GUILLAUME T" D'ALLEMAGNE
Le seul sentiment que l'Ame puisse avouer, devant cette incomparable tragédie, c'est un respect religieux : l'émotion qui s'empare de l'homme, quand il contemple sur le sommet des grands monts un coucher de soleil dans l'orage. Il admire la sinistre beauté du phénomène, alors même que l'orage, en traversant la plaine, aurait ruiné sa demeure et dévasté sa moisson. Il y a une suprême grandeur dans les spectacles auxquels nous assistons, par delà ce fleuve qui divise nos espérances. Ne contraignons pas notre admiration
1. Ces pages furent écrites pendant la semaine des funérailles, sous l'impression que nous éprouvions tous en voyant disparaître notre vieil adversaire, commencer le règne de son malheureux lîls.
pour celte grandeur; en la méconnaissant, nous nous méconnaîtrions nous-mêmes. Il n'a fallu rien moins que notre sang pour la porter si haut. Qui la rabaisserait diminuerait le prix de ce sang.
Ne contraignons pas notre respect pour le deuil de toute une nation, pour le chef que cette nation pleure et dont la mort vient d'achever la majesté. Il fut le premier souverain de son temps; il en fut surtout le premier soldat; il fit son métier contre nous comme nous voulons faire le nôtre. Soldats, nous le sommes tous désormais, de par la volonté du défunt. Rappelons-nous qu'on salue sous les armes, quand passe un convoi; môme celui d'un adversaire, môme celui du général qui nous a vaincus. Il convient de saluer ce dernier plus gravement encore, dût la main trembler en serrant plus fort la poignée de l'épée qu'elle abaisse. Nos pères faisaient ainsi; ils n'en valaient pas moins pour la guerre. Gardons leurs mœurs courtoises; elles n'enlèveront rien à l'espoir de nos fils.
Ne contraignons pas notre pitié pour l'infortune inouïe qui succède à tant de gloire. La mort a fait pour un jour la trêve de Dieu. Elle ne semble pas satisfaite de sa grande prise, elle en tient une autre à la gorge. Hommes, envoyons une parole humaine à cet homme qui lutte si virilement contre elle. Il a l'ambition de montrer, ne fùt-co qu'un instant, les hautes qualités de son esprit et
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do son crmir. Soulinilons que cet instant se prolonge. Il faut l'esporer, dit-on, pour la paix du monde; il faut 1(î désirer surtout pour son édification; dans la paix ou dans la fj^uorre, un pareil exemple de forcer morale est j)arfailement beau et bon à considérer. Puisse Frédéric III vivre des jours assc/ lonys j»our voir (juc rien n'rsl (( imprescriptible » devaul la justice et la bonté divines, ni la condamnation d'un bomme, ni celle d'un peuple !
Inclinons-nous enfin devant les femmes mêlées à ces douleurs; un ressentiment français expirera toujours avant d'arriver jusqu'à leurs pieds. Aucune d'elles ne l'a d'ailleurs encouru : ni l'épouse qui défend avec tant de vaillance la vie menacée de son mari; ni l'auguste veuve qui est restée sacrée pour tous les survivants des mauvais jours. Sa cbarilé a secouru avec une sorte de passion nos prisonniers, nos malades; celui qui écrit ces lignes en a ressenti personnellement les effets; il adresse à cette noble femme riiumble hommage de sa gratitude.
On ne pouvait parler du deuil allemand sans avoir payé d'abord ce tribut de respect et de compassion. Feu l'Empereur avait dit des nôtres, on sait en quelle circonstance : « Oh! les braves gens! » — C'est bien le moins que nous disions aujourd'hui des siens : « Oh! les pauvres gens! »
Ce devoir accompli, regardons librement. La
Mort met beaucoup de sens dans ces fêtes lugubres qu'elle se donne à elle-même. Mieux que la vie, cette sage institutrice évoque parfois sur son tableau noir, dans une projection lumineuse, des visions pleines d'enseignements. Elle excelle à montrer en un rapide éclair la pbysionomie cachée d'un peuple, d'un moment de l'histoire. Le moyen âge l'avait bien compris, et il lui confiait le soin de résumer sa philosophie des choses. Sachons voir comme lui. Pour présider au drame de Berlin, celle qui mène les rondes macabres est sortie des cimetières d'Allemagne, où les peintres d'autrefois l'avaient enfermée ; elle est sortie du Campo-Santo de Pise, où Orcagna l'a représentée, penchée sur les cercueils des trois rois à des degrés divers de décomposition. Faisons comme ces pieux artistes, quand ils donnaient un corps symbolique à leurs méditations sur le néant; ils n'y mettaient pas d'ironie, ainsi qu'on l'a cru à tort, ni de satire; dans ces jeux terribles, ils ne cherchaient qu'une grave leçon, et, comme ils le disaient, « un miroucr salutaire pour toutes gens ».
Sur ce miroir, si diverses , et si pressées qu'on a peine à les suivre, les scènes changent au