‹ Spectacles et comédiens: à ValenciaChapitre 83 sur 88 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le théâtre aide-t-il au progrès des mœurs ou satisfait-il seulement la vanité humaine? Les Valenciens, vers la fin du seizième siècle, ne se sont pas embarrassés de celte grave question. Ils ont aimé passionnément le théätre parce qu’ils trouvaient en lui un plaisir de société en harmonie avec la vie brillante et ouverte qui était la leur à cette époque. Ils n’ont pas marchandé aux auteurs et aux acteurs ce concours actif, qui est plus indispensable aux œuvres représentées qu'aux œuvres écrites. De cette collaboration unanime, il est résulté, de 1580 à 1630 environ, une période extraordinaire d'activité dramatique. Deux théâtres, de mieux en mieux aménagés et de plus en plus importants, — un défilé incessant de comédiens, — l'Hôpital exploitant officiellement en vertu d’un privilège royal ce qui avait été auparavant la propriété de misérables baladins, voilà le bilan acquis avec la rapidité d’une révolution. Admirable progrès qui ne se confond pas avec les entreprises dramatiques des Virués et des Rey de Artieda, des Aguilar et des Castro, mais qui en est à la fois la condition et la conséquence. Pendant une cinquantaine d'années, impresarti, comédiens et écrivains se sont entendus sans s’être concertés pour travailler d’un même élan au succès de la même œuvre.

Cependant, plus Valencia montrait d'activité, moins elle montrait d originalité. La vie théâtrale n'y prenait plus d'intensité qu’en pérdant ce qu’elle avait de distinc-

tif. Je veux dire qu’elle s’adaptait progressivement à des modèles importés d’ailleurs et qui devenaient, vers ce temps-là, le type courant de l’organisation dramatique dans la péninsule. Les représentations de la Fête-Dieu résistèrent le plus longtemps; en fin de compte, elles perdirent, elles aussi, leur cachet particulier; les vieux mystères indigènes, représentés par des acteurs du terroir selon des traditions locales, furent remplacés par les mêmes autos sacramentales qu'on jouait d’un bout à l’autre de l'Espagne. Dès lors, l'assimilation fut complète : le théâtre fonctionne à Valencia comme il fonctionne à Madrid, à Séville ou à Valladolid. La maturité fut pour lui l’âge de la banalité.

Cette marche parallèle vers le progrès et vers l’uniformité s’explique en premier lieu par l'ingérence des pouvoirs publics. La charte qu’ils donnèrent à certains théâtres, en les plaçant sous la tutelle des établissements de bienfaisance, assura leur prospérité, mais les condamna à se ressembler. Exploités pour la même fin et dans des conditions analogues, auraïent-ils pu différer beaucoup? Tout au plus note-t-on d’une ville à l’autre des nuances dans le régime qui leur était appliqué. Valencia paraît se distinguer des autres cités par l'intervention directe de l'Hôpital dans la gestion de l’entreprise. Point de gérant ni de fermier des jeux. Le trésorier de l'Hôpital est en même temps le directeur de la Olivera. Par où l’on voit d’abord que PHôpital, étant très attaché à ses intérêts, voulait faire l’économie des intermédiaires, ensuite qu'aucun discrédit ne s’attachait à la profession comique, puisqu'un honnête bourgeois, parfois un prêtre, préposé pour un an aux finances de la maison des pauvres, joignait sans scrupule

à cette charge la surintendance de la maison des comédiens. Mais cela suffisait-il pour donner à Valencia une place à part dans l’histoire des théâtres en Espagne?

Une autre raison qui compromettait son indépendance, c'était le va-et-vient incessant des troupes comiques qui la traversaient, mais ne s’y fixaient point, apportant les résultats d’une expérience acquise sur tous les chemins, emportant pour les divulguer ailleurs les inventions que des Valenciens avaient pu concevoir. Il n’y a point eu en Espagne de troupes sédentaires, fidèles à l’esprit de clocher, maintenant sur un même point certaines traditions scéniques, aidant les dramaturges valenciens ou andalous à créer une forme d’art qui fût propre à Séville ou à Valencia. Les troupes de campagne, nomades et insaisissables, n'étaient le bien propre d'aucune cité, mais de l'Espagne entière. Leurs pérégrinations étaient en un sens des voyages d’apostolat. Elles ont mis en communication Madrid avec Valencia, Séville avec Saragosse. Les foyers d'art dramatique qui s'étaient constitués dans ces cités et ailleurs, cessèrent d’être isolés les uns des autres. Une même flamme, que les comédiens propageaient, brilla partout et illumina les hori zons les plus lointains. La comedia, type achevé de Part dramatique espagnol, naquit et se développa le jour où, par les mauvaises routes de Castille et d'Aragon, les enfants de la balle eurent fait circuler un mot d’ordre, partout reçu et partout accepté. Le réseau étroit de leurs itinéraires enserra l'Espagne entière. Un gigantesque filet se noua, à travers lequel aucune œuvre ne passa plus si elle n’était pas conforme au modèle reconnu. ;

Peut-être est-ce par les comédiens encore plus que par

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