plus descendre les fleuves, tour à tour pris et débâclés. La famine sévit sur le bas Yolga, elle fit des victimes à Simbirsk, à Saratof, à Samara, Dans cette dernière ville, des bandes de paysans affluaient de la campagne et parcouraient les rues en demandant du pain. Sous cette rubrique menaçante : « Pour les affamés », les colonnes des journaux se remplissaient d'appels désespérés à la pitié publique, de listes de souscription, et aussi de déclamations où grondait le souffle révolutionnaire ; des pièces satiriques représentaient le moujik mourant de faim et de froid devant les tables luxueusement servies des hauts dignitaires. Bientôt commencèrent les dénonciations contre les accapareurs,
coiilri' l'afii-iolagc des marcliands (\v, grains, qui ag"gravaiLMit la criso dont ils bénéficiaient.
Je me souviens qu'à celle époque, entrant un jour chez une personne d'une rare distinction d'ivspril, je la trouvai occupée il lire le livre de M. ïaine sur l'ancien régime. « Je l'ai jeté plusieurs fois avec terreur, me dit-elle, et je le reprends comme s'il me brûlait les doigts : c'est trop semblable, c'est la peinture de tout ce que nous voyons autour de nous! » Vers le même temps, un sénateur qui voulait faire sa cour à Loris lui ayant demandé : « Qu'arriverait-il de nous, si vous tombiez aujourd'hui sous la balle d'un nihiliste? » le général répondit gravement : « Ce serait une révolution. »
Il y avait dans ce propos un peu de l'infatuation inévitable chez l'homme auquel tous les autres remettaient leurs destinées. Il y avait surtout une erreur que nous partagions tous alors, une erreur de mesure sur l'épaisseur de la petite écorce cultivée qui recouvre la profonde terre russe. La classe moyenne, agitée par l'esprit progressiste et par l'ambition de jouer un rôle, était trop insignifiante comme nombre, trop séparée des masses paysannes, pour réussir à troubler leur sommeil séculaire. Le ferment n'était pas en rapport avec l'immensité et la pesanteur de la pâte qu'il prétendait faire lever. En Russie, l'équilibre instable
d'où naissent les révolutions n'est pas près de s'établir entre la poussée de quelques centaines de nihilistes, de quelques milliers de libéraux, et la résistance de 80 millions de paysans, immobilisés parla force de l'habitude, par un respect religieux pour les formes du passé, par un sentiment de résignation et une capacité de souffrance dont les races de l'Orient offrent seules le spectacle.
On pouvait s'y méprendre dans la tourmente de 1880. Loris traversa des heures cruelles. Il n'avait pas vécu près du peuple qu'il voulait gouverner. Il était arrivé de sa bibliothèque de Tiflis avec un idéal métaphysique tout d'une pièce, tempéré seulement par l'expérience incomplète que donne le commandement des armées. Un coup de fortune lui avait mis la Russie dans les mains; le peu qu'il entendait et voyait de cette muette voilée souriait complaisamment à son rêve; il s'était joyeusement mis à l'œuvre pour réaliser ce rêve. Aussitôt, la réalité se dressa devant lui avec sa lourde ironie; dès ses premiers efforts, il dut s'avouer que la machine primitive sur laquelle il travaillait n'était pas prête pour les expériences délicates, pour « le jeu des institutions libres » ; il aperçut la faiblesse des idées quand elles entrent en lutte contre les mœurs ; il vit que les instruments secondaires lui manquaient partout, qu'il devait tout faire de sa
main, el ({u'uno main d'hommo n'est pas assez forte pour changer les rouages énormes d'un vieil empire; il comprit qu'il ébranler une seule pièce, fùl-ce pour la réparer, on risquait de faire crouler toute la vénérable mécanique. Il n'avait pas le grain de folie mystique et l'audace de regard d'un Skobélef; celui-là, son œil s'allumait quand on ouvrait devant lui ces perspectives, et semblait dire : « Tant pis,... tant mieux,... je resterai seul debout sur les ruines de tout » Loris
n'était qu'un Lafayette ; pour alTronter de pareilles destinées, son génie était trop honnête ou trop limité : je laisse le choix de Tépithète aux moralistes qui ont des théories sur les ambitions majeures. Ainsi, la prudence lui conseillait d'enrayer, après avoir tâté le terrain; le principe qu'il personnifiait et les alliés qui faisaient sa force le tiraient en avant; son honneur était engagé à l'action. Il dut subir alors de rudes perplexités, dissimulées sous son calme habituel et sous sa résolution apparente.
Le 6 septembre, il joua bravement sa popularité sur un coup de dés. Les directeurs de tous les journaux et revues de Pétersbourg furent convoqués au ministère de l'intérieur. En un langage ému. Loris leur exposa les difficultés de sa tâche, le danger de se laisser aller à des chimères énervantes; il exprima son désir de marcher d'accord
avec une presse libre, « qui aurait la possibilité de juger les actes du gouvernement, sous la seule restriction qu'elle n'agiterait pas l'esprit public ». Les autres déclarations qu'il fit en développant son programme politique n'étaient pas plus compromettantes : ce programme se réduisait à des intentions très libérales, il n'énonçait pas des mesures effectives. Le point précis et capital, celui qui retint l'attention des auditeurs mieux que tous les précédents, ce fut cette conclusion catégorique : « Nous ne projetons rien de semblable à un appel à la nation, sous forme d'assemblées représentatives comme celles de l'Occident; la Russie doit travailler durant une période de cinq à sept années avant de sortir de ses anciens cadres; tout le reste n'est que rêveries et illusions. » Quelques jours plus tard, le directeur des Annales de la patrie, qui avait eu, au cours de l'entretien, une vive altercation avec le ministre, publiait le programme du 6 septembre et l'allocution de Loris; le journal ne reçut ni démenti ni rectification. Il y eut un moment de stupeur dans l'opinion libérale : le désappointement se traduisit par des récriminations, des insinuations fâcheuses. Mais bientôt l'équivoque recommença de plus belle ; on tortura les paroles ministérielles pour en tirer un sens exactement contraire à celui qu'elles renfermaient. Loris se
trouvait dans cetlc situalion, assez fré.qucrilo en politique, où un homme n'est pas cru quand il essaye de refréner les espérances placées sur son nom. On avait décidé qu'il aurait certaines pensées ; lorsqu'il s'en défendait, on souriait comme à une feinte habile, on n'admettait pas qu'il pût tromper ratlenle du parti qui l'avait fait ce qu'il était.
Il le comprenait bien, malgré ses dénégations. Il se sentait le Juif errant du libéralisme, condamné à marcher, à guider vers le mirage ceux qui l'y poussaient. Tous affirmaient qu'il y avait là-bas, à l'horizon, des eaux vives, des ombrages, une heureuse oasis. Lui qui avait pu regarder le pays de haut, il savait bien que ce n'était qu'un mirage; mais il ne pouvait pas abandonner dans le désert sa troupe révoltée : il fallait l'acheminer sur la vision fuyante. Le ministre et ses collaborateurs mirent à l'étude un projet qui devait donner quelque satisfaction aux idées de contrôle, sans rien sacrifier des droits essentiels de la couronne.
Au sommet de l'administration russe, le Conseil de l'empire joue un rôle assez analogue à celui du Conseil d'État sous Napoléon I". Les lois, les budgets, les actes du gouvernement sont élaborés dans cette haute assemblée, divisée en sections de législation, de finances, des affaires civiles et reli-
gieuses. Le tsar donne ou refuse sa sanction aux propositions du Conseil; elles n'ont jamais qu'une valeur d'avis. Il compose ce corps à son choix; en dehors de quelques juristes, généralement pris dans le sénat, les membres se recrutent parmi les grands dignitaires en exercice ou à la retraite, ministres, ambassadeurs, gouverneurs de provinces, généraux en chef. La majorité du conseil est formée de gens avancés en âge, qui ont résigné leurs fonctions actives et trouvé là un dédommagement très envié. Ils apportent aux délibérations l'expérience, mais aussi la fatigue de l'extrême vieillesse. Les réformateurs résolurent d'infuser au Conseil de l'empire un sang nouveau, en demandant au souverain d'y appeler quelques hommes jeunes, recommandés par des connaissances spéciales ou par la faveur de l'opinion, et pris en dehors des cadres administratifs. Deux ou trois nominations de cette nature furent faites durant l'hiver de 1880-1881, au grand scandale des gardiens de la tradition. Mais là ne devait pas se borner la transformation; on délimiterait en l'augmentant la part d'initiative dévolue au conseil; le « couronnement de l'édifice », ce serait la présentation par les zemstvos d'une liste de délégués, sur laquelle l'empereur choisirait [un certain nombre de représentants des provinces, qui siégeraient au Conseil avec voix consultative.
Tel était, dans ses grandes lignes, le projet qui occupa Loris pendant les derniers mois de son miIlis^^ro.
11 fallait gagner beaucoup de récalcitrants, vaincre les hésitations d'Alexandre II, uniquement occupé alors d'arrangements domestiques très délicats, et qui n'étaient pas un des moindres soucis du « grand vizir ». En outre, les affaires quotidiennes ne laissaient guère de loisir à celui qui concentrait dans ses mains tous les services j>ublics. Avant de philosopher, il s'agissait de vivre, et pour cela de se défendre contre les conspirateurs dont on sentait le travail invisible. La direction de la police eût suffi à absorber le temps et les facultés de l'homme qui succombait sous une aussi lourde responsabilité. A cette époque troublée, l'inquiétude universelle enflait les moindres incidents; on fut longtemps à se remettre d'une sédition d'étudiants à l'université de Moscou; ces jeunes gens s'étaient portés à des voies de fait sur le ministre de l'instruction publique. Les funérailles de Dostoïevsky donnèrent d'au 1res soucis, en rendant sensible à tous les yeux le chaos d'idées où la Russie se débattait; on vit le désordre des âmes prendre corps dans un cortège où passaient confondus les éléments officiels, religieux, révolutionnaires, ces derniers en majorité. La crise économique appelait des remèdes
immédiats. De ce côté, le collaborateur du général aux finances appliqua quelques mesures excellentes, l'abolition de l'impôt sur le sel, la limitation du papier-monnaie.
Dès les premiers jours de février 4881, des bruits vagues se répandirent dans les cercles de la capitale : la « constitution » était prête et allait voir le jour. Bien entendu, chacun mettait sous ce vocable toutes les imaginations politiques qu'il avait dans la cervelle. L'énormité des espérances, des assurances même que donnaient les nouvellistes, discréditait à l'avance les réformes très modestes consenties par le pouvoir. Les on-dit se précisèrent; la « constitution » devait être promulguée le 19 février, jour anniversaire de l'émancipation des serfs. Ce jour passa sans rien apporter. Les prophètes, démentis, fixèrent alors l'échéance au S mars. Loris, persécuté de questions, demeurait impénétrable.
Il venait en effet de soumettre à la signature du tsar le statut qui élargissait les attributions des zemstvos et ouvrait à leurs délégués le Conseil de l'empire transformé. C'est, je crois, tout ce qu'on peut avancer. Le statut contenait-il d'autres nouveautés plus hardies? C'est peu probable, c'est possible. Un mystère que le temps n'a pas découvert plane encore sur la teneur de ce document, sur les dernières circonstances de son acceptation.
Uno seule chose est absolument certaine : il exislail, il fut a|)prouv('' par l'empereur pendant les heures suprêmes «pii lui restaient h vivre. Les témoins les mieux placés pour ne rien ignorer au palais ont afiirmé depuis qu'Alexandre II, après une (leniiJ're lulle intérieure, signa le 28 février Tacte limitatif de son autocratie; en posant la plume, il fit le signe de croix qui accompagne chez les Russes toute détermination grave. Le papier, ajoute-t-on, serait resté sur son bureau, j)our être transmis le lendemain au sénat, qui devait selon l'usage pourvoir à la promulgation de l'ukase.
Le lendemain, c'était le 1" mars 1881 ! L'infortuné souverain sortait le matin pour se rendre à la parade de la garde montante; une heure après, on le rapportait baignant dans son sang, mutilé par la bombe de Ryssakof. Avant la chute du jour, le drapeau qui s'abaissait sur le Palais d'Hiver annonçait à la foule anxieuse, avec la fin de son empereur, la fin des rêves libéraux et de la « constitution » mort-née.
Loris devait être la victime expiatoire de cette tragédie et du déchaînement de colères qui la suivit. Ses ennemis, et à leur tête les anciens directeurs de la police écartés par lui comme incapables, eurent beau jeu contre ce successeur qui avait laissé le tsar s'aventurer dans des rues
minées, remplies d'assassins. On vit se reproduire, dans des circonstances toutes semblables, les rancunes et les insinuations sous lesquelles avait succombé M. Decazes, après le meurtre du duc de Berry; on vit reparaître sous toutes les formes le mot historique : « les pieds lui glissèrent dans le sang- ». La justice ne retrouva son heure que plus tard, quand l'histoire de ces journées dramatiques fut mieux connue. On sut alors que le ministre responsable tenait depuis l'avant-veille quelquesuns des fils du complot. Le hasard avait fait tomber l'un des conjurés dans les mains des gens de police; l'homme refusait d'avouer, mais divers indices trahissaient les machinations ténébreuses auxquelles il était mêlé. Loris, mis sur ses gardes par des révélations incomplètes, avait supplié son maître de ne pas sortir le P'; il avait fait parler une voix à laquelle l'empereur ne refusait rien : toutes les supplications avaient échoué contre la bravoure insouciante d'Alexandre.
Le soir de ce jour douloureux, tout le monde sentit que c'en était fait du Vrémenchik. Il avait pris à forfait la sécurité de la famille impériale et le rétablissement de l'ordre; la fortune, en permettant cette effroyable banqueroute, lui signifiait un congé définitif. Il fit tète à l'orage, il dura encore quelques semaines, tant que l'incertitude fut possible sur la direction du nouveau règne.
Les doux partis en présence se livrèrent alors un combat suprôme et acharné, chacun espérant conlis(jU(M' ccllo direction à son profil. L'école iiatioiiiile de Moscou avait un argument sans réplique : elle dressait le bilan des tentatives libérales et montrait h leur actif, en tout et pour tout, un tsar assassiné. Les progressistes se défendaient en répondant que l'expérience de leurs doctrines n'était pas faite, que la mise en pratique de ces doctrines pouvait seule éviter d'autres malheurs. Jamais leurs revendications n'avaient été plus pressantes et plus hardies; ils comprenaient que l'instant était décisif, que la partie gagnée la veille serait perdue pour longtemps, s'ils laissaient déchirer le testament d'Alexandre IL
Un moment, on put croire à leur triomphe. Le nouveau souverain nomma à divers emplois quelques hommes agréables à l'opinion libérale. Le l"' avril, le Moniteur officiel annonça la convocation d'un conseil électif de 25 membres auprès du préfet de police de Pétersbourg; chaque quartier de la capitale devait élire un de ces délégués, tous les domiciliés votaient. Les journaux prirent feu pour ce « pas en avant », ce « premier essai de suiïVage universel ». On vit à cette occasion comment fonctionnerait le suffrage universel dans la bonne Russie. Le jour de l'élection, le commissaire de police de mon quartier se présenta chez
moi, avec le registre où il recueillait les oui sur le nom du candidat désigné. J'eus grand'peine à lui faire comprendre que ma qualité d'étranger ne me permettait pas de voter; ce brave homme se retira tout contristé de mon mauvais vouloir, avec la conviction que je refusais de l'aider dans l'exécution d'une consigne. Pour me déterminer, il avait fait valoir l'exemple de plusieurs de mes compatriotes, les actrices françaises toujours nombreuses à Pétersbourg. Moins cruelles, ces dames avaient usé des droits civiques qu'on leur offrait*. Les méchantes gens prétendirent que l'élection du l"" avril n'était qu'un adroit prétexte pour déguiser un recensement de police et des visites domiciliaires dans toutes les maisons.
Ce fut la dernière satisfaction accordée aux libéraux. Le général Ignatief, appelé à la direction d'un département ministériel, introduisait dans le cabinet un élément réfractaire à ceux que Loris avait groupés. Pour battre en brèche ses collègues, il demandait beaucoup plus qu'eux, la réunion à Moscou d'états généraux, sur le modèle des anciennes assemblées connues dans l'histoire russe sous le nom de sobor. On lui prêtait l'idée d'écraser ainsi la minorité progressiste sous la masse des représentants ruraux, qui ne vien-
1. On sait que les femmes ont le droit de vote, en Russie,, dans certaines occasions où ce droit s'exerce.
(Iraient au sobor que pour y acclamer lo tsar autocrate. Au même moment, i\f. Katkof anivail à Pétersbourg; il allait travailler ù (jatchina, il jetait dans la balance le poids de son influence autoritaire. Le 21 avril, le comité des ministres discuta les grosses questions à l'ordre du jour dans une séance solennelle. Loris parla avec son habileté accoutumée; il entraîna l'adhésion des hésitants, il interpréta le silence du monarque comme un assentiment muet, il se flatta d'avoir gagné sa cause. Nous le vîmes rayonnant, ce soirlà. Pendant les quelques jours qui suivirent, il se crut et on le crut plus puissant que jamais. Le 28, l'histoire enregistra une nouvelle « journée des dupes », digne de faire pendant à celle qui a gardé cette appellation fameuse. Le comité se réunit k nouveau pour arrêter les décisions en projet. Loris reprit la parole afin d'achever sa victoire, il eut l'impression qu'il l'achevait. Quand il se rassit, le ministre de la justice se leva, tira de sa poche un papier, et le communiqua à ses collègues de la part de l'empereur. C'était le manifeste rédigé par le procureur du saint synode et qui fut publié le surlendemain. Ce document fixait la politique du règne : il réintégrait la Russie dans ses voies traditionnelles, il indiquait nettement que les destinées de l'empire seraient désormais débattues entre le tsar et Dieu.
Le jour même, Loris et ses amis adressaient leurs démissions au palais. C'était un acte sans précédent; je n'en veux d'autre prouve que le langage, le meilleur témoin des mœurs : les Russes disent toujours d'un fonctionnaire qu'il « prend sa démission »; tant il ne vient à l'idée de personne qu'un fonctionnaire puisse la donner. Du régime constitutionnel qu'il voulait fonder, le ministre libéral n'a pu accomplir pleinement qu'un seul rite, le dernier : il eut la consolation de finir selon les règles de son art. Peu de jours après, le disgracié repartait pour le Caucase; il allait s'y faire oublier, ce qui est facile, et chercher à oublier, ce qui Test moins.
L'heure n'est pas venue de juger sur toutes pièces l'essai de libéralisme dictatorial auquel le nom de Loris-Mélikof restera attaché. L'historien qui le fera un jour voudra d'abord étudier l'essai tout semblable tenté au commencement de ce siècle par Spéransky. Sous la diversité des circonstances et des génies, il trouvera des analogies frappantes entre les deux moments, entre les deux hommes, le général arménien et le petit
LE GÉNÉHAL LOniS-MÉLIKOF 269
séminarislo (le ïclicrkoulino. Tous deux curent la
inrmc fortune rapide et éldoiiissanlc, le môme pouvoir, tel (iiraucun particulier n'en posséda jamais dans l'Etat russe. Tous deux appliquèrent ce pouvoir au môme objet, la transformation constitutionnelle de l'autocratie moscovite. Spéransky, celui que Napoléon eût appelé un idéologue, s'il l'eût mieux connu, mais de qui il disait à Alexandre, pendant l'entrevue de Tilsitt : «■ Donnez-moi cet homme, et je vous cède deux provinces », — Spéransky, le disciple de Rousseau et l'imitateur de Siéyès, apporta à sa tâche un génie bizarre, une foi mystique dans la puissance de l'idée abstraite. Ses contemporains crurent un instant qu'il allait réussir et changer toute l'histoire de son pays. Loris reprit après un long intervalle la môme œuvre, sur un terrain mieux préparé, avec plus de tempéraments, plus de soutiens, moins de foi et d'audace. L'un et l'autre exercèrent la môme fascination sur les esprits mobiles et généreux des deux Alexandre, l'un et l'autre tombèrent d'aussi haut, de la même chute soudaine, dans une disgrâce irrémédiable. Ils ont introduit deux parenthèses dans la politique tout extérieure de la Russie, ils l'ont forcée à se replier un moment sur elle-même, à oublier ses vastes et tenaces ambitions, pour travailler sur son propre organisme.
Loris se désintéressa de la politique étrangère ; il on laissait le soin aux collaborateurs commis à cette gestion. On a dit qu'il était « allemand ». C'était un propos de gazette, aussi naïf que la question d'un de nos ministres, qui demandait h cette époque, en interrogeant sur l'homme du jour un arrivant de Pétersbourg : « Est-il />•«»gais? » Singulier indice de l'aptitude de ce ministre à traiter les affaires européennes! Loris n'était ni l'un ni l'autre; il était ce que sera toujours un homme d'Etat digne de ce nom : dévoué aux intérêts de son pays, indifférent à ceux des autres, prêt à exploiter ces derniers suivant les circonstances au profit de sa politique. Quand il reçut le pouvoir, notre refus d'extrader Hartmann avait indisposé Alexandre II contre nous; le premier ministre dut caresser les sentiments de son maître, pour ménager un crédit indispensable à la réussite de ses desseins; mais il n'eut ni le goût ni le loisir d'entreprendre au dehors.
L'historien qui retracera cette période ne pourra pas refuser à Loris la sincérité, la bonne volonté. Ses ennemis l'accusèrent de charlatanisme, quand ils le virent capter la faveur publique par les expédients que j'ai rapportés. Je ne pense pas qu'il ait dépassé la limite de l'habileté nécessaire à celui qui veut faire triompher une idée, et qui doit d'abord séduire les imaginations pour les
LE GÉNÉRAL LOIUS-MÉLIKOF 271
assorvir à son idéo. (lellf uliiisalion de la crrclulilt'î humaine n'est réjjréluMisihle (|ue lors(jir<'lle coiislilue lï elle seule tout le prog^ramuie d'un politique, lorsqu'elle n'est pas mise au service d'une conception désintércsscic. 11 devra enfin, noire historien, tenir compte au vaincu des diflicultés inextricahlos du moment, de toutes les mauvais(>s chances conjurées contre un bonheur apparent. Quant au verdict qu'il portera sur le fond mémo de l'entreprise, je n'aimerais pas à le préjuger. On a toujours mauvaise grâce à légiférer pour un pays étranger, très difficile à connaître ; et les esprits de ce temps sont de moins en moins portés aux spéculations vaines sur ce qui serait arrivé, si les choses avaient tourné autrement, dans l'hypothèse d'une histoire idéale. En raisonnant sur l'expérience des dix dernières années, et d'après le critérium du succès, il faut bien avouer que les faits ont donné tort h Loris, puisque la politique traditionnelle a apaisé l'agitation libérale, comprimé les explosions du nihilisme, grandi le rôle de la Russie et relevé sa prospérité matérielle. Au reste, les jugements doctrinaux sur ces matières ont peu d'intérêt pour le lecteur; ils n'indiquent en dernière analyse que l'opinion individuelle d'un écrivain sur le gouvernement des sociétés. J'ai consigné ici les événements, tels qu'il m'a été donné de les voir; cette tâche com-
porte déjà assez de chances d'erreur, sans y ajouter celles qui proviennent de l'imagination métaphysique et des passions instinctives, c'està-dire ce que l'on est convenu d'appeler une opinion politique.
Loris voulait s'établir au Caucase. Bientôt il se sentit mal à l'aise dans un empire où aucune place n'était plus à sa taille, depuis qu'il y avait occupé la première. Il n'avait pas les consolations d'une retraite fastueuse; son ambition était probe, ce favori n'emportait aucune fortune personnelle du domaine public qu'il avait géré sans contrôle. Sa santé, qui inquiétait déjà son entourage à Pétersbourg, déclina rapidement; c'était un de ces organismes vivaces et frêles que la maladie respecte dans l'action, qu'elle ressaisit au repos. La sienne prit le caractère d'une consomption lente. Il vint la soigner sur notre littoral. Après quelques réapparitions en Russie, où il ne rencontra pas les encouragements qu'il attendait peut-être, il se fixa complètement à Nice. Il y vivait très retiré. Je le revis là pour la dernière fois, il y a deux ans. Je retrouvai la même aménité d'accueil, la même vivacité de conversation, la même finesse joviale ; il lisait beaucoup, il suivait attentivement les affaires du monde et celles de son pays; il parlait de ces dernières sans aigreur, avec une nuance de sévérité pour le pré-
LE GÉNÉHAL LOHIS-MÉLIKOF 273
soiil. On (Icviii.iil la |)Iîuo toujours ouverte. Il faul croire que le ioinps, (jui cicatrise les blessures «les autres passions, «'lar^nt celles de l'ambilion; chez ceux (jui ont possj'-dé le pouvoir, le veuvage est inconsolahlo, les années semblent aniinicntor le regret de ce qu'ils ont perdu.
La mort ne paraissait pas si proche. Klle a pris Loris-Mélikof à soixante-trois ans, sans grande lulU'. Quelques lignes dans les journaux en ont instruit le monde; elles auront rencontré une attention distraite, chez ceux-là mômes qui tirent do lui pendant une année l'objet de leurs espélanci^s ou de leurs craintes. Nos soldats ont salué la dépouille du vainqueur de Kars. Salut mélancolique des armes étrangères! Ce n'était pas le bruit de sa poudre, à lui. Quand on songe qu'il y a dix ans, à Pétersbourg, ce mort eût été escorté par les armées impériales et par un peuple en deuil! Au Caucase, ses compagnons lui eussent fait des funérailles fraternelles, avec des canons habitués à son commandement et des drapeaux tout glorieux de ses exploits de jeunesse. On dit que ses restes iront reposer à Tiflis, dans le petit monastère arménien de Sour-Stephanos , lieu silencieux d'où l'on voit les montagnes. Il n'y entendra que la psalmodie des diaconesses, qui officient là comme au temps de saint Paul, vêtues de dalmatiques et la tète voilée.
Loris aura eu du moins rillusion de son Caucase, en s'endormant sur notre plage, entre nos Alpes et notre mer, toute pareille à la douce mer qui bat la grève de Batoum et le pied des monts de Géorgie. En attendant la terre natale, il campe dans le cimetière de Nice. L'ironie du formidable Shakespeare qui invente l'histoire l'a couché là, à quelques pas de Gambetta, de l'homme qui partagea avec lui les regards du monde, qui poursuivit une entreprise semblable, au même moment, avec le même éclat, la même ambition et le môme malheur. Loris-Mélikof et Gambetta! Souvenezvous de l'année où l'écho ne renvoyait que ces deux noms d-'un bout à l'autre de l'Europe. S'ils s'entretiennent, ces morts rapprochés par un caprice étrange, ils peuvent se demander quel est le plus oublié, après tant de bruit et de puissance, hier encore. Les oisifs qui promènent leur ennui devant ces tombes accusent volontiers la vie d'être sotte et plate. Que font-ils donc de leurs yeux? Quelles plus grandes merveilles veulent-ils ! Qu'ils regardent le réel; ses surprises défient l'imagination la plus fantasque. Chaque soir, en quelque coin de la terre, la nuit tombe sur un drame qu'il faudrait applaudir à genoux.
Paris, janvier 1889.