X AVANT-PROPOS
concilier ces deux principes de nos jugements. De là des manques de logique, des hésitations, des contradictions. Acceptons-les. Je ne sais comment les hommes auront pris parti sur cette scission de la raison et du cœur, dans cent ans d'ici; mais, au moment de l'évolution où nous sommes, le choix est plus impossible encore que la conciliation; celui qui éliminerait un des deux principes ne serait pas compris, parce qu'il ne se comprendrait pas lui-même.
C'est là d'ailleurs une difficulté que l'intelligence rencontre à chaque instant sous d'autres formes. Le sage raisonne pertinemment des phénomènes au milieu desquels il se meut; il les explique par le jeu inéluctable des lois naturelles; il sait la vanité de nos illusions sentimentales. Cherchez bien tout au fond de ce sage; vous y trouverez quelque amour, quelque faiblesse secrète qui détermine tous ses actes, déroute et contredit ses théories. C'est par là qu'il est homme ; et c'est par là qu'il se fait écouter ou lire, quand il s'adresse aux autres hommes. Convenons si l'on veut que l'amour de la Patrie est une faiblesse intellectuelle; mais essayons d'imaginer ce qu'il y
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aurail d'inhumain, parlant d'ininlelligcnl, dans la raison qui prétendrait nous porsuadcr après avoir perdu toutes ses communications avec notre cœur.
Ce serait une entreprise odieuse et ridicule. Un peu d'inconséquence philosophique est préférable. En écrivant ces pages, j'ai regardé le monde extérieur du mieux que j'ai pu, souvent avec admiration, presque toujours avec sympathie, mais sans me défendre contre ce mouvement réflexe qui ramène toujours les yeux sur la douce France.
Paris, janvier 1891.
SPECTACLES CONTEMPOIUINS
Il y a neuf ans, en février 1878, j'assistais dans la chapelle Sixline à Texaltation de Léon XIII. On avait longtemps balancé entre deux projets : un couronnement dans Saint-Pierre, avec toute la solennité et l'apparat des anciens jours, ou
1. Je prie le lecteur de se reporter au moment où ces pages furent écrites, au printemps de 1887. Le prince de Bismarck était alors l'arbitre du monde : il venait de clore le Kulturkampf; il écrasait d'une main les socialistes; il tendait l'autre aux catholiques; et l'on croyait au Vatican que cette main condescendrait à relever le pouvoir temporel. Le Saint-Siège était au plus vif de ses engagements avec l'Allemagne, engagements poussés beaucoup plus loin qu'une réserve respectueuse ne me permettait de l'indiquer. Le légat pontifical, Mgr Galimberti, revenait de Berlin en triomphateur : tout respirait au Vatican la joie et les espérances qu'avaient fait renaître les procédés du chancelier allemand. Simultanément, les évêques américains arrivaient à Rome; ils y apportaient un premier plaidoyer en faveur du mouvement ouvrier, ils proposaient les questions sociales à l'attention de
SPECT. CONTEMP. 1
une modeste cérémonie dans l'étroite chapelle du Vatican. Au dernier moment, on s'était résigné à la seconde solution, comme à la plus convenable au malheur des temps. Et tout semblait donner raison aux conseillers timides. Quelques jours auparavant, l'Italie venait d'ensevelir au Panthéon le roi qui l'avait faite. C'était la prise de possession suprême de la capitale; la douleur natioriale respirait l'orgueil du triomphe. Rome était tout attentive au bruit de ces magnifiques obsèques; on pouvait la croire indifférente à la fête domestique du Vatican, à l'avènement de ce vieillard d'une réputation discrète, que rien encore n'avait ébruitée. D'autres vieillards l'apportèrent sur la sedia gestatoria; ils se serraient autour de lui dans l'enceinte exiguë de la Sixline. C'était une pompe sourde et morne. Quelques fidèles, quel-
rÉglise. — Ce rapprochement me suggéra quelques réflexions; je les publiai dans une Revue. Des personnes pieuses s'en affligèrent; d'autres y virent un rêve chimérique. Des opinions considérables me signalèrent les illusions où j'étais tombé; je me promis de laisser dans l'oubli un travail de circonstance. — Quatre années ont passé. On sait ce qui reste dans le monde de la politique suivie par le prince de Bismarck, ce qui reste au Saint-Siège de cet appui allemand où il croyait retrouver sa force. On sait aussi comment les questions sociales se sont imposées à la sollicitude de la curie romaine. Je réimprime aujourd'hui cet écrit tel qu'il fut publié d'abord, sans y changer un mot. Ceux qui auront l'indulgence de le lire connaissent la marche ultérieure des événements; ils décideront sur quels points ces événements ont détruit ou confirmé mes impressions de 1887.
(|iu's ciirioux, (les reporters anglais et américains ({iii dessinaient sur leurs calepins. Du haut de la voûte, d'autres spectaleurs regardaient, sévères et presque irrités, ceux-là : Michel-Ange leur a donné (ouïe la tristesse de sa pensée. Les Sibylles, les Prophètes semblaient jeter des prédictions niélancoliijiies au cortège qui troublait leur repos; ombres j)àlies que chaque jour décolore, leur lémoignage avertissait ces ombres vivantes que le temps n'épargne aucune grandeur. Les cloches ne sonnaient pas; c'était mieux; si elles avaient parlé, on eût attendu d'elles un bruit de glas. Beaucoup d'entre nous se demandaient s'ils n'assistaient pas à une fin plutôt qu'à un commencement; i)lus d'un infidèle était venu là en se disant : « Ne manquons pas d'aller voir, c'est peut-être le dernier. »
Je reviens à Rome, après ces neuf années ; et ce que j'aperçois tout d'abord sur l'horizon de la ville éternelle, c'est la figure démesurément grandie de ce vieux prêtre. Dans toutes les paroles qui tombent des bouches les plus graves, il n'est question que du Pape, de son pouvoir, de sa signification européenne. Il suffit d'ouvrir un journal ou de traverser un salon politique, pour comprendre que le Vatican est à cette heure lun des principaux centres diplomatiques de l'Europe, celui auquel viennent aboutir le plus d'affaires
et des plus considérables. Un envoyé du Pape arrive de Berlin, du lieu où la destinée a aujourd'hui ses grands ateliers; il en arrive comblé d'honneurs, fort de toutes les caresses que les forts lui ont prodiguées ; tous les yeux sont fixés sur cet ambassadeur d'un trône anéanti. L'Italie subit en ce moment une crise gouvernementale des plus laborieuses, par suite de la chute du ministère Robilandt; à peine si cette crise détourne l'attention des observateurs étrangers, celle même des hommes d'Etat du royaume : elle préoccupe surtout les esprits par ses rapports étroits avec la partie engagée d'une rive du Tibre à l'autre.
Duel silencieux, patient, duel ecclésiastique et italien. Aucun éclat brutal ne le trahit à une vue superficielle; mais pour peu qu'on en connaisse les péripéties, on le retrouve au fond de toutes les questions. Alors le regard qu'on promène sur Rome, des hauteurs du Pincio, s'attache invinciblement à ces deux palais, Quirinal et Vatican, affrontés sur leurs collines respectives. Charmes et souvenirs de la noble ville, tout s'efface devant l'intérêt du drame invisible. On croit entendre la sape souterraine, cheminant de l'une à l'autre de ces deux lourdes citadelles, les contre-mines et les retours offensifs de l'assiégé, acculé là-bas entre le fleuve et la montagne, à l'ombre de Saint- Pierre. On croit voir les deux adversaires échan-
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g-er lonr défi muol, durunt I(5urs promnnades solilîiiros sur cos terrasses d'où ils peuvent s'enlre-reirarder, d(^ la loge du Helvédère aux jardins du Quiriual. Les pierres de ces palais nul nue sitiiiulière élocjueiire, car elles personnilioul deux forces, deux mondes opposés. L'une do ces forces est toute morale, faite du je ne sais quoi qui vaut le canon; c'est par cela surtout que le drame nous passionne, en dehors môme de toute altache de foi. Nous autres gens de France, nous n'assistons jamais sans passion à la lutte d'une idée pure contre les faits matériels; alors même que le principe ne nous agrée pas, qu'il s'agisse de l'erreur d'un savant ou du rêve fou d'un révolutionnaire, nous reconnaissons dans cette façon de combattre quelque chose de fraternel.
C'est une raison de plus d'en parler à des lecteurs français. On ne saurait entretenir trop souvent notre pays de ces affaires catholiques, ce qui veut dire universelles. Indifférente ou mal renseignée, l'opinion vulgaire n'y voit que des querelles de sacristie. C'est un grand tort. Ces affaires touchent à nos intérêts les plus immédiats, et, par delà les intérêts nationaux, à l'avenir du monde civilisé. D'ailleurs, tout ce qu'on entend aujourd'hui à Rome ramène la pensée à ces problèmes : les conditions présentes de la papauté,
les lendemains probables de l'institution. Entre tant de pages d'histoire qui se lèvent vivantes du sol romain, l'esprit revient sans cesse à cette page mystérieuse , il s'emplit des réflexions qu'elle suscite. Je me hasarde à proposer quelques-unes de ces réflexions. Je n'ignore pas ce que le sujet comporte de délicat. Il commande le respect dans la façon de dire, la prudence dans la façon de juger des personnes et des traditions très augustes. J'espère ne m'écarter ni de l'un ni de l'autre. Mais je n'eusse pas abordé cette étude, si je n'étais certain d'y apporter une indépendance absolue, une pensée dérobée à toute discipline de paroisse ou de parti.
Nos compatriotes ont quelque peine à se bien représenter les conditions du conflit entre la papauté et l'Italie. Ceux du camp religieux sont sujets à tomber dans une erreur historique, ceux du camp irréligieux dans une erreur d'optique.
Pour les premiers, la dépossession du Saint- Siège, consommée en 1870, est une abomination unique, un de ces cataclysmes qui interrompent la suite de l'histoire et marquent l'avènement de
l'cspril lîo lonbbres. L'Italien le plus dévoué h la cuuso ponlilicalo ne saurait ressentir d'aussi jrrands niouvcuients de surprise et d'indignation. Il est mieux préparé à comprendre que la chute (lu pouvoir leniftorel fut le dernier épisode, le plus considérable si l'on veut, de l'évolution qui a noyé les petits États féodaux dans les grandes agglomérations nationales. Comme l'a dit M. A. Leroy- Beaulieu, « l'effondrement de la petite monarchie pa})ale , que Pie IX et l'épiscopat dénonçaient aux politiques , aussi bien qu'aux crovants, comme un fait inouï et sans précédents, n'était qu'un cas particulier d'une loi générale, inlïexihlcmcnt appliquée à toute l'Europe, à Cologne et à Liège, comme à Avignon et à Rome, La sécularisation des Etats de l'Eglise a naturellement suivi la sécularisation des évêchés ou des abbayes, partout achevée dès lés premières années du siècle. » Cette façon de voir, difficile à faire accepter chez nous aux consciences catholiques, s'accorde dans la péninsule avec une conception du principal romain très ancienne, plus familiale peut-être, mais moins surhumaine que la nôtre. Pour ses voisins immédiats et pour ses sujets, le domaine de l'Eglise n'a jamais eu le caractère sacré, inviolable, que la piété lui prête au nord des Alpes. Tandis que nous négligions volontiers la nationalité de ce domaine pour ne considérer
que le fief de Saint-Pierre, dérobé à toutes les vicissitudes politiques par une appropriation mystique , l'Italie voyait avant tout dans le patrimoine ecclésiastique une terre italienne, dans le prince des Romains un prince italien, au même titre que les autres. Jadis, Rome avait fait partie de la fédération guelfe, comme les principautés ou les républiques similaires; depuis que la fédération s'est amalgamée en un seul État, cette province doit suivre le sort commun. L'Italie estime de bonne foi que son droit historique est absolu, supérieur au droit contingent des suzerains pontificaux.
Autre est l'erreur des radicaux français. S'ils avaient le bonheur de tenir un pape prisonnier, ce serait moins le roi que le prêtre qu'ils poursuivraient de leur colère; ils croiraient n'avoir rien fait en le dépossédant du temporel, leur passion continuerait à s'acharner contre le représentant du principe spirituel; et ils prêtent leurs sentiments aux Italiens. Or, je ne vois rien de pareil chez ces derniers. Ils sont antipapalins, ils ne sont pas antipapistes. Ils ont accompli un acte politique qu'ils jugeaient nécessaire, mais ils ne le compliquent pas d'une croisade confessionnelle. A part quelques groupes avancés et la canaille de Rome, qui insulta les restes de Pie IX, les Italiens ne font guère ce qu'on appelle che^
nous (lo Vduliclrrlrdh'snifr, r\\ Ions ras, lo g'ouvorncinent ii'tMi l'ail |)as, sauf par manière do représailles contre le Vatican, et la majorité du pays ne l'y pousse jamais. Bien au contraire, ce peuple fin i>t sensé comprend que la papauté est une de ses fçrandes forces et sa plus helle parure; il cherche le moyen d'enchûsser ce diamant do famille dans le nouveau diadème, il serait désolé de le perdre ou d'en ternir l'éclat. On le vit bien aux craintes manifestées par le ministère royal en 1878, quand le conclave fit mine de vouloir émigrer. L'Italie et la papauté rappellent un de ces couples détoiles, faites des mêmes éléments et gravitant dans la môme orbite, qui s'attirent et se repoussent longtemps avant de se souder l'une à l'autre.
Cette, situation singulière assure au Saint-Siège de grands avantages dans une lutte en apparence si inégale. Il est dans la dépendance matérielle de son adversaire, mais ce dernier est dans sa dépendance morale. Le Pape embarrasse également cet adversaire par l'attaque ouverte, par l'inertie, par les avances paternelles. Léon XIII emploie tour à tour ces armes avec une habileté consommée, et chaque jour fortifie sa position défensive. Telle est du moins l'opinion des esprits réfléchis dans le camp italien; c'est uniquement sur leurs aveux que j'ai voulu fonder mes dires, pour cette partie de mon exposé. Le Pape désa-
grège lentement les forces de l'ennemi sur le terrain électoral. Il se garde bien de lever officiellement l'interdiction du vote, signifiée aux catholiques par son prédécesseur; les votes catholiques, ce sont des munitions douteuses, mais d'un grand effet moral, qu'il tient en réserve comme une menace; dans Ja pratique quotidienne, ces munilions sont prêtées à tous les alliés dont on peut attendre quelque service. On sait quelle est l'intluence du clergé sur les populations rurales dans la péninsule. Ce clergé n'est jamais encouragé à susciter des candidatures d'opposition déclarée ; mais presque partout les candidats de toutes nuances ont besoin de son appui; et cet appui se paye par des accommodements, par une modération relative vis-à-vis du chef de rÉglise.
Ce n'est point d'ailleurs dans la composition du parlement que cette action du clergé se fait le plus vivement sentir; bien qu'on ait vu arriver naguère à Rome un député des Calabres, porté par une fort belle majorité « cléricale », avec un programme de conciliation entre le Saint-Siège et le royaume; et, chose piquante, ce député est un ancien garibaldien. C'est sur les élections des municipalités provinciales que se concentre jusqu'ici l'effort de l'Eglise. Les « municipes » représentent, au point de vue qui nous occupe, les tendances les plus conciliantes. Ce serait trop de
AFFAIRES DK HOMK H
<lii(' (|ii'ils sont acquis aux iiilôrrls ilii Souverain l'oulife; mais l'esprit jtrovincial est hostile à toute nouvelle enlropriso contre ce pontife, et désire qu'on lui fasse la vie plus douce. Celte n'uction favorable est très compréhensible. Après la chaienr du combat et la victoire défini livr, le peupb' italien s'est retrouvé avec ses traditions séculaires; il a eu un retour de tendresse pour une inslilution désormais inolTensive et dont on ne se rappelle plus que les bons côtés. Si les Romains j)roprement dits sont encore animés de (|uelque défiance envers leur ancien maître, c'est j)lulAt le sentiment contraire (ju'on trouverait à Turin, à Florence, à Naples, dans ces villes décapitées et mal consolées de l'être. Les serviteurs du royaume ajoutent, avec raison sans doute, qu'il ne faut pas s'exagérer l'efficacité d'un courant de réaction encore très platonique; mais ils en avouent l'existence, et c'est beaucoup. Ce courant portera peut-être un jour sur les bancs du parlement un parti organisé ; il suffit, en attendant, pour g'êner et modérer les politiciens de Monte-Citorio, les diplomates de la Consulta.
Tandis qu'elle accroît ses forces pour TofTensive, la papauté demeure inexpugnable dans ses retranchements. Elle ignore volontairement la loi des garanties, tout en bénéficiant avec sécurité ■de cette loi, sauf pour les clauses pécuniaires;
des motifs d'amour-propre et de nécessité plus forts que tous les engagements réciproques imposent au gouvernement italien le respect de ce contrat unilatéral. La situation peut se résumer en deux mots : la papauté n'a jamais besoin de ce gouvernement; il a besoin d'elle à toute heure et en tout lieu. A l'intérieur, le concours du clergé est indispensable à l'autorité civile dans toutes les grandes cérémonies, sous peine de blesser les habitudes dévotes des populations. On sait quels furent les embarras du Quirinal au moment de la mort de Victor-Emmanuel; sans la condescendance de Pie IX, les obsèques royales eussent été un scandale pour l'Italie. L'an passé, les régiments ont reçu de nouveaux drapeaux; cette solennité militaire eût manqué tout son effet sur les recrues italiennes, si les étendards ne s'étaient inclinés sous les bénédictions du clergé. Dans les provinces, la chose ne souffrit pas de difficultés; on se trouva plus empêché pour la brigade de Rome^ réunie autour du souverain excommunié. Il fallut négocier une fois de plus avec le chef de l'Eglise, qui ferma les yeux, et la cérémonie religieuse eut tout l'éclat désirable. Ce besoin mutuel d'apaisement vient encore de se manifester dans les fêtes du Dôme à Florence; la vieille cathédrale n'eût pas reçu plus solennellement un roi protecteur de l'Église.
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Mîiis c'est surtout à l'extérieur, (lej)uis (jue rilalie anihitionuo de devenir une grande puissance colonisatrice, ({u'clle a un besoin constant (le son avanl-fji'arde cléricale. Une altiludo li(>slile (lu palriarrat et <les couvenis italiens eût rendu impossible le voyage récent du prince de iVaples à Jérusalem. 11 y avait cependant un intérêt majeur, pour le prestige de Tllalie en Orient, à ne pas laisser aux seuls princes aulricbiens l'avantage des bonneurs qui leur sont rendus en pareil cas par des sujets de la maison de Savoie. Encore une prière à adresser au Vatican; il s'exécuta de bonne grâce, et ces bonneurs furent accordés à l'béritier du royaume. En Afrique, l'Italie a essayé d'agir à Tunis, elle agit sur d'autres points, elle combat à Massaouab ; le concours de ses prêtres et de ses moines, anciennement établis sur tout le littoral africain, lui est partout nécessaire; dans certaines régions, c'est là son principal, pour ne pas dire son seul instrument de règne. Le revers douloureux qui l'a si ])ro fondement émue lui commande aujourd'liui <le faire appel à toutes ses forces morales, à tous les ressorts du patriotisme; il eût été déplorable pour elle que son clergé catbolique, au dedans et au debors, ne s'associât pas à cette émotion. Evêques et prêtres ont noblement fait leur devoir de citoyens; les églises retentissent de
prières et d'oraisons funèbres en l'honneur des braves soldats tombés à Dogali. A lire le discours de l'évêque de Crémone, on ne se douterait guère qu'il existe un dissentiment grave entre ce prélat et la patrie si chaleureusement glorifiée. Mais cette explosion d'enthousiasme n'était possible qu'avec la complicité du chef des évêques.
Il serait oiseux de multiplier ces exemples. La vie quotidienne, on le voit, est faite de compromis tacites entre l'Eglise et l'État; celui-ci demande des services, celle-là va parfois au-devant, l'Etat est toujours l'obligé. Il est lentement emprisonné dans ce réseau de concessions et d'avances; toile d'araignée, si l'on veut, mais tissée avec trop de patience pour ne pas devenir chaque jour plus gênante. Le royaume et la papauté forment un de ces mauvais ménages obligés de vivre sous le même toit; l'homme a des torts brutaux, la femme beaucoup de prises sur lui et beaucoup d'adresse à s'en servir; soit lassitude, respect humain ou horreur du tracas, le seigneur et maître, désarmé devant cette faiblesse obstinée, finit généralement par céder.
Ainsi notre enquête nous amène d'abord à constater la solidité des positions défensives occupées par le Souverain Pontife, l'habileté tactique avec laquelle il les étend. Ce qu'il est moins facile d'expliquer, mais ce qu'on sent très
l»ien à Rome quand on y observe rcnscinblc des alTaircs |mhli(|ii('S, c'est ririlensilé du lualaiso r«»siillanl pour le jeune Elat do celle situation fausse; c'est la subordination conslanlc de ses autres intérêts politiques à la difliculté principale qui les domine tous.
Une seconde question se pose aussitôt. Quel est robjectif réel du Vatican? A quelles conditions désarniera-l-on des deux parts? Sur cette question si souvent agitée, les conjectures varient à rinfini et sont purement bypotbéliques. On affirme qu'il existe dans le Sacré Collège trois groupes distincts, auxquels peuvent se rattacher la plupart des dignitaires de l'Eglise, sauf à tenir compte d'un certain nombre d'opinions intermédiaires ou insuffisamment fixées. Le premier comprend les anciens conseillers de Pie IX, intransigeants sur les droits historiques du Saint-Siège. Le second réunit les esprits plus politiques ou plus hésitants, disposés à chercher une transaction et à se contenter d'un minimum de domaine temporel; ce serait Rome pour les uns, un quartier de Rome pour les autres, la fameuse bande de terre du Vatican à Ostie, ou toute autre combinaison; de ce côté, autant de solutions que d'imaginations en branle. Le troisième groupe se résignerait à accepter la loi des garanties; on range dans ce parti quelques prélats assez hardis pour faire bon
marché de tout le passé, en se ralliant aux idées du père Curci; et, d'autre part, quelques vieillards faibles ou besogneux, las de batailler contre Tadversité, irrésistiblement tentés par les stipulations financières de la loi italienne. — Il est impossible de calculer la force respective de ces trois groupes; nous avons affaire à des personnes secrètes, la plupart ne se déclareraient qu'après l'événement. .le crois pourtant que la seconde catégorie est de beaucoup la plus nombreuse.
Au surplus, les sentiments de l'entourage pontifical n'ont à cette heure qu'une importance accessoire; la pensée de Léon XIII est surtout à considérer. Mais cette pensée est trop prudente, trop maîtresse d'elle-même pour livrer jamais le fond des résolutions ou de ses irrésolutions. Chacun s'efforce de la deviner, car on sent bien que pour elle le non possumus est désormais une formule de protocole, encore obligatoire dans les encycliques et les allocutions consistoriales, mais qui ne clôt pas la porte aux négociations et aux espérances modérées. Les vitrines des libraires romains s'emplissent de brochures à sensation sur ce sujet; elles témoignent de la préoccupation publique.
Une de ces brochures, la Pensée intime de Léon XIII confiée à son successeur j^résumé ', passe
1. Il penslero intimo di S. S. Leone XIII, confidato al presunto suo successore. Roma, 1887; Tipografia Metastasio.
pour rofltUor des vues en faveur an Vatican. L'auteur su[»poso un colloque entre le Pape rt le cardinal (Irsliné à lui succéder. Léon Xlll fait un tableau attristé du rolAcliement de la foi, du j)r<>grès d(>s doctrines subversives dans la clir«''li('nté et particulièrement en Italie; il déplore la lutte politique, legs de son prédécesseur, qui détourne le pasteur du souci exclusif des âmes et le met en opposition avec une parlic de son troupeau; il expose son idéal, une étroite union entre le pouvoir spirituel et les pouvoirs temporels pour refréner les passions anarcbiques; il déclare que le bonbcur de sceller l'alliance entre ces deux pouvoirs sur le sol italien ne lui est pas réservé, que son pontificat est encore condamné au no7i possur7ius, les temps et les esprits n'étant pas mûrs pour le sacrifice; mais il exhorte son successeur à faire vaillamment ce sacrifice, pour grouper autour de la papauté toutes les forces morales et conservatrices d'un monde qui menace ruine. Une publication récente de M. de Cesare conclut à peu près dans le même sens ; cet écriv^ain attend la conciliation d'un parti conservateur qui se reformerait dans le parlement, qui rendrait une retraite plus facile au Souverain Pontife, devenu le protecteur moral de la royauté et de la patrie italienne'.
1. R. de Cesare, V Evolution historique de la papauté et de ritalie, dans la Revue internationale du 23 mars 1887.
Je dirai plus loin combien ces façons de voir me semblent insuffisantes, et pourquoi elles me paraissent à côté de la véritable question catholique. En ce moment, je me borne à recueillir les opinions et à les exposer. Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient aux brochures soidisant inspirées, il faut les rapprocher de certains actes et de certaines paroles du Saint-Père, il faut tenir compte du sentiment régnant dans les divers milieux romains. D'après tous les indices, au cours de ces dernières années, le temps opérait sur l'esprit de Léon XIII; cet esprit de tant de ressources cherchait peut-être une transaction honorable, il l'eût du moins envisagée sans révolte si on l'avait proposée. Sans doute, et pour me servir du langage théologique qui eût couvert la retraite, le Pape n'aurait pas abandonné la thèse^ la revendication intégrale du pouvoir temporel; mais il eût discuté ï hypothèse, c'est-à-dire une transformation de ce pouvoir. En dehors des points de dogme, la chancellerie pontificale est accommodante sur le fond des choses, pourvu qu'on ne touche pas à son vocabulaire consacré. Une combinaison — pei" combinazione^ on sait quel rôle ce mot joue dans le parler et dans l'esprit d'un Italien — n'était pas impossible à imaginer : co-souveraineté, investiture, ou toute autre formule respectueuse qui eût laissé au roi les
ivalilôs coucn'lcs, au 1*îi|)(' rilliisiou cl la ina'p'sté (lt'8 mots, .rin(li(iii(' siuilcinenl lo cliuiiip iiiliniment lar^e des suppositions; ralmosphère en est saluréo à Homo, elles ont dû passer par-dessus les murailles du Vatican, elles y mûrissaient peutclrc, (juand un incident imprévu a soudain rouvert les anciens horizons, relevé les courages llécliissanls, ranimé chez le pontife les longs espoirs et les vastes pensées. L'Allemagne est entrée en scène dans la question romaine.
(ï'est le plus grand fait de ces dernières années et le chef-d'œuvre d'un maître ouvrier. La stupéfaction qu'il a provoquée au premier instant, dans les organes les plus graves de notre presse, avait quelque chose de bien triste ou de bien réjouissant, selon l'humeur qu'on apporte au spectacle des afTaircs humaines. Cette stupéfaction prouvait, d'une part, combien la préoccupation exclusive des intérêts matériels a diminué chez nous le sens des grandes forces morales, de leur rôle dans le monde ; et, d'autre part, combien nous connaissons imparfaitement le génie de M. de Bismarck, malgré l'étude constante que nous en faisons. Cet
liomme est un maître dans son art, parce qu'il s'applique,^omme tous les grands artistes, à Timitation exacte de la nature. La nature ne laisse aucune force inutilisée pour le gouvernement de l'univers; elle les oppose, et l'univers se maintient par l'équilibre toujours changeant de ces énergies contraires. Notre admirable adversaire procède comme elle dans le gouvernement diplomatique du monde. Sa chancellerie est un laboratoire 011 il ne cesse de capter les forces de toute espèce, soit pour les employer directement à son œuvre, soit pour les neutraliser les unes par les autres. On voit les gens de la politique, en d'autres pays, dresser tout d'abord la liste des idées et des hommes qu'il leur faudra combattre; si on les interrogeait sur les motifs de leurs exclusions, ils n'auraient rien à répondre, sinon qu'ils jouent la partie d'échecs avec les pièces blanches et qu'ils doivent exterminer les pièces noires, ou réciproquement. Le plus souvent, leur antipathie porte bien moins sur les idées adverses que sur les hommes qui représentent ces idées, et avec lesquels il est messéant de se rencontrer. M. de Bismarck ignore ces raideurs et ces dégoûts. Il ne combat qu'à la dernière extrémité, et, dans le moment même qu'il combat, il rêve aux moyens d'apprivoiser son ennemi pour en faire un serviteur. Comme le charmeur hindou, il ne se lasse
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pas lie sifllcr aux sorj)onls ; il sait que les plus inôclianics hMcs se n'-soudroiil à raiii|M'r vors lui, fasciiMM's par la jallc di; lait (ju'il leur tend. Nous l'avons vu adapter successivement à sa main tous les ressorts de notre époque, ceux mêmes qui avaient blessé relie main el (|iii devaient être les plus odieux à son lenipéranienl. Voici qu'en dernier lieu il rouvre son pays aux ordres monasti- (jues. Mais il excepte les jésuites; d'fn'i la foule conclut qu'il ne peut pas les soulï'rir. J'imag^ine que celte milice avisée n'est pas très inquiète dune exception si flatteuse. M. de Bismarck sait (praujourd'hui comme au temps de Montaig-ne, « c'est merveille combien de part ce collèg-e lient en la clirétienté »; il n'ignore pas le parti qu'on peut tirer de celle Eglise dans l'Eglise, puissance subordonnée, mais distincte. S'il se réservait de traiter séparément avec elle pour l'intéresser dans ses desseins, bien naïf qui s'étonnerait de cette acquisition d'une force nouvelle ; il faudrait plutôt s'étonner que l'infatigable collectionneur n'y eût pas pensé.
Revenons à la papauté. Le cbancelier s'est aperçu que la première force religieuse du monde était disponible, sans emj)loi temporel; elle pouvait le servir au debors et au dedans; depuis longtemps, peut-être même au plus fort delà querelle, il a dû se dire : « Elle sera mienne. » Et il a saisi
22 SPECTACLES CONTE^IPORAINS
la première occasion favorable pour le transport de cette force dans son laboratoire. Une difficulté se présentait, qui eût arrêté un politique vulgaire : M. de Bismarck avait pour d'autres fins un besoin égal de Tltalie. L'opération simple eût été de choisir entre ces deux éléments, réfractaires l'un à l'autre. Le chancelier a préféré l'opération complexe et doublement avantageuse : réunir ces éléments dans sa main, les tenir d'autant mieux par une émulation de craintes ou d'espérances. Si nous avions sous les yeux les négociations échangées entre le cabinet de Berlin et les deux chancelleries de Rome, nous n'y trouverions qu'une paraphrase sérieuse de la scène immortelle entre Célimène et les marquis. Plus on étudie la politique actuelle sur les deux bords du Tibre, plus on la voit tout absorbée dans un même effort des deux rivaux. Le Vatican sollicite une promesse formelle de l'Allemagne pour le rétablissement du pouvoir temporel, et comme il espère cette promesse, il s'engage. Le Quirinal demande l'assurance contraire, et comme il se flatte de l'obtenir, il s'engage. A ces importunités, chaque jour plus pressantes, la réponse amicale est toujours la même :
Mon Dieu ! que cette instance est là hors de saison, Et que vous témoignez tous deux peu de raison! Je sais prendre parti sur cette préférence. .,
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Hâtons-nous d'ajoiitor que la poursuite de la gr!iiul(Mir temporelle ne sut'lil pas à expliquer l'empressement de la Curie vis-ii-vis des avances de l'Allemaj^ne. Avant tout, et personne n'a le droit iVcn douter, le Père des fidèles a vu dans cette hoiine forliine le bien d'une partie de son troupeau. Qui oserait le hliYmer de s'être montré pacilique et déférent? La discussion de ce qu'on appelle déjà « la politique allemande de l'Eglise » ne peut porter que sur une question de mesure, (ïetle mesure n'a-t-elle pas été dépassée? N'est-il pas à craindre que l'amitié du pontife, trop bien servie par ses négociateurs, ne prenne une apparence de docilité? J'en appelle à tous ceux qui ont suivi les affaires de Rome depuis quelques mois, à ceux-là surtout qui les ont suivies à Rome, qui ont surpris l'allégresse et les espérances de certains conseillers, magnétisés par les promesses ou par les aigles rouges du grand enchanteur. Tous m'accorderont que le courant nouveau emporte la barque de saint Pierre avec une rapidité croissante. Vers quels écueils? Je ne veux répondre qu'en résumant les objections formulées par de très bons esprits. A leur estime, si M. de Bismarck a fait un peu de chemin vers Canossa, les nonces en ont fait davantage vers Varzin.
Une alliance intime entre la papauté et l'empire allemand ne peut être qu'un accident. Cette
alliance n'est justifiée ni par une longue tradition dans le passé, ni par l'espoir de créer cette tradition dans l'avenir. Pour le passé, toute l'histoire répond clairement; le Saint-Siège s'est appuyé tour à tour sur le roi Trës-Chrélien et sur le roi Catholique, jamais sur le César germanique. Bien au contraire, le Pape fut toujours le chef et h; défenseur naturel du monde guelfe contre l'empire gibelin. Chaque fois qu'il a transigé avec ce dernier, son prestige et ses intérêts en ont souffert. Sans doute, les querelles du moyen âge ne sont plus que des souvenirs archéologiques; mais une institution comme le pontificat romain doit compter plus que toute autre avec la majesté des souvenirs et la perpétuité des maximes. Ce rapprochement, qui n'a pas eu de veille, n'aura pas de lendemain. Il serait absurde d'attendre que l'Allemagne protestante fit du soutien de la papauté un des dogmes de sa politique nationale, une de ces obligations aux racines profondes, parce qu'elles sont tirées d'un sentiment populaire ou d'un intérêt permanent. Ce n'est que l'intermède imaginé par la fantaisie d'un homme de génie ; et cet homme est septuagénaire, le décret commun ne lui permet plus de longs engagements. Lui disparu, les fils de Luther retomberont dans leur indifférence, pour ne pas dire leur prévention, à l'égard de ce que leur père appelait la Babylone romaine.
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Le Sailli- s i(»go aura-t-il du moins relirù des avantages durables de ces bonnes grilccs d'un instant? Il en a d'abord espéré le rôle ma^Miifiquc d'arbitre international. IMùt au ciel que col espoir se réalisât! ce serait le plus <^rand prog'riis accompli depuis longtemps dans le monde. Mais les temps no sombioiil pas venus. Le cas particulier ({ui devait faire précédent, le litige entre TAllemagne et l'Espagne, était peut-être le seul oti cet arbitrage put s'exercer. Le Pape oirrirait inutilement ses bons oflices à la république fraïu^aise, possédée de la manie anticléricale, à l'Italie, qui récuserait un adversaire, à l'Angleterre, si ombra- . geuse pour son Eglise établie, à la Russie scbis- ' matique, à la Turquie nmsulmane. Sur tous les points où des complications sont le plus à craindre, je ne vois que des Etats hostiles à l'Eglise romaine, peu désireux de grandir son influence; la seule annonce d'une intervention pareille soulèverait le sentiment national et religieux, à Londres, à Moscou, à Stamboul ; à Berlin, il a fallu l'omnipotence du chancelier pour faire taire ce sentiment.
En second lieu, le Souverain Pontife a compté sur l'appui de l'empire pour ses revendications contre l'Italie. Il s'est flatté que le nouveau Charlemagne allait venir le protéger contre un autre Didier. M. de Bismarck ne fait jamais métier de
prolecteur, pas même d'arbitre; il est courtier de son état, c'est lui qui le dit. Ses courtages ne réussissent pas toujours, mais il les fait toujours payer comptant. On a vu plus haut quelle est sa situation réelle vis-à-vis des deux clients qui plaident devant lui. Il tient la balance par le centre du fléau, il borne son action à des pressions alternatives sur les deux bras de ce fléau, pour maintenir l'équilibre; il n'aura garde de charger brusquement Tun des plateaux. Cependant, le temps presse; si le chancelier ne donne pas une sanction effective à ses bonnes paroles, ce n'est point l'Allemagne qui se souciera de les ratifier après lui. Pense-t-on que, d'ici à quelques années, sa politique générale lui permette de sacrifier l'Italie pour restaurer le trône pontifical? Si ce miracle doit s'accomplir, nos défiances sont bien injustes. Nous l'attendons. S'il ne s'accomplit pas, le plus clair bénéfice de l'intervention allemande aura été d'envenimer les rapports entre la papauté et le royaume, de retarder et de rendre plus difficile la réconciliation de famille, l'accord direct dont on envisageait la possibilité au début de cette étude. Reste la considération déterminante pour le cœur du Saint-Père, la pacification de l'Eglise d'Allemagne. Ici, il faut se rendre, le résultat est obtenu. Mais ne l'eùt-il pas été sans les démarches complaisantes de la curie romaine? M. de Bis-
nmrck était arrivé h un de ces tournants de sa |)()lili(Iuo parlcmcniairo où il a besoin à tout prix (le l'appoint d'un groupe malmené jusque-là. Celle fois, il s'agissait du f^roupe caliiolitjue. On peut croire que le chancelier était décidé d'avance à lui C('dcr dans la mesure néc(>ssairc pour s'assurer le vole du scpLeniuil. Si, par impossible, la papauté n'existait pas, si M. Windthorst n'était que le ciief d'une secle presbytérienne assez forte pour envoyer cent députés au Reichstag, M. de Bismarck n'en eut pas moins négocié directement avec ses adversaires, comme il Ta fait tant de fois; il OUI consenti les mémos concessions, sans prendre la peine d'aller les faire viser à Rome. Nous ne sachons pas qu'il ait coutume de s'informer du nom du marchand quand il a quelque chose à acheter. Il a mis la papauté en tiers dans le contrat parce qu'il lui convenait, pour mille raisons, d'acquérir cette force, parce qu'elle lui facilitait le marché; peut-être oùt-il cédé davantage à la résistance tôlue des catholiques allemands. Je veux bien que, pour faire acte de courtoisie, il ait accordé quelques points secondaires aux négociateurs du Saint-Siège ; c'est là une menue monnaie diplomatique; mais sur le fond du débat, avec ou sans intervention du Pape, les catholiques avaient gain de cause du jour où le chancelier s'était promis d'obtenir leur vote; ce
jour-là, les lois de mai furent biffées dans son esprit. Si ce raisonnement est fondé, on ne voit pas bien ce que la papauté a gagné en se substituant aux députés du centre pour défendre, vis-àvis de leur souverain, des droits qu'ils eussent reconquis tout seuls; on voit très bien ce qu'elle y a perdu.
Elle s'est jetée dans ce qu'on appelle « l'arène parlementaire» pour faire rendre à César 172 millions de marks et 47 000 recrues. La manœuvre était bardie; elle a scandalisé les libéraux de tous les pays, effrayé tous les gouvernements qui comptent des électeurs de la religion romaine; d'autre part, elle a frappé les imaginations, elle pouvait rehausser le prestige de la puissance pontificale. Ce sont des inconvénients et des avantages sujets à discussion. Une immixtion de l'Eglise dans la politique, sous forme de conseils donnés à ses enfants, n'a rien qui nous choque en principe; TEglise est une grande association, nous lui souhaitons les mêmes droits qu'aux autres, ses membres ont toute licence de consulter leurs chefs spirituels. Seulement on eut voulu qu'elle choisît un autre terrain pour frapper ce coup d'éclat; il est fâcheux que son premier acte de cette nature ait eu toute l'apparence d'un marché. Enfin, cet acte ne pouvait se justifier que par un succès d'obéissance foudroyant.
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C'est toujours chose hasardeuse de mettre b. \\S\)rou\o cotte armo iinposanlo, mais (rolTet incertain, une jiraiule anloiilô morale dont on vous fait crédit. Jus(|u'à ces derniers mois, nous tenions les callioli<iiies allemands pour les plus soumis des lils (le l'Eglise; nous eussions répondu de leur déférence empressée à tous ses conseils, aussi bien que de leur obéissance passive à ses prescriptions dogmatiques. Il faut rabattre un peu de celle o])inion après expérience faite. L'obéissance religieuse reste entière; la déférence politique a élé molle, languissante, point du tout unanime. Encore quelques essais pareils, et ces troupes sacrifiées pourraient bien lâcher pied. Quel accueil les nonces rencontreraient-ils à la porte du chancelier, le jour où ils s'y présenteraient les mains vides et sans amener des soldais? On a mortifié les chefs du centre, ces vieux combattants qui perlaient depuis quinze ans le poids du jour et de la chaleur; on a traité par-dessus leurs tètes. Ce sont des hommes; il est à craindre que leurs cœurs blessés s'ouvrent à un sentiment bien humain : celui d'une armée qui voit des négociateurs de cour arriver à la dernière heure, recueillir le fruit de ses fatigues, rester sourds à ses plaintes, et réserver toutes les prévenances pour l'ennemi de la veille. Ce grand parti du centre estime qu'il aura encore bien des batailles à livrer
pour ses intérêts particuliers; on lui donne cong-é, on le laisse en l'air, en lui signifiant qu'un traité de paix si profitable à Rome doit suffire à le contenter. Sinon dans les actes solennels, du moins dans les confidences et les publications inspirées, on se déclare satisfait de la condition faite aujourd'hui aux catholiques en Allemag-ne. Qu'on prenne garde aux mauvais arguments de tribune que cette satisfaction pourrait suggérer ailleurs. Il existe, en dehors de l'Allemagne, des gouvernements qui luttent à grand'peine, et sans beaucoup de conviction, pour maintenir des concordats; si quelque ministre facétieux allait prendre au mot la cour de Rome et lui dire : « C'est donc là votre idéal? Que ne le disiez-vous, au lieu de nous laisser user notre popularité à défendre vos droits? Nous allons vous octroyer la liberté comme en Prusse; sachez-nous autant de gré qu'à M. de Bismarck. »
Et ce ne sont là que les moindres dangers parmi ceux auxquels la nouvelle politique du Saint-Siège l'expose. Le plus menaçant, c'est l'engrenage, qu'on me passe le mot. On ne sait jamais jusqu'où l'on sera tiré quand on a mis sa main dans la main du chancelier; elle est de fer, comme tout l'homme. Depuis que les envoyés du Vatican courent les routes d'Allemagne, ils doivent bien connaître les légendes de ce pays; ils
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oui {Ml iiMMlilci- le ^raiiil iiivUm' du inoyc'ri h'^^v, l'avciilmo (lu doclenr Faust : il donuindaà Méj)liisloplH'lôs de lui rendre pour un jour la jeunesse cl la force; de service eu service, le vieil lionune v«Mi(Iil au terriide couipa^iiiou loule son Ame. pour la vie lerrcstrc et pour la vie éternelle. On peut dt'jà mesurer avec (juelle désinvolture et tpudie rapidité M. de Bismarck compromet son allié dans la plus haute question de doctrine politique, celle où le choix de la papauté aura des consé(piences infinies, comme j'esj)ère le démontrer par la suite. Le 23 mars, le chancelier disait dans le Parlement : « Pour moi, les tendances suhversives se ressemblent absolument, qu'elles viennent du côté de l'Eglise ou du côté du monde, (ju'elles soient répandues par des socialistes laïques ou par des démocrates en soutane. Le Pape et l'Empereur ont à cet ég-ard les mêmes intérêts. Ils doivent résister de concert à l'anarchie, d'où qu'elle vienne. » Le 21 avril, l'orateur est plus catégorique et plus tranchant; après quelques mots ilalleurs à l'adresse du Pape, « cet homme honnête et puissant qui réside à Rome », il formule tout un programme en deux lignes : « Je me réjouis de voir les deux autorités, l'autorité lomporelle et l'autorité spirituelle, combattre d'un commun accord la démocratie. » Vous lisez bien, il ne s'agit plus de « tendances subversives »,
« d'anarchie » ; c'est le combat contre la démocratie, sans phrases, avec la complicité de l'Eglise. Et l'on n'a pas protesté à Rome contre cette parole, la plus grave qui puisse tomber à cette heure sur les degrés du trône de saint Pierre.
Au point de vue des rapports internationaux, la partie liée avec l'empire allemand ne serait pas moins périlleuse, si l'on s'y engageait trop avant. Cet empire exerce dans le monde une hégémonie incontestée, il l'exerce durement; par cela même, quiconque se laisse entraîner dans son orbite se condamne à froisser beaucoup d'intérêts. Est-ce là une perspective enviable pour le Père commun, pour celui qui a besoin de tous et dont tous ont besoin? Depuis quelque temps surtout, l'état de l'Europe est si précaire, les divisions et les défiances se sont tellement envenimées, qu'une puissance neutre comme celle de l'Église ne saurait pencher d'un côté sans déchaîner contre elle les suspicions et les ressentiments. De mauvais bruits ont couru; l'Eglise aurait été sollicitée d'employer son influence à germaniser certaines provinces récalcitrantes sur la Vistule ou sur le Rhin. Nous voulons tenir ces rumeurs pour absurdes; la prudence et l'équité de Léon XIII nous sont garantes qu'il n'ira jamais jusqu'à s'entremettre dans ces expériences ethnographiques, qui doivent se poursuivre librement, à l'abri de toute
iiiy-rronco oxlrricMirc. Mais c/ost (h'ji'i l«*'»P H'"' ''® liareils l)ruils ai(Mil jm trouver (Téanco. Touk'S les ii.ilions sont inlérossros à l'oxacle neulralilé du Sainl-Sitge; l'une d'elles, la France, y est douhlfiiKMil jilNM)liv(\ Nous avons jirouvé assez clair(Mn«Mit nolro volonlo (l(^ vivre dans d'Iionui'^les rapports avec rAllomagnc, pour qu'il soit inutile (le recourir h des hypocrisies de laniraj.'-o qui no I rompent personne : tant que la situation actuelle ne sera pas détendue, les amis trop intimes de notre voisine nous seront quelque peu suspects. Ceci d'ailleurs n'est point particulier au temps présent et à nos deux nations; c'est l'ABC de la diplomatie de se tenir en garde contre les voisins, et, par voie de conséquence, contre les trop grands amis des voisins. Si la cour de Rome se plaçait dans cette dernière catégorie, si quelque grief positif coïncidait avec cette attitude, comme cela a failli se produire dans le différend soulevé au sujet de la protection des missionnaires en Chine, quelles armes l'Eglise ne donnerait-elle pas à tant d'ennemis qui la guettent chez nous? Jusqu'ici, devant sa ])olitique conciliante et irréprochable, ils sont réduits à des criailieries stupides, à un voltairianisme d'estaminet. Le jour oiî par mégarde elle blesserait la fibre nationale, il n'y aurait plus qu'un senlimen t dans notre pays ; derrière la France de 1793, Rome trouverait la France de 4682.
Dès qu'on est amené à toucher les rapports de l'Église avec notre pays, une objection se lève, et j'en reconnais toute la force. La cour de Rome, en tant qu'elle agit comme puissance politique, doitelle encore se préoccuper de la France? Peut-elle espérer de vaincre l'hostilité systématique des pouvoirs actuels? Toujours dupe de sa longanimité vis-à-vis de nous, n'a-t-elle pas le droit et le devoir de chercher ailleurs le bon vouloir que nous lui refusons?
Certes, la fille aînée de l'Eglise ne donne pas beaucoup d'agrément à sa mère. Nous reprochons à cette mère d'être sensible aux caresses des autres, et nous n'avons à lui offrir que des coups, ('eux qui la conjurent de patienter sont réduits à la leurrer d'espérances qu'ils ne partagent guère; attendez, disent-ils, ce pays ne peut manquer de nous revenir, nous restaurerons tous les bons principes, nous ramènerons dans vos bras une fille repentante. Je crois voir le fin sourire des Italiens quand on leur propose ce billet à La Châtre. Je ne veux pas plaider notre cause avec d'aussi pauvres arguments. Non, rien ne fait prévoir la conversion de la France, si Ton
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«•iiloml |iar là un irloiir aux Irjidilictns (iii passé. L't'spril scclJiirr ri ItKjuin iiu soiiiblc pas [)rès de disparaître dans la majorité de nos assemblées, ihiiis les conseils de nos gouvernants. Tout présage h la religion de nouvelles épreuves. Avant «l(> demander compte à l'Eglise de sa politique, il n'est que juste de désavouer bien haut les erreurs do la n(Mre. Si je ne m'arrête pas à cet examen de conscience, c'est qu'il a été fait bien des fois, et tout dernièrement encore par M. E. Lamy, dans un de ces écrits qui ne laissent rien à dire'. .le m'approprie les conclusions de son travail. Mais après avoir déploré avec lui ces folies, après en avoir prévu la continuation, j'estime qu'on peut encore montrer le lien traditionnel qui enchaîne les destinées de l'Eglise et celles de notre pays.
Il est un premier point sur lequel tout le monde est d'accord. Dès que la France se répand hors de chez elle, elle redevient l'armée de l'Église; soldats révoltés dans la caserne, excellents au feu de l'ennemi. Et nul ne peut nous remplacer dans ce service. J'ai vu longtemps à l'œuvre, dans le Levant, les missionnaires de toute nationalité; je viens de consulter des observateurs impartiaux, très informés du mouvement religieux dans
i. La Politique religieuse du parti républicain, par M. E. Lamy, dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1887.
le monde entier; l'avis est unanime. D'autres communions chrétiennes font de louables efforts; des catholiques d'autres races pénètrent chez les infidèles et essayent de rivaliser avec nous; le Français seul réussit pleinement. Je n'hésite pas à reproduire une comparaison familière que j'ai entendue; elle rend énergiquement l'idée, c'est le principal : « Le missionnaire français, me disaiton, supplante les autres comme le lapin supplante le lièvre. » Pourquoi? C'est qu'alors même qu'il ne prêche pas une doctrine religieuse, le Français a le don inné de l'apostolat. Nous avons été colonisateurs : je ne sais si nous le sommes encore; mais nous sommes missionnaires, nous avons le génie du prosélytisme. Qu'il porte au dehors une marchandise, une idée politique ou une foi religieuse, le Français n'a pas d'égal pour la propager. Dans nos colonies, d'autres introduisent le capital, l'industrie, le travail agricole, et se substituent promptement à nous au cœur de nos conquêtes. Nous n'y portons que nos idées, notre langue, et neuf fois sur dix, ce sont nos prêtres qui s'en chargent. Il est ingrat, sans doute, ce métier d'éducateurs; mais elle est belle, la ruche d'abeilles où depuis tant de siècles nous faisons pour d'autres la cire qui éclaire le monde et le miel qui le nourrit.
Au cours de ces dernières années, après l'expul-
sion (les ordres religieux, nos missions un moment languissantes ont été revivifiées. Elles recui'iilaieiit les bannis (|iii apportaient la s6ve (le l'arbre à ces branches lointaines. Dans le Levant, en Afrique, dans l'extrême Orient, nos grand'gardcs ont doublé, elles ont conquis les meilleures positions. Je sais bien qu'il est question d'nnc loi meurtrière, qui tarirait le recrutement de ces éclaireurs pour reverser dans le rang qnci([ues conscrits médiocres. On se refuse à penser que cette faute puisse être commise. Les expériences du ïonkin et de l'Annam nous ont appris qu'un missionnaire, avec ses néophytes et son école, vaut parfois un régiment en temps de guerre. En temps de paix, il assimile ces peuples mieux que tous les bureaux coloniaux, par la persuasion et souvent par la leçon du martyre. Plus d'un Annamite ou d'un Chinois s'est dit sans doute, en retournant le mot fameux : « J'en crois des témoins que j'égorge. » Et là-bas, qui devient chrétien devient Français. Je n'insiste pas : ici encore j'ai été devancé par un observateur très informé, qui a représenté notre pays dans l'extrême Orient ; il traçait naguère le tableau de notre situation en Chine, pour arriver à cette conclusion : « La colonie française est infime en Chine, et la majeure partie du commerce, fort important du reste, que nous y fai-
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sons, est entre les mains des maisons étrangères. Heureusement nous avons les missionnaires; si nous ne les avions pas, notre pays ne tiendrait pas en Chine une plus grande place que les puissances européennes de second ordre ^ »
L'Église connaît bien que notre concours lui est indispensable; plutôt que d'en troubler le fonctionnement, elle vient de renoncer avec sagesse, dans cette même Chine, à une intervention directe qui lui tenait pourtant fort à cœur. Elle sait que partout, prêtre ou laïque, le Français qui ouvre une école au dehors travaille pour l'Évangile, c'est-à-dire pour elle; qu'il le veuille ou non, sa langue et les idées qu'elle exprime font cette besogne divine, alors même qu'il la réprouve; comme un vase où l'on peut mettre tous les poisons, mais qui répand partout où on le porte l'ancien parfum dont il est imprégné. L'Eglise a profité de cette alliance dans le passé, elle en profite dans le présent; elle en aura un besoin plus impérieux encore dans l'avenir, on le comprendra tout à l'heure, quand je traiterai de l'expansion du catholicisme. Même réconciliée avec l'Italie, l'Eglise ne trouverait pas dans les missionnaires italiens des instruments aussi effi-
1. Les Missions catholiques en Chine et le protectorat de la France, dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 188G.
caccs, aussi universels que ceux dont la France dispose; t\ moins (urollc ne se résigne à (Hre plus italienne que cjillioIi(|ue, et nous allons voir combien son mouvement général l'emporte dans un sens contraire. L'Église ne voudra pas refroidir SOS auxiliaires à la veille d'une entrée en campagne.
Ces raisons ne suffiraient peut-être pas pour convaincre la cour do Rome, si elle était un Etat <'onini(^ les autres, traitant ses intérêts au comptant d'après le principe rfo ut des. Tel n'est pas le cas. L'Église est de sa nature un Etat mystique, elle se conduit par des vues pénétrantes qui embrassent l'avenir au-dessus du présent; on ne risque pas de l'étonner en lui demandant de négliger les effets contradictoires pour remonter jusqu'à l'unité de cause. On peut lui dire hardiment que si la France lui est indispensable en tant que missionnaire du catholicisme, elle lui sera nécessaire en tant que missionnaire de la démocratie, comme le levain est nécessaire au boulanger. Je crois à l'identité des grandes lois qui régissent le monde de la matière et le monde moral; je crois qu'il faut appliquer à la philosophie de l'histoire ces lois que la science vient de généraliser pour les organismes physiques. On ne guérit plus un mal par les contraires, ou par la saignée ; on le guérit en lui demandant à lui-
même son propre remède. Nous sommes malades, je n'ai garde d'y contredire, mais nous le sommes comme le sujet de clinique, dévoue par une destination mystérieuse au service de tous; nous le sommes afin de fournir au vaccinateur le virus dont il a besoin pour ses inoculations sur tous ceux que notre maladie menace. De ce point de vue seulement, nous pourrons enfin découvrir une théorie raisonnable de la révolution que nous avons déchaînée sur le monde et de ses conséquences dernières. La maudire est un plaisir stérile et bien usé ; voilà cent ans qu'on le fait à Rome, cela n'a pas avancé beaucoup. Il serait temps de se demander si les erreurs révolutionnaires furent autre chose que de l'évangile aigri, (( la vérité dont on abuse », comme disait ce grand voyant de Bossuet, parlant de l'erreur en général; il serait temps de chercher avec l'Église, non plus les moyens de barrer le torrent, mais ceux qui peuvent lui rendre sa limpidité et sa vertu bienfaisante. Je ne veux pas pousser des idées qui ne sont pas mûres. Mettez encore des tombes, beaucoup de tombes; ceux qui regarderont par delà apercevront un jour la relation entre le développement du christianisme et la révolution française, comme nous apercevons la relation entre la fièvre éruptive d'un jeune corps et la croissance nécessaire de ce corps. Seule, aujourd'hui, l'Eglise
est inspirer d'assc/ Iwiiil pour discornor celle unité (le cause «hins les Iransfonnalious <|ui renouvellenl la France, le monde et rinslilution callioli(pic; Iransfornialiuns dont rinitiative est partie de (lie/ nous. iNolre chère France royale a servi le chiislianisnie, souvent à son insu, et en poursuivant d'autres intérêts; notre chère France nouvelle le servira de même. La première devait fouler le monde de son épée, pour y porter la croix; la seconde a eu commission de révolutionner ce monde, comme le lahoureur de défoncer le champ, pour (pfaprès lui quelqu'un passe et sème. L'Ei^lise, qui ijarde la semence, ne doit pas perdre de vue le laboureur. Mais oublions notre pays. Considérons l'évolution politique de l'Église. Ceci exige quelques développements.
Les sociétés civilisées sont travaillées à l'heure présente par un double mouvement, qui les égalise au dedans, qui les dissémine au dehors. Elles ileviennent démocratiques et cosmopolites. Avec plus ou moins d'intensité et de vitesse suivant les pays, les masses populaires font la conquête du globe. Au-dessus de toutes les agitations secondaires, ces deux mouvements bien caractérisés donneront aux historiens futurs la physionomie de ce grand siècle. Car c'est un très grand siècle, n'en déplaise à tous les cœurs qu'il a froissés dans de chères habitudes; bien aveugles ceux qui le
quitteront sans être fiers d'y avoir vécu ! Toutes les inventions merveilleuses de notre époque sont accommodées à ces deux exigences : elles servent les besoins et ajoutent à la force du plus grand nombre ; elles suppriment l'espace et le temps.
La démocratie, à travers ses incertitudes et ses mécomptes, tend vers une fin unique : rendre les conditions de vie plus faciles et plus équitables pour la multitude des hommes. Durant la première période de son développement, on l'a amusée avec le libéralisme parlementaire; elle est lasse aujourd'hui de ce jeu de son enfance; elle découvre son véritable objet et n'a plus qu'un souci : la question sociale.
Le mélange des peuples européens et leur expansion sur le globe tendent vers une autre fin : répandre sur toute la planète la civilisation supérieure dont nous sommes dépositaires. A l'inverse de la démocratie, qui voit clairement son but, mais qui ignore les moyens de l'atteindre, le mouvement expansif — appelons-le cosmopolitisme, faute d'un meilleur mot — demeure en général indifférent à sa fin dernière, qui lui est voilée par des intérêts particuliers; mais il la sert par des moyens connus et d'une efficacité certaine.
Jamais peut-être l'humanité ne fut employée simultanément à deux tâches plus belles et plus
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(lig^nos (le son cfTort; jamais elle n'en poursuivit d'aussi danf^orouses. La démocratie, impatiente du l)iil cl iiîMoraMio des moyens, riscpicdc détruire It's sociélés qu'elle veut améliorer; c'est une ([uestion de savoir si elle ne sombrera pas dans la barbarie avant d'avoir toucbé son idéal. Le cosinopolitisnic ruine irréparablement l'idée de pairie, en nu^'lanl partout les races et les intérêts; embarrassés par leurs acquisitions lointaines, les vieux Etals restent affaiblis pour la défense du foyer, ce sont des pères qui s'exténuent pour élever leurs enfants. Cbacun voit ces périls, mais les deux courants sont irrésistibles, une main cacliée nous y pousse; ceux qui luttent sont emportés misérablement; l'immense majorité s'y abandonne, les uns avec enthousiasme, les autres avec résignation, tous avec le sentiment d'obéir à un arrêt supérieur, pour notre salut ou pour notre perte.
Que fait l'Eglise devant ces nouvelles directions des peuples? Elle ne serait plus elle-même si elle y demeurait étrangère. Pour prouver qu'elle est éternelle, ses apologistes louent de préférence son immutabilité; ils nous persuaderaient encore mieux en faisant valoir sa puissance de transformation. Fixe sur la doctrine, elle ploie avec une admirable souplesse son gouvernement et son action humaine à toutes les
nécessités des temps; on lui voit toujours Thabit et Farme du siècle. Que de fois elle a changé d'aspect sans changer de maximes! A peine apparue pour recueillir l'héritage de l'Empire romain, elle s'adapte à l'organisme administratif auquel le monde avait coutume d'obéir; c'est un des points les mieux élucidés par notre école historique, depuis quelques années, celte substitution insensible du Pape à César, d'un moteur à un autre, dans la forte machine qui continue l'œuvre romaine. Elle est bien symbolique, cette statue de saint Pierre qui surmonte la colonne Trajane : la longue spirale des légionnaires, traînant les captifs barbares, vient aboutir au prince des apôtres; il recueille le fruit des victoires impériales. Arrive le moyen âge féodal; l'Église se modèle sur le nouvel état social, elle prend l'humeur de cette rude époque; ses prélats et parfois ses papes combattent à la tète de leurs vassaux, la mouvance du Latran fonctionne comme celle de la tour du Louvre. Avec la Renaissance, elle est savante, lettrée, artiste; les peuples retrouvent à Rome leur idéal du moment, une académie épicurienne. Durant les deux siècles qui suivent, la petite cour pontificale ne peut plus rien par les armes contre les grands États qui se constituent; mais les négociations politiques absorbent l'Europe, c'est par là qu'il faut
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la ressaisir; lo sacn'i colli-^i^ dcvioiit une écolo supôrioiinî de «liploinalic, et la jdiiparl des cabinets sont dirigés par des princes de l'Eglise. Enfin une société issue de la Hév(dulion s'engoue du libéralisme; elle délie le ponlilicat romain de revêtir cet atTublement; pourtant c'est à la voix dun pape que l'Italie se réveille, et l'on proclame l'ic IX le plus lii)éral des souverains de son l('in[)S.
La cour de Rome renoncerait donc à toutes ses traditions, si elle hésitait h suivre le monde dans les deux voies où il s'engage. Vis-à-vis d'une démocratie cosmopolite, elle ne saurait rester ce que les derniers siècles Tavaicnt faite, un collège de diplomates italiens. Et par une disposition vraiment providentielle, le monde ne lui demande {)Ius à cette heure de contrevenir à l'esprit et aux origines de l'institution chrétienne, comme aux époques où elle devait prendre les mœurs de la féodalité, celles des monarchies absolues; il l'invite au contraire à revenir à cet esprit, à ces origines, en se refaisant plus populaire, plus franchement universelle. Tout lui est facile dans la métamorphose si difficile aux Etats laïques; tout ce qui est pour eux affaiblissement et danger, dans les voies nouvelles où ils sont entraînés, devient pour l'Eglise une source de force et de sécurité. Les mots eux-mêmes, ces témoins incor-
ruptibles, déposent en sa faveur. Ce mot de révolution, toujours sinistre pour nous, reprend sa valeur étymologique aussitôt qu'on l'applique à l'Église, il signifie alors : « retour sur soimême ». Et tandis que nous sommes embarrassés pour nommer cette force centrifuge qui menace de ruine nos patries terrestres, tandis que nous inventons des vocables fâcheux et barbares, cosmopolitisme, internationalisme, décentralisation, — l'Eglise a depuis le premier jour un mot qui dit les mêmes choses, qui les dit mieux, avec une confiance superbe : Catholicisme. Voilà des rencontres surprenantes, bien faites pour nous jeter dans une profonde considération.
L'Église est catholique, « selon tous ». Sa patrie est dans tout lieu oii deux de ses fils récitent son symbole; en étendant ses prises sur le globe, elle se fortifie, bien loin de s'affaiblir comme nous; à l'image de son Dieu, elle est le fameux cercle dont le centre est partout, la circonférence nulle part. A ce seul point de vue, il semble que notre siècle travaille pour elle, quand il unifié le monde, comme la Rome impériale travailla jadis. Mais l'Église est aussi démocratique par essence; en épousant la cause des multitudes, en se faisant la tutrice et l'avocate des intérêts populaires, elle remonte à ses époques héroïques, et par delà, aux leçons et aux exem-
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|)lcs de son Maître; ollo applicjiicson code, Tévan- ^ilc. Jo ne veux pas insister sur une vérité évidente, banale h force d'avoir été démontrée; je l'appuierai seulement d'une do ces réflexions qui naissent ici du spectacle des choses.
(Juand on reg^ardo la Rome monumentale, on est frappé par un fait d'abord inexplicable : la prédominance de l'apôtre saint Pierre, qui opprime, qui écrase l'apôtre saint Paul. Pierre trône pailout, il emplit l'horizon et le ciel, Paul est reléii^ué dans une basilique lointaine, isolée, on fait (le lui peu d'état. Cela confond les données historiques que nous avons sur les deux fondateurs du christianisme. Paul est un très grand génie, il a Tintelligence profonde, la chaleur du cœur, les œuvres actives; c'est lui qui a converti à la doctrine presque tous les pays essentiels du monde antique, parce qu'il possédait l'instrument approprié, le grec, la langue ailée et prosélytique. Au contraire, Pierre est un caractère ordinaire, un esprit moins brillant, humainement parlant; il se fait connaître à nous par trois défaillances et par d'assez naïves questions d'enfant sur les places dans le ciel. Pourquoi donc est-ce lui qui devient la pierre d'angle, aux dépens de son incomparable rival? Pourquoi l'Eglise a-t-elle choisi comme ferait le suffrage universel, qui préférerait certainement Pierre à
Paul? Précisément, parce que ce pêcheur est peuple et rien que peuple, tandis que Paul est un philosophe, un esprit rare, un de l'élite. Le triomphe du premier marque tout de suite, en politique, le caractère populaire du christianisme aussi bien .que l'exig-ence fondamentale de la doctrine religieuse, l'humiliation du sage devant le simple, du raisonnement devant le sentiment.
L'Église sait tout cela mieux que nous; des signes nombreux nous annoncent qu'elle est en travail, qu'elle commence sa double révolution, du romanisme vers une catholicité - plus large, de la diplomatie de cabinet vers l'apostolat démocratique. Dans le premier ordre d'idées, l'Église n'avait qu'à suivre sa pente; dès qu'une porte, fermée auparavant, s'entr'ouvre devant elle, elle y passe. On a vu, depuis quelque temps, ses nonces introduits chez les puissances infidèles ou séparées de Rome; partout elle noue des liens nouveaux, elle rattache les anciens qui s'étaient rompus. Pie IX avait restauré l'épiscopat catholique en Angleterre, aux Etats-Unis, en Bulgarie; son successeur a relevé la primatie d'Afrique, il s'efforce de susciter l'Église catholique slave dans
1. Pour éviter tout malentendu dans ces matières délicates, je prie le lecteur de prendre ces mots dans leur sens géographique, politique, et d'écarter les acceptions théologiques qu'ils comportent en d'autres cas.
les pays du Danube. Je cite quelques exemples entre cent de cette activité partout en éveil.
Toulcfois, rimpiilsion partie de Homo iio justilierait qu'à demi mes pronostics; elh' ^arde une allure diplomatique et un esprit d'extrême centralisation qui paraissent peu conformes aux exigences de l'avenir. Les grands progrès du catholicisme seront signalés par la renaissance spontanée, avec une certaine indépendance, de ces illustres provinces ecclésiastiques qui eurent autrefois leur vie propre, les églises d'Afrique, d'Orient, d'Angleterre; par la naissance d'églises semblables dans les nouveaux mondes, en Amérique, en extrême Orient. Or, ce ne sont point là des espérances platoniques; ce sont des réalités que les yeux inattentifs peuvent seuls ignorer. Si l'on compare la situation du monde catholique à ce qu'elle était il y a cent ans, on est surtout frappé par la recrudescence de l'énergie vitale sur les confins éloignés de ce monde. Le cœur souffre d'une certaine atonie, le sang a reflué aux extrémités. Dans nos vieux pays latins, il faut bien le reconnaître, la religion traverse une phase ingrate. Elle se contente de défendre des positions très menacées; elle n'envahit pas Timagination des hommes par des manifestations éclatantes ou originales, par la maîtrise des idées, par le bruit des gloires individuelles. En dehors
de quelques exceptions honorables, on cherche vainement les grands hommes d'Église, les prédicateurs éloquents, les œuvres puissantes et nouvelles. Pour la grande masse des indifférents, la voix de la religion est une voix politique; ils ne l'entendent guère que mêlée aux luttes des partis; et, dans ces luttes, elle joue trop souvent le rôle do comparse. Presque muette en Espagne et en Italie, cette voix semble couverte chez nous par les revendications intéressées qui se servent d'elle. Le langage commun — c'est souvent un miroir fidèle — ne dit plus : la communion catholique, il dit : le parti catholique. Je ne prétends pas que le jugement de la masse soit toujours fondé, je sais par combien de faits consolants ces indications sont contredites; mais ils ne prévalent pas contre l'impression d'ensemble qui se dégage pour les indifférents, et je crois la résumer fidèlement.
Si nous reportons nos regards sur les rivages extrêmes de cette mer un peu stagnante, nous y retrouvons le mouvement et la vie. Là les populations catholiques sont restreintes comme nombre, mais il n'y a pas de non-valeurs dans ces petits effectifs; tandis que chez nous des chiffres considérables ne représentent le plus souvent qu'une classification d'état civil. Là nous rencontrons les grandes figures ecclésiastiques de ce temps; et,
piiisqur les idoos vicnnont toujours se pnrsonniiicr duiis quelcjucs lioninitïS, il faul Men mesurer la force des idées à la taille des hommes qu'elles suscitent. 11 no convient |)oint de prononcer des noms, l'acception de personnes est chose malséante quand on parle du sacerdoce; tous ceux qui suivent le mouvement religieux au dehors connaissent ces noms. Ils décorent l'église française d'Afrique, qu'il faut citer tout d'ahord et avec orgueil; l'église de Croatie, où un prélat de génie a su se créer une véritable souveraineté; la vaillante église arménienne de Turquie, où j'ai vu accomplir, pendant une suite d'années difficiles, des prodiges d'énergie dignes des premiers siècles du christianisme; les églises de Prusse, d'Angleterre et surtout d'Amérique. Je m'arrêterai un instant sur cette dernière; elle est la moins connue, elle offre le type achevé de ces grandes provinces autonomes que le catholicisme doit s'efforcer de reconstituer; enfin, elle vient de donner le branle aux esprits dans la plus importante des questions.
Les Etats-Unis comptent 10 millions de catholiques sur 50 millions d'habitants. Pour se représenter la signification du chiffre, déjà respectable par lui-même, il faut savoir qu'aucune des communions protestantes n'en approche, et que la force d'attraction de ce noyau est en raison de sa
densité, par rapport aux sectes désagrégées qui l'entourent. Il faut se dire que ce ne sont pas là des adhérents nominaux, faisant nombre sur une feuille de statistique; mais des catholiques pratiquants, soumis à leurs pasteurs, des catholiques jusqu'au fond de la bourse, ce qui est en dernière analyse l'épreuve de la foi. Partout des cathédrales s'élèvent et sont desservies avec les subventions volontaires des fidèles. La ville de Saint-Paul, qui comptait il y a quarante ans 800 habitants, bâtit une église sur un devis de 500 000 dollars, près de trois millions de francs. Soixante-quinze archevêques ou évêques dirigent ce troupeau ; ils se réunissent fréquemment dans des conciles nationaux; les Etats-Unis sont peutêtre aujourd'hui le seul pays où rien ne vienne entraver de semblables réunions. J'ai eu l'honneur de m'entretenir avec les chefs du clergé américain, lors de leur récent passage en Europe; je ne saurais rendre l'impression de force tranquille et de largeur dans les idées que m'ont laissée ces hommes éminents. J'en demande pardon à leur modestie, mais nous vivons à une époque où tout ce qui peut servir doit se dire très haut. L'un d'eux, un apôtre et un penseur, fait comprendre les conquêtes des grands évêques du iv" et du v" siècle, pionniers de l'Eglise chez des races neuves; il fait comprendre aussi le mot des
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pèlerins (l'I'iniinaiis : « Notre cœur élail ardent tiiiulis (ju'il pjulail. » Les Américains le reconnaîtront sans peine.
Tout est bien du nouveau mondo dans les sentiments et les discours de ces prélats. Us respirent le contentement du présent, la confiance dans l'avenir; ils chérissent leur pays, leur gouvernement, leur temps; ils parlent avec un respect sincère des droits de leurs concitoyens d'une autre foi, avec enthousiasme des progrès de la science laïque; ils trouvent tout possible, tout facile. L'épiscopat américain va fonder à Baltimore une université catholique; il se propose d'y instituer des chaires d'assyriologie, d'égyptologie, pour éclairer l'exégèse biblique; il projette d'y appeler un des professeurs anglais les plus notoirement dévoués aux idées de Darwin. Quand on presse les paroles de ces Anglo-Saxoits, qui apportent dans les choses religieuses l'audace et le sens pratique de leur race, on découvre au fond do leur pensée une pointe d'ironie contre les gens du vieux monde, qui ne savent ni s'accommoder aux circonstances ni les accommoder à leur volonté. Et l'on ne peut s'empêcher de songer que la Réforme, dans ce qu'elle eut de légitime et de nécessaire, a trouvé après trois siècles son accord avec l'autorité traditionnelle dans ces esprits si librement soumis. Par d'autres
côtés, ils nous ramènent à la primitive Eglise. Un de ces évêques exposait ses hésitations sur le type architectural à adopter pour les édifices religieux d'Amérique. « Chez nous, disait-il, chacun veut entendre la parole de Forateur et voir l'autel du sacrifice; il ne faudrait ni bas côtés plongés dans l'ombre, ni hautes voûtes qui dispersent la voix; je crois que nous devrons revenir aux dispositions de la basilique. » Voilà un rapprochement, entre bien d'autres, qui contraint l'esprit à d'infinies méditations. Tout ce que ces hommes racontent de leur Eglise nous conduit à la môme conclusion : c'est quelque chose qui commence en continuant. Après ces trop courtes indications, on comprendra mieux l'attitude prise par le clergé américain dans la question sociale. Ceci nous ramène à la seconde des évolutions que nous étudions dans l'Eglise.
Quand cette question sociale s'est dressée devant elle, l'Eglise a pu balancer un instant; protectrice des misérables, sa mission séculaire l'obligeait envers eux; mais une partie de sa clientèle conservatrice lui demandait secours
(•(•iilic If iiiouslri'. cl lo (lénunçuil à ses ariallu-mcs. Les iuilorilés rclig^icuses se renfermèrent (l'altord dans leur réserve liiibiluelle; elles se linint'reiit. à condamnor en termes f,M;nérau.\ les mauvaises doctrines, à recommander pins vivement l'assistance et la charité. Bientôt quelques rsprils prévoyants comprirent (jue ces déclaralions vagues étaient insuflisanles et qu'il fallait serrer de plus près la question, pour se préparer au rôle d'arbitre naturellement dévolu à l'Église. Mgr de Keltcler, l'illustre évoque de Mayence, attacha son nom à cette initiative. D'autres l'imilèrent; ses disciples sont nombreux aujourd'hui dans les rangs du clergé et des laïques. Le mouvement d'études sociales a gagné le monde catholique en Allemagne, en Belgique, en France, avec une tendance chaque jour plus marquée à faire la part plus large aux vœux de la classe ouvrière. Aux congrès de Breslau et de Liège, Mgr Korum reprenait les idées de Tévèque de Mayence; M. l'abbé Winterer, le vaillant député de Mulhouse, disait dans un de ses discours : « La question sociale est intimement unie à la question religieuse. L'Eglise n'a jamais ignoré la question sociale. Elle ne l'a pas ignorée, quand la question sociale s'appelait la question de l'esclavage. Elle né l'a pas ignorée, quand la question sociale s'appelait la question du servage. Elle ne
peut pas rignorer maintenant que la question sociale s'appelle la question du salariat, la question des classes moyennes, la question agraire; maintenant, dis-je, que la question sociale s'appelle la question du socialisme. Pour faire ignorer à l'Église la question sociale, il faudrait effacer de l'Évangile la parole ineffaçable : Misereor super turbam. »
Chez nous, des voix éloquentes s'élevaient sur le même thème. Pourtant ces généreux efforts n'ont pas entamé les masses, malgré le talent et le zèle de ceux qui s'y consacraient; les socialistes chrétiens prêchaient, non pas précisément dans le désert, mais dans de très petites oasis. Cette avant-garde isolée n'était suivie que de loin par le gros de l'armée catholique. Les remèdes qu'ils proposaient paraissaient trop timides à des imaginations saturées de théories plus radicales; mais surtout, le malheur des temps était contre eux. Dans nos vieux pays, on n'a rien épargné pour enraciner dans le peuple le préjugé antireligieux; en outre, ces pays sont profondément divisés par des ressouvenirs ou des aspirations politiques. Le peuple industriel se porte tout entier d'un côté, il s'y porte avec la haine d'un passé qu'on lui a dépeint sous de sombres couleurs. Les catholiques sont en général du côté opposé. Quand ils parlent au peuple de ses intérêts
sociaux, co ]»('n|)lo, (Irjfi provenu couln» leur religion, les sou|)(;.c>nne par surcroît do nourrir de» arriîîre-pcnsées polilicjues conlraircs aux siennes; il se bouche les oreilles. C'est trop de vouloir vaincre chez des hommes passionnés deux défiances d'un seul coup. C'est trop de vouloir les «'uréf-imenter sous un drapeau qu'ils repoussent et sous une bannière de confrérie qu'ils ridiculisent. Pour en apprivoiser quelques-uns, il fau- «Irait choisir entre ces deux signes de ralliement, suivant qu'on tient plus à l'un ou à l'autre. Pour en gagner beaucoup, je crois bien qu'il faudrait ne leur montrer ni drapeau ni bannière, mais seulement un dévouement désintéressé à leurs droits et à leurs peines; en leur expliquant ensuite que la loi du Christ donne seule la mesure raisonnable de ces droits et la vraie consolation de ces peines.
C'est en procédant de la sorte que l'un des chefs du socialisme chrétien en Suisse, M. Decurliiis, a pu prendre une part prépondérante dans la direction du mouvement ouvrier et faire accepter ses idées à des alliés qui n'ont pas sa foi. Mais il était réservé aux évèques américains de donner la véritable formule de l'action catholique. L'alTaire qu'ils viennent de porter devant le Saint-Siège touche au cœur de mon sujet, car c'est aujourd'hui l'une des plus grosses affaires de
Rome. Par une de ces coïncidences merveilleuses qui montrent brusquement la main divine dans riiistoire, ces prêtres du nouveau monde élevaient la voix dans Rome à l'heure même où légats et ambassadeurs négociaient raffairc d'Allemagne; Tattention publique, partagée entre ces deux intérêts, sentait confusément la solennité de la rencontre : le passé et l'avenir s'étaient donné rendez-vous dans la ville éternelle, pour y plaider leur cause devant le vicaire du Christ.
Je rappelle l'incident qui a provoqué cet acte mémorable. On sait qu'il existe aux États-Unis, entre tant d'autres associations ouvrières, une fédération puissante qui s'intitule VOrdre des chevaliers du travail. Elle comptait naguère plus de sept cent mille adhérents; les dernières estimations portent ce chiffre à un million. On peut juger du programme de la société par les maximes que le fondateur, Uriali Slcphens, inscrivait dans les statuts; ceux mêmes qui les trouveraient déplaisantes n'en sauraient méconnaître l'élévation. « Le travail est noble et sain. Il faut le protéger contre l'ignorance et l'avidité sans scrupules. Le capital est organisé dans la multitude des branches de l'activité humaine. Qu'il le veuille ou non, il détruit les légitimes espérances du travail et courbe la pauvre humanité dans la poussière. Nous ne voulons créer aucun conflit avec les
iiiln'prisos légilimos, aucun nnlagonismo avec le (apilal nécessaire; mais les hommes, dans leur ( -(lïsme, violent les droits des faibles. Il faut sou- Icnir la dignité du travail et lui assurer une juste part dans la valeur qu'il crée. Il faut mettre toutes nos forces au service des lois destinées à liarmoniser les intérêts du capital et du travail et à allég-cr le poids du labeur quotidien. Unir, combiner, organiser la grande armée de la paix et do l'industrie, c'est le plus haut et le plus noble devoir de l'homme envers lui-même, ses semblables et son créateur. » Les deux, tiers des Chevaliers du travail appartiennent à la religion romaine. Le grand maître actuel, Terrence Powdcrly, est un catholique zélé. L'ordre tombait-il sous le coup des censures ecclésiastiques contre les affiliations secrètes? On en jugea ainsi au Canada, où il fut condamné. Aux États-Unis, l'épiscopat délibéra en commun sur cette question. A la presque unanimité, — 70 sur 75, — les archevêques et évêques de l'Union refusèrent la condamnation. Ils déléguèrent à Rome quelquesuns d'entre eux pour exposer leurs raisons.
C'est ce plaidoyer que le cardinal Gibbons a rédigé dans un mémoire présenté au Saint-Siège et publié à la fin de mars par le Moniteur de Rome. Je crois qu'il faudrait remonter très haut dans l'histoire de l'Eglise pour trouver un document
de plus de conséquence; il marquera une date dans cette histoire. Je constate avec affliction qu'à riieure où j'écris, aucun organe de la presse n'a encore reproduit ce document dans notre pays de France : nos portes ne s'ouvriraient-elles plus toutes g-randes à toutes les idées? Il reste inconnu, grâce à la timidité des journaux catholiques, à l'indifTércnce des autres. Pourtant on n'avait même pas l'excuse d'hésiter devant une traduction; le mémoire original est écrit en français. Je suis fort embarrassé pour en parler; on ne résume pas un manifeste de cette importance, où chaque mot porte et parle une langue nouvelle; il faudrait tout citer.
« Je suis profondément convaincu, dit en commençant le cardinal, de la vaste importance des conséquences qui se rattachent à cette question, laquelle ne forme qu'un anneau dans la grande chaîne des problèmes sociaux de nos jours, et spécialement de notre pays. » — Il démontre d'abord, par des arguments de droit canon, qu'on ne saurait confondre l'ordre des Chevaliers du travail avec les affiliations secrètes visées par les censures ecclésiastiques; puis il entre dans le vif de sa thèse, il dépeint en termes énergiques les souffrances des travailleurs et la nécessité d'y porter remède. <( L'avarice sans cœur qui, pour gagner plus, écrase impitoyablement non seule-
mont les ouvriers de plusieurs métiers, mais spécialement les femmes et les jeunes enfants à leur sorvico, fait comprendre k tous ceux qui aiment riiuiiianilé ol la juslico que ce n'est pas seulement le droit des travailleurs de se protéger, mais l'oblii^alioii du p(Miple entier de les aider, en trouvant un remède pour les dangers dont la civilisalion et l'ordre social sont menacés par l'avarice, l'oppression et la corruption. » — Remarquez bien quel sens le prélat donne à ces mots « l'ordre social ». Pour lui, les menaces contre cet ordre viennent de l'injustice d'en haut plus que des violences d'en bas. A ceux qui lui objectent ces violences, il répond plus loin qu'on doit tout faire pour les prévenir, mais qu'elles sont inévitables. <( Je répète que dans une telle lutte des grandes masses contre le pouvoir armé, qui, on le reconnaît, leur refuse souvent les simples droits de la justice et de l'humanité, il est inutile d'espérer que toute erreur et tout excès de violence puissent être évités; c'est ignorer la nature et les forces de la société humaine dans les circonstances de nos jours, que de rêver que cette lutte puisse être empêchée, ou que nous puissions persuader aux multitudes de ne pas s'organiser, seul moyen pratique de succès. »
Mgr Gibbons dessine alors à arrands traits le rôle de l'Eglise. « Ma connaissance intime de la
condition sociale de notre pays me rend profondément convaincu que nous touchons ici une question qui ne concerne pas seulement les droits des classes ouvrières, qui doivent être spécialement chères à l'Eglise, envoyée par notre divin Sauveur pour évangéliser les pauvres, mais une question dans laquelle sont compris les intérêts les plus fondamentaux de l'Eglise et de la société humaine pour l'avenir... Quiconque médite bien les voies par lesquelles la divine Providence guide l'histoire contemporaine ne peut pas manquer de reconnaître la part importante qu'y prend à présent, et que doit y prendre dans le futur, le pouvoir du peuple... Et puisqu'il est reconnu de tous que les grandes questions de l'avenir ne sont pas des questions de guerre, de commerce ou de finance, mais les questions sociales, les questions qui touchent à l'amélioration de la condition des grandes masses populaires, et spécialement des classes ouvrières, il est d'une importance souveraine que l'Église soit trouvée toujours et fermement rangée du côté de l'humanité, de la justice envers les multitudes qui composent le corps de la famille humaine. »
Le cardinal est d'avis qu'il faut appliquer ces principes dans l'espèce aux Chevaliers du travail, bien que cette association ne soit pas sous le contrôle direct de l'Église. « Mais, dit-on, ne pour-
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rail-oii pas subslilucr k une telle organisation des coiifirries qui réuuirîU(Mit les ouvricM's sous la euiuiuile des prùtrcs et sous l'inlluence directe de la religion? Je réponds franchement que je ne le crois ni possible ni nécessaire dans notre pays. J'admire sincèrement les elTorls de ce genre qu'on fail dans le pays où les ouvriers sont égarés par les ennemis de la religion; mais, gnVcc au bon Dieu, nous n'en sommes pas là. Nous trouvons que, chez nous, la présence et l'inlluence explicite du prêtre ne seraient pas à conseiller là où les citoyens, sans distinction de croyance religieuse, se rassemblent pour ce qui touche seulement à leurs intérêts industriels. »
On voit où Mgr Gibbons se sépare des socialistes catholiques d'Europe; je crains bien qu'il n'ait raison contre eux. Enfin, il montre les dangers qui résulteraient d'une condamnation. Ecoutez ces paroles apostoliques : « Premièrement, il y a le danger évident que l'Eglise ne perde, dans l'appréciation populaire, son droit d'être considérée comme l'amie du peuple. La logique du cœur des multitudes va vite à ses conclusions; et ce serait une conclusion funeste pour le peuple et pour l'Église. Perdre le cœur du peuple, ce serait un dommage que l'amitié du petit nombre des riches ou des puissants ne compenserait pas. » — Maintenant, écoutez ces paroles américaines :
« Vouloir écraser par une condamnation ecclésiastique une organisation qui a déjà une place si respectable et si universellement reconnue dans Tarène politique, cela serait regardé par le peuple américain, à parler franchement, comme aussi ridicule que hardi... Il faut le reconnaître, dans notre siècle et dans notre pays, l'obéissance ne peut pas être aveugle. Ce serait se tromper gravement que de s'y attendre. Nos ouvriers catholiques croient sincèrement qu'ils ne cherchent que la justice, et par les voies légitimes. Une condamnation serait regardée comme fausse et injuste et ne serait pas acceptée. Nous pourrions bien leur prêcher l'obéissance et la confiance dans l'Église; mais ces bonnes dispositions ne pourraient pas aller si loin. Ils aiment l'Eglise et ils veulent sauver leurs âmes; mais aussi il leur faut gagner leur vie; et le travail est maintenant organisé de telle sorte que, si l'on n'appartient pas à l'organisation, on a très peu de chances de gagner sa vie. »
L'auteur du mémoire jette négligemment à la fin un dernier argument : « Les revenus de l'Eglise, qui, chez nous, viennent entièrement des offrandes libres du peuple, souffriraient immensément, et ce serait la même chose pour le denier de saint Pierre. » On n'ignore pas que les Etats- Unis fournissent une large part dans cette contribution volontaire de la catholicité.
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Les Américains ont eu gain de cause. Non seulement la Propa^nindo n'a pas insisté pour la
condamnalion des ('hevaliers du travail, mais (die a iiivilé rarchevè(|iie de Québec à suspendre les censures qui avaient déjà frappé l'ordre au Canada. Je laisse à deviner l'elTet produit par oello irruption du nouveau nioiidr; dans le milieu de la prélature romaine, peu préoccujtée jusqu'ici des questions sociales. Le mot de révolution n'est pas excessif. On a senti le vent de demain qui soufflait, on a connu sa force. Les esprits conciliants se sont tirés d'affaire en décidant que ces idées étaient bonnes pour l'Amérique et discutables pour l'Europe. Ce raisonnement est fondé quand il s'applique à des constitutions politiques, appropriées à des races différentes; il est peutêtre moins solide quand on le transporte à des souffrances et à des besoins universels, à des idées justes et nécessaires indépendamment du temps et du lieu, à des règles morales édictées pour tous les hommes par le même évangile. Aujourd'hui surtout, les idées générales ont des ailes très fortes, il est difficile de rabattre leur vol derrière l'Atlantique.
Elles l'ont déjà passé. Sans parler du clergé d'Irlande, dont les sentiments sont connus, l'épiscopat catholique d'Angleterre n'a pas voulu être en reste sur ses neveux d'Amérique. Le car-
dinal Manniiig- a hautement souscrit au Mémoire, dans une lettre rendue publique : « J'ai lu avec un assentiment complet le document du cardinal Gibbons sur la question des Chevaliers du travail. Le Saint-Siège sera, j'en suis sur, convaincu de sa justesse ; et cet exposé de l'état de notre nouveau monde ouvrira, je l'espère, un champ nouveau à la pensée et à l'action... Comme notre divin Sauveur vivait parmi les gens du peuple, ainsi vit son Eglise. » Et l'archevêque de Westminster ajoute : « Jusqu'ici, le monde a été gouverné par des dynasties : désormais, le Saint- Siège a à traiter avec le peuple; et il a pour cela ses évêques, en rapports étroits, quotidiens et personnels avec le peuple. Plus on reconnaîtra ceci clairement et pleinement, plus l'exercice de l'autorité spirituelle sera fort. » Voilà une parole qui semble répondre à celle de M. de Bismarck, citée plus haut. Entre les conseils opposés du cardinal anglais et du chancelier allemand, l'Eglise doit faire son choix. Tout récemment, Mgr Manning est revenu à la charge dans un article de journal; car les princes de l'église d'Angleterre ne craignent pas de défendre leurs doctrines dans le journal. « La puissance du capital peut être appréciée par ce fait que sur plus de cent grèves, il n'y en a que cinq ou six qui aient tourné en faveur des travailleurs. Leur dépendance est si complète, la faim
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<'l les soulïVances de leurs fiiinilles, compos/îcs de lîiihies femmes et d'enfants, sont si inlolérahlos cl si impérieuses, (|uc le conllil entre le eapila! vivant et le; capital mort est des plus iné^'^au.v; et la lil>erlé du contrat dont Téconomie politique se {^lorilie n'existe pour ainsi dire pas. En de telles circonstances, assurément, le rôle de l'Eglise est de priiléger les pauvres, les travailleurs qui ont accumulé les richesses communes de l'humanité '. » Quand ces phrases tombent d'une plume laùjuc, les personnes respectueuses des choses établies les traitent de déclamations. Le mot leur brûlera les lèvres devant la signature d'un cardinal. Elles se contenteront de le penser.
Mais je n'ai pas qualité pour discuter ces thèses économiques, et ce n'est point ici le lieu. Je voulais seulement montrer l'étendue et la violence du courant qui emporte l'Eglise, à la suite de la société civile, dans une direction de plus en plus démocratique. 11 vient battre les vieilles murailles du Vatican; il y trouve un pontife qui n'est certes pas inditlerent à ces questions. Son grand esprit les apercevait, alors qu'étant encore archevêque de Pérouse, il écrivait dans sa lettre pastorale de 1877 : « En présence de ces êtres épuisés avant l'heure par le fait d'une cupidité sans entrailles,