The Tablet, 30 avril 1887, p
on se demande si les adeptes de cette civilisation en dehors de l'Église et sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière, nous ramenant à ces époques de deuil où l'esclavage écrasait une si grande partie de l'humanité, et où le poète s'écriait tristement : le genre humain ne vit que pour quelques rares privilégiés; humanum paucis vivit genus. »
Depuis qu'il a ceint la tiare, le cardinal Pecci n'a pas cru devoir accélérer le mouvement, et d'autres soucis l'absorhent. Mais il est impossible de ne pas prévoir le jour où le courant portera sur le trône de saint Pierre un pape animé des sentiments du cardinal Gibbons, du cardinal Manning. Ce jour-là, l'Eglise se dressera dans le monde comme la plus formidable puissance qu'il ait jamais connue. Nos fils sont peut-être appelés à voir renaître les grandes luttes du moyen âge entre la papauté et les pouvoirs laïques; mais, cette fois, la papauté s'appuierait sur un peuple innombrable et sur l'interprétation irréfutable de l'Évangile dont elle est gardienne. Je ne pense pas qu'il faille redouter cette évolution; je pense qu'il faut la désirer. Tous ceux qui regardent devant eux sont persuadés que rien ne peut préserver le monde de la crue démocratique et du socialisme qui l'accompagne; on chercherait vainement en
dehors do rÉglisc une forco caitalilc de limiter celle crue ol do la diri};er. Mais l'Kglisc ne pourra la diriger qu'en redevenant la chose du peuple, (Il se mettant h sa tète; le peuple ne se réconciliera avec elle (jue le jour où il la sentira bien
ù, lui, toute à lui.
■ Ces assertions auraient bien peu de valeur, s'il n'y avait derrière elles que l'opinion d'un publiciste irres|)onsablc. Je ne fais que répéter ce que viennent de dire tout haut le primat de l'église d'Amérique, le primat de l'église d'Angleterre ; ce qu'on murmure plus timidement dans beaucoup de maisons épiscopales, en Allemagne, en Belgique, en Suisse.
Le pouvoir temporel, la réconciliation avec l'Italie, les négociations avec l'Allemagne, ce sont là aujourd'hui les affaires de Rome, et j'en devais parler tout d'abord ; mais nous venons de voir combien ces intérêts éphémères perdent d'importance et reculent au second plan, quand on passe aux affaires de demain, aux affaires du catholicisme. Nous sommes maintenant en mesure d'examiner les chances de relèvement du pouvoir tem-
porel; ropinion qu'on peut s'en faire dépend de la réponse donnée à cette question : Est-il indispensable au catholicisme? Est-il du moins en harmonie avec l'évolution probable de l' Église ? Une loi commune à tous les êtres veut qu'un organe particulier s'étiole et disparaisse dès qu'il n'est plus nécessaire aux fonctions générales de l'organisme. Je crois sincèrement que cette loi vient d'atteindre le pouvoir temporel des papes, et qu'il n'est plus qu'un grand souvenir.
Les pierres en témoignent à Rome, et il faut toujours écouter leur langage. Regardez celte ville, vous y verrez l'histoire marcher comme un être vivant, avec sa lente et cruelle puissance de métamorphose, son indifférence implacable pour les plus belles formes, quand leur heure est venue de céder la place à d'autres. Les magnificences de la Rome papale sont encore debout; mais elles s'enfoncent dans le passé, elles se confondent presque avec celles de la Rome antique d'où elles étaient sorties, et l'on saisit mieux l'étroite parenté de cette agonisante avec cette morte, car deux cadavres se ressemblent encore plus que deux vivants. Cette multitude somptueuse d'églises et de palais, qui est la Rome des Médicis, des Aldobrandini, des Borghèse, perd peu à peu la physionomie d'un organisme en activité, pour passer à l'état monumental, à l'état de musée. Une Rome
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Iai(iiu\ iiithislricllo, nlTairéo, une ville d'aleliers et <!(' lal)ri<|ii('s, croît ot vé^'^èlc autour de ro musée, r«H'()riuinl ù Ions les angles. La cil»; nouvelle ne n'IlMc plus les gfoiUs fastueux d'un palriciat ecclésiastique; c'est la chose du |)(Mi|)le, modelée sur la condition médiocre, laide el pénible du grand nombre. Le spectacle est désolant pour l'artiste, et celui qui n'est qu'un artiste le maudit. Mais il est d'un intérêt poignant pour celui qui pense. C'est le trait commun à tous les spectacles que ce temps nous donne. L'œil voit disparaître la beauté plastique et poétique, il a peine à en faire son deuil; la pensée se console avec une beauté plus cachée, tout abstraite et métaphysique, la beauté des idées en travail dans l'histoire. L'esthétique de l'artiste, avec ses grandeurs visibles, est sacrifiée t\ l'esthétique du géomètre ou de l'astronome ; celle-ci a moins de charme, peut-être plus de grandeur.
Si nous reportons nos regards des pierres sur les faits, de Rome sur le monde, la leçon est la même. L'Église universelle perd et perdra chaque jour davantage ses attaches avec les domaines terrestres, avec les royaumes de ce monde; elle redevient une association d'âmes, un empire vraiment oîcuménique et tout spirituel. Ici encore, toutes les transformations de notre temps conspirent pour elle; les dispositions providentielles dont je par-
lais tout à l'heure lui promettent un pouvoir supérieur à celui qu'elle eut comme Etat temporel. Par suite du double mouvement démocratique et cosmopolite, il se fait un notable déplacement de la puissance publique. Les pouvoirs d'opinion, les pouvoirs internationaux grandissent aux dépens des pouvoirs officiels et limités dans un lieu : ainsi la presse, les grandes banques européennes, les vastes fédérations ouvrières. Si l'on pouvait doser comme une quantité pondérable la somme de puissance publique existante dans le monde, on trouverait que la franc-maçonnerie, la Bourse de Paris, ou le Times, par exemple, détiennent à des degrés divers une portion de cette puissance égale à celle que détenaient, il y a deux siècles, telle principauté, tel royaume secondaire. D'autre part, l'effet inéluctable de la démocratie est d'avilir les charges publiques, de relever par contre-coup les charges morales et intellectuelles, que l'opinion seule a conférées. Dans la hiérarchie établie par le sentiment général et qui passe peu à peu dans nos mœurs, un grand savant, un grand poète, ont la préséance sur le fonctionnaire officiel, sur le ministre, — qui n'est que ministre. En deux mots, ils ont plus de prestige et plus d'autorité. C'est une des curieuses différences entre notre siècle et ceux qui l'ont précédé, ce changement dans les plateaux de la vieille balance : la grandeur de
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chair dosccnd, parce qu'elle n'est plus héréditaire, ni môme viagère, mais accidentelle; la grandeur «le l'esprit rcnionle
Tout cela conspire pour l'Eglise. Incarnée dans le chef suprême qui la représente, elle est la première j)ersonne morale et intellectuelle de ce monde. Le l*ape gagnera tout ce que les rois perdront. L'Eglise est de beaucoup la plus nombreuse et la plus disciplinée des associations internationales ; pour peu qu'elle plonge ses racines dans le sentiment poj)ulaire, elle sera le premier pouvoir d'opinion dans l'univers. Elle offre d'avance le type supérieur de gouvernement rêvé par les idéalistes, elle a réalisé depuis longtemps ce qui sera peut-être le dernier terme des évolutions politiques de l'Europe, une république internationale. Il ne tient qu'à elle d'accaparer la plus grande part de cette force insaisissable que la démocratie a sinon créée, du moins centuplée en lui subordonnant toutes les autres, — la force de l'opinion.
Dans ces conditions, que pourrait lui ajouter la possession matérielle d'une ville, d'une province? Rien, ou un talon d'Achille. Cette possession lui fut jadis nécessaire, parce qu'il n'y avait pas de pouvoir sans terre. Aujourd'hui, la terre de l'Eglise ne serait plus qu'un gage de saisie, une bonne prise pour ces pouvoirs officiels qui reste-
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ront chaque jour plus désarmes devant sa puissance morale. Le gouvernement temporel de son Etat l'exposerait de nouveau aux attaques de ses détracteurs. Maîtresse de cet Etat romain, elle continuerait d'être ce collège de diplomates italiens qui ne se conçoit plus à la tête d'une future Eglise catholique, dans un monde transformé. Même dans une alliance avec le royaume d'Italie, phase inévitable par laquelle la papauté passera tôt ou tard, je vois un danger pour son action catholique : elle restera trop exclusivement italienne. Je n'ai garde de méconnaître la place que tient dans le monde cette illustre nationalité. Mais considérez ce que sera le monde dans un demi-siècle, un rien de durée pour une institution comme l'Eglise.
Il y aura dans cinquante ans, les calculs les plus modérés de la statistique l'établissent, 125 millions d'habitants dans l'Union américaine, sans parler du Canada qui peut s'y rattacher, et au moins autant dans la Russie. Ces deux Etats réunissent ensemble 35 millions de kilomètres carrés, terres neuves et pour une bonne part nourricières inépuisables, alors que la superficie de notre continent sans la Russie n'atteint pas 5 millions. Le nombre et la rapidité croissante des moyens de communication amènent ces deux colosses sur nous. La pauvre petite Europe, déjà incapable de
soutenir coiilrc eux la concurrence économique, iinpuissanlo à nourrir sans eux ses ])()[)ul<'iii()ns, usûo par la ItMision de son travail, décliin'e par ses luttes intestines, accablée par des armements trop lourds, — la vieille petite Europe, perdue ontre ces masses compactes dans l'univers renouvelé, n'y tiendra guère plus de place qu'un noyau desséché dans la pulpe d'un g-ros fruit. Nous avons vu loutà l'heure comment l'Europe était employée dans noln? siècle à faire la conquête du globe ; les conquérants ne travaillent jamais pour euxmêmes; au siècle où nous allons entrer, l'Europe va diminuer d'importance et pour ainsi dire se dissoudre dans sa conquête; son âme, cette âme supérieure de l'humanité que nous étions habitués à localiser sur ce coin de la planète, va se répartir sur des étendues qui modifieront radicalement l'ancienne optique de l'histoire. Et il n'y a point à nous leurrer des souvenirs de l'antiquité, à espérer que nous maintiendrons l'équilibre par une civilisation supérieure, comme la Grèce vis-à-vis des masses barbares. Rien de pareil n'est possible aujourd'hui, avec la suppression des dislances et l'unité de civilisation. Dans la lutte pour la vie, telle qu'elle est organisée chez les peuples modernes, l'Amérique est en avance sur nous, la Russie ne tardera pas à nous rattraper. On peut juger quelle sera la vanité de
l'Europe sur la mappemonde au prochain siècle. Ceci n'est point un roman d'imagination, c'est l'état auquel nous arriverons fatalement, avec une certitude mathématique, à moins d'un cataclysme géologique ; et nous y arriverons dans quarante ou cinquante ans, — les enfants d'aujourd'hui le verront.
Que deviendra l'Eglise catholique, dans cette rénovation de l'univers? Il semble qu'énoncer le problème, c'est le résoudre, puisque les deux géans, maîtres de l'avenir, sont séparés de la communion de cette Eglise. On aurait tort, cependant, de conclure aussi vite. Nous avons déjà constaté les progrès considérables du catholicisme dans le nouveau monde anglo-saxon; il n'y trouve aucune tradition gênante, aucune haine séculaire, religieuse ou nationale; il s'y détache sur les sectes émiettées comme un monument de granit sur le sable; sa force d'attraction est incalculable, au milieu de ces âmes toujours en mouvement, promptes à changer de symbole, très sensibles aux courants mystiques. D'autre part, la Russie est travaillée par une angoisse religieuse que j'ai bien souvent signalée; là aussi, les sectes pullulent, beaucoup de consciences étouffent dans le formulaire matériel de la dévotion byzantine. Si la cour de Rome persiste dans la voie intelligente où des conseillers malavisés
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s'elTorccnt en ce inoineiil do rurrôlcr, si elle rend aux Slaves callioIiiiiK^s leur liliirgio nalioiial*', I(î ra|>|)r(»clicni(Mil (''baiiché on 1431) ciilro les deux Jurandes communions chrclicnncs pourra être tenté de nouveau; il est diflicilc, je le reconnais, il n'est pas ahsohiinent chini«''ri(pic. (lotie (jueslion de liUirtiit^ joiiora le rôle principal dans le succès de raclion romaine sur le monde slave, elle se posera j)oul-iMrc dans le monde aii'flo-saxon ; on se refuse à croire que, pour recon([uérir ces deux grandes races, Rome hésite à leur faire des concessions qu'elle accorde sans difticulté aux petits q-roupcs arabes, coptes, arméniens.
Quoi qu'il en soit, l'Eglise va rencontrer, au seuil du siècle qui vient, la plus solennelle épreuve de sa pérennité. La portion du monde (pi'elle avait façonnée se dérobera sous elle, des mondes de création étrangère s'empareront de l'histoire; l'Eglise va engager avec eux, sous les \eux de nos fils, la partie la plus grandiose qui puisse être offerte à l'admiration des hommes. Il faut souhaiter qu'elle gagne, la vénérable mère de la civilisation, parfois un peu lente à suivre les témérités de son enfant, mais au demeurant la meilleure éducatrice et la plus sûre amie de J| cet enfant. Elle ne pourra gagner une partie aussi ^ disproportionnée qu'en devenant de plus en plus catholique, « selon tous », de plus en plus démo-
cratique, comme les peuples auxquels elle s'adressera. — Que signifieront, pour ces peuples lointains, la nationalité italienne d'une fraction de la prélature, la politique italienne du Saint-Siège? Que représentera pour eux la possession de quelques arpents de terre aux bords du Tibre? Quel souci prendra-t-on, dans l'Oural ou dans les Montagnes-Rocheuses, des rapports existant entre le pontife universel et le gouvernement civil de l'Italie, gouvernement dont la forme à cette époque reste très conjecturale? Il suffit de poser ces questions, en regard du tableau que j'ai esquissé, pour montrer leur parfaite insignifiance.
Je dois borner ces réflexions. Je n'ai pas eu la prétention d'embrasser avec méthode un aussi vaste sujet, encore moins celle de n'y point commettre d'erreurs. Mon unique ambition est de faire méditer sur ces graves matières ceux qui auront bien voulu me suivre, et de leur suggérer d'autres réflexions, peut-être plus justes que les miennes. Les âmes timorées me reprendront sur beaucoup de points. Je leur demande seulement de ne pas voir l'impertinence d'un donneur de conseils là oii je n'ai fait que reproduire l'opinion des autorités les plus respectables, là où j'ai usé du droit qu'a tout historien, celui de prévoir les conséquences des actes et de déterminer la direction des courants humains, sans préjudice de ce que
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chacun accorde, dans le for inluricur de ses convictions, t\ rinlervenlion divine. Je leur demande do ne point abuser des gros mots sans nuances, de ne pas me faire appeler « un pape socialiste ». i^a saj^esse et la lenleur d'évolution du souverain pontificat nous garantissent assez contre l'application lu'usquo (les principes; il ne peut être question à ces hauteurs que d'une marche prudente vers les nouveaux horizons. Quant h ceux que scandaliserait la liberté de mon langage, je les rajipolle à la tradition française; elle est bien ouldiée, cependant on la retrouverait partout, dans les lettres de nos rois, les dépêches de nos niinislres, les édits de nos parlements, les écrits (le nos polémistes. Nos pères n'eussent rien compris à ces deux excès fréquents aujourd'hui : un ministre qui monte à la tribune pour gloser sur des points de dogme, un publiciste catholique qui garde un silence dévot lorsque la politique romaine se méprend sur les intérêts de notre pays. Quand les Français d'autrefois avaient affaire au double prince de Rome, leur pratique était constante : ils se courbaient sous la main (lu prêtre et se relevaient pour parler au roi. Mais qu'importent les interprétations fâcheuses? Il faut dire comme un de ces évèques d'Amérique, qui engageait devant nous des laïques à rechercher le terrain d'accord entre la science et la foi; on
lui objectait les chances d'erreur et la vigilance des censeurs ecclésiastiques; il répondait : <( Lorsque Christophe Colomb a découvert notre terre, il a aventuré quelques petits bateaux; s'ils avaient incliné j)lus au sud, ils étaient perdus. C'était une chance à courir; on ne découvre et l'on ne gagne rien sans risquer quelques petits bateaux. »
Je veux dire encore une dernière réflexion ; je crois bien que celle-là s'est égarée de l'esprit dans le cœur. Un de ces jours passés, j'étais dans la basilique de Saint-Paul hors les murs. Sur la frise qui court au-dessus des colonnes, autour de la nef centrale et dans les nefs latérales, un long ruban de petits médaillons se dérouie; ce sont les effigies de tous les papes, depuis saint Pierre jusqu'à Léon XIII, avec le chifi"re d'années du règne au-dessous du portrait. Il y en a deux cent soixante-trois. Sous le dernier portrait, celui du pape régnant, le chitTre fatidique demeure en blanc : rappel sévère de la commune échéance, qui n'est pas pour effrayer un prêtre. Jusqu'à l'extrémité de la frise, il reste vingt-cinq places à prendre; elles sont creusées d'avance dans le marbre, logis vides qui attendent leurs hôtes. Mon regard errait sur ces trous noirs, cherchant à deviner l'histoire qu'ils dérobent, histoire voilée à nos yeux, déjà écrite quelque part. Quelles figures surgiront sur ce mur?