CHAPITRE III
La Concurrence.
Spectacles proprement dramatiques : représentations privées et représentations officielles, représentations de la Fête-Dieu, mystères joués à l'Hôpital. — Autres spectacles : phénomènes, saltimbanques (voltigeurs, montreurs de marionnettes, acrobates et dresseurs de chiens savants), mascarades (momos, le chevalier Carnaval, les fous), tournois et courses de taureaux.
Organisés avec le som que l’on vient de voir, les spectacles de la Olivera ou des Santets étaient évidemment les plus attrayants et les plus courus de Valencia, mais ils n’étaient pas les seuls. Le monopole de l'Hôpital, s'il avait depuis 1582 supprimé les entreprises rivales, laissait subsister les tentatives privées: de baladins en quête d’un gagne-pain ou de riches Valenciens soucieux d’amuser leurs amis. En dehors du théâtre officiel et permanent, il n'a pas cessé d’y avoir des scènes improvisées, sur lesquelles, pour un jour ou pour une semaine, on divertissait à bon compte honnêtes gens et gais compères. Cette concurrence, d’ailleurs légale, prenait les formes les plus diverses. Elle dépassait en deux sens contraires les limites habituelles de l’art dramatique : tantôt, dans le palais de quelque magnat, elle en amplifiait l’appareil jusqu'aux splendeurs d’une représentation de gala; tantôt, sur la place publique ou dans la cour d’une méchante auberge, elle en réduisait les prétentions jusqu'aux jeux grossiers d’une simple mascarade; en un mot, elle allait depuis le théâtre de luxe,
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raffinement d’une élite, jusqu’au théâtre de la foire, consolation des petites bourses.
A partir du dix-septième siècle, la noblesse valencienne, qui jusque-là avait été trouver les comédiens chez eux, imagina de les faire venir chez elle. Le goût du spectacle avait si bien pénétré dans les habitudes de cette élite qu’elle ne prépara plus une seule fête sans en relever le programme par lattrait d’une comédie, La troupe de la Olivera, désertant pour un jour la scène de ses succès ou recommençant de nuit chez le mécène le spectacle public de l’après-midi, se prêtait avec empressement à une mode qui accroissait à la fois la qualité de sa clientèle et la quantité de ses bénéfices. Les calamités publiques elles-mêmes n’enrayaient pas cette passion du théâtre. Malgré la sécheresse qui, au printemps de 1627, compromettait les plantureuses récoltes de la Auerta, le comte de Sinarcas ne laissa point passer le lundi gras sans offrir aux Valenciennes de dis- {Hinction un bal, suivi d’une comédie’. De pimpants damoiseaux voulaient-ils se gagner la faveur des dames par une gentillesse irrésistible ? Le fin du fin, c'était alors d'organiser chez l’un d’eux, à frais communs, une réception, où le jeu des oranges et la danse faisaient mieux apprécier le plaisir d’une représentation dramatique”. En vérité, la Olivera avait autant de succursales qu'il y avait de salons à Valencia.
1. € Marzo 1627. Este Lunes de Carnestolendas entre tantas affli ciones por la gran falta de agua huuo Sras convidadas en casa del conde de Sinarcas ; huuo naranjas, Sarao y comedia hasta la vna de la noche. » Diet. de Vich, pp. 79-80.
2. «Marzo 1628. Domingo à 5 y de carnestolendas huuo en casa de Dn Valero Milan regocigo de naranjas, sarao y comedia. Estas
Le plus curieux, c’est que les tréteaux comiques occupaient insolemment les palais officiels aussi bien que les résidences privées. Rien de plus auguste, à Valencia, que le grand salon du Palais de la Députation et de la Généralité : c'était le sanctuaire où se réunissaient les représentants du royaume de Valencia pour délibérer souverainement, c'était l'asile des libertés populaires, c'était la citadelle où les sujets devenaient les égaux de leur souverain, Un plafond à caissons, une galerie à colonnes où les fantaisies exubérantes de la Renaissance serpentaient capricieusement sur le noyer, donnaient aux réunions des députés un cadre digne d'elles, et, sur les parois, des peintures! qui représentaient pour la postérité les trois ordres en train de délibérer, exaltaient la majesté de ces assises. La muse comique ne se laissa pas effaroucher pour si peu ! Afin de voir passer des fenêtres du salon le cortège de la Fête-Dieu ou de la Vierge d’Août, les personnages de marque s'y donnaient rendez-vous une fois lan, et la mode fut vite établie de les régaler, après la procession, d’une comédie des plus galantes. En 1581, Pedro de Saldaña et sa troupe étaient au programme; en 1588, on fit appel à Matheu del Moral, natif de Almansa, qui « fit el représenta divers jeux, acrobaties et danses »; en 1508, ce fut le tour de Melchor de Villalba; en 1599, de Mateo de Salcedo; en 1609, de Baltasar Victoria, acteur de la troupe des Granadinos.
funciones de casa de Dn Valero se hizieron escotando los caualleros a cien reales. » Dret. de Vich, p. 103.
1. Les peintures ne furent exécutées qu’à partir de 1592. Pour tout ce qui concerne le Palais de la Députation, nous renvoyons une fois pour toutes à l'excellent ouvrage de D. José Martinez Aloy, La casa de la Diputaciôn, Valencia, Establecimiento tipogräfico Domenech, 1909-1910, p. 98 et suiv,
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En 1604, profitant de ce que le roi séjournait à Valencia avec sa cour, les députés eurent une audace déconcertante : ils invitèrent à dîner, dans leur palais, Rollizo, le bouffon de Sa Majesté; ils allèrent même jusqu’à lui envoyer par exprès un don de 100 réaux castillans pour les pitreries dont il les avait régalés. Faut-il s'étonner, après cela, qu'ils aient mis leur logis à la disposition de la jeunesse dorée de Valencia ? Celle-ci, dûment autorisée, y donna, le lundi 11 février 1619, un spectacle de gala. Au programme, une comédie inédite, Warte y Venus en Paris, dont l’auteur, Vicente Esquerdo, était un vulgaire bourgeois, La noblesse, malgré de brillantes exceptions, laissait encore aux classes inférieures la besogne servile du dramaturge ; mais elle revendiquait pour elle les déguisements de lhistrion. Les rôles de Marte y Venus furent tenus par D. Luis Sorell de Cullera, D. Manuel Bellvis de Cabanillas, D. Laudomio Mercader, D. Remigio Sorell, D. Ramén Sanz, D. Valerio Milän, D. Pedro-Luis de Borja, D. Joaquin Palläs, D. Jacinto Aguilar, D. Antonio Ferrer, D. Vicente Vallterra, D. Martin Sentis et D. Juan de Ixar. lequel, empêché par un deuil de prendre part à la représentation, fut remplacé au pied levé par l’auteur de la pièce, Vicente Esquerdo'. S'imagine-t-on les splendeurs de cette fête dans un cadre si délicatement approprié et la tendre récompense que D. Luis Sorell dut recevoir de sa dame, D* Isabel de Granulles, en l'honneur de qui il l'avait organisée ?
La comédie, introduite dans les palais officiels, deve-
1, Toute cette anecdote est contée dans le Dretario de Vich. Elle a été reproduite déjà dans le livre précité de D, J. Martinez Aloy.
nait l’accompagnement nécessaire des fêtes nationales. Le roi relevait-il d’une grave maladie ? On célébrait sa guérison par une procession, par des illuminations et par un spectacle dramatique donné dans la soirée, au Palais-Royal, par les soins du vice-roi'. A la naissance d'un prince, la cité organisait à ses frais, sur la place de la Seu, une représentation dramatique”. Lorsqu'un baut personnage, fût-il ecclésiastique, avait pris possession d’une dignité nouvelle, on célébrait cet événement par une représentalion à laquelle ses pairs, proches et amis assistaient en son honneur. L’évêque de Cuenca, D. Enrique Pimentel, ayant été nommé à la présidence du Conseil d'Aragon, sa sœur, qui était vice-reine de Valencia, manda à son palais les comédiens de la Olivera et leur fit jouer, en l'honneur de l’évêque, une comédie
1. « Deciembre 1619.— Martes a 3... se hizo vna solemne procesion de Gracias por la salud del Rey, la qual fue desde la cathedral à Sn Agustin. Por la noche luminarias y comedia en casa del virrey. » Dietario de Vich, p. 37.
2. &@A 7 de dit (nohe 1629) no y ague Ca perque representaren en la Plaça de la Seu per conte de la Ciutat per les festes del princep. » Livres de Trésorerie, novembre 1629. — « Domingo a 4 se hizo procession gen! desde la Seo à Sn Agustin en hacimiento de gracias por el Parto de la Reyna.— Martes a 6 en el Real vbo comedia y sarao. Miercoles a 7 hizo la ciudad comedia en la plaza de Ja Seo, asistiendo en publico tablado, cosa poca; a la noche fuegos limitadissimos en el Migalete; y una mascarada de botargas y figuras, torneando a lo burlesco, con muchas achas, muchos caballeros, » Dretario de Vich, p. 152.
3. « Octubre 1628. Lunes a 23 se supo como hauia jurado de Presidente de Aragon Dn Enrique Pimentel, obispo de Cuenca, hijo natural del conde de Benavente; y como era hermano de nuestra Virreyna se hizo esta misma noche en el Real vna comedia, asistiendo a ella muchas señoras, el Arzobispo y Duque de Gandia que auia venido a hacer vaa novena al P. Nicolas Factor y a trampear las pagas de sus acrehedores, » Dietario de Vich, p. 123,
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laquelle l'archevêque de Valencia ne fut pas le dernier
à applaudir. Si, enfin, le roi en personne visitait sa bonne ville, parmi les hommages raffinés dont on le comblait, sé trouvait en bonne place le divertissement d’une représentation : en avril 1632, le roi, pendant son séjour à Valencia, commença l'après-midi par une visite au Grao et la termina en assistant, au palais de la Députation, à une comédie suivie de bal, durant laquelle il resta, invisible et présent, derrière un abri de jalousies bleues et de rideaux cramoisis”.
Il n’est pas jusqu'aux cérémonies purement religieuses qui n'aient subi la contagion de cette mode. Pas un saint, pas un bienheureux dans le riche martyrologe de Valencia dont l’ascension vers lapothéose de la sainteté ou de la béatitude n’ait donné occasion à une comédie. En 1608, Fray Luis Belträn, dans un cycle copieux de fètes votives, est mis à la scène par le poète Gaspar Aguilar, et la comédie où nous voyons le saint homme
1. € Abril 1632. Domingo |fue el Rey] à missa a San Agustin y de alli subio al Micalete; a la tarde se fue al Grao y despues à la Diputacion, donde vid tras unas celosias azules y cortinas carmesies vna comedia y vn sarao. » Dretario de Vich, p. 200. Cf. la curieuse brochure Copta primera, | y relacion ver- | dadera de las fiestas y recibimien- | Lo que ha hecho la Ciudad de Valencia a la Mageslad del Rey nuestro Señor Filipo Quarto, y a sus | hkermanos, Lunes à diez y nueve de abril deste | presente Año de mil seyscientos treyn- | ta y dos. [Écu royal d'Espagne.] Con Licencia del Ordinario en Barcelona por Esteuan Liberôs. Año 1632. [ Bibl. municipale de Montpellier, Fouds Vallat.] Ce compte rendu contredit le Dielario de Vich: le lundi 21 avril, à 4h après midi, le roi fit son entrée en ville. « En la plasa de la Seo auia vn tablado de bayles y danças de Comediantes, otro en el mercado, y otro en la plasa de Predicadores..… El Martes... a la tarde fue sa Magestad..….. al Real donde huuo comedia, y en acabandose luego se dispar otro Castillo, con dos Naues que le combatian con cohetes y tiros, que fue gallarda vista, por durar mas de una hora, que eran las diez de la noche. »