CHAPITRE VllI
Fâcheux état de la moralité. — Idées des Chinois sur la religion. — Le bambou employé à une infinité d'usages. — Confuciu^. — Manque d'établissements de charité. — Abandon des noîiyeau-nés. — De l'éducation du bas peuple. — Différence des coutumes et du langage dans les diverses provinces. — Fête du nouvel an. — - Les dix jours saints.
D'après la description que je viens de donner d'ôd dîtier eil Chine, on voit que les Chinois doiyènt Se livrer souvent à des excès de table^ J'aurais voulu être dispensé de répéter qu'ils sont malheureusement enclins à d'autres excès plus coupables , et qui les rabaissent même au dernier échelon de l'humanité. Mais dans un pays où la moralité est presque nulle, et où la religion, n'ayant rien d'intellectuel, consiste uniquement eh un culte extérieur et en anciens usages, les penchants vicieux ne trouvent d'opposition ni dans des préceptes religieux ni dans ceux de la morale.
Malgré le peu de cas que les Chinois font de
leur culte, FâyersioD qu'ils ont pour toutes les religions qui ne s'accordent pas avec le polythéisme et les préceptes de Confucius est extrême; aussi l'intolérance du gouvernement chinois peut-elle être assimilée à celle du Japon et de quelques Etats mahométans.
Le bambou, production indigène de la Chine, est le moyen dont le gouvernement se sert pour redresser les travers de la nation et pour faire exécuter les lois ; en même temps il sert à un grand nombre d'usages. Lorsqu'il commence à sortir de terre, sa substance est tellement molle qu'il peut servir d'aliment, soit en salade, soit en le faisant cuire. Parvenue à son entière croissance, la plante change d'usage ; on en bâtit et on eu couvre les édifices. Le bambou sert aussi alors à fabriquer des corbeilles , des nattes, des chaloupes, des cordes, des câbles , du papier, des mâts et des vergues pour les petites comme pour lei^ grandes embarcations. On en fait des tables, des chaises et d'autres meubles; des pompes, des tuyaux ; toute espèce de vaisselle , comme baquets, auges, terrines, tonneaux, gobelets , ainsi qu'une foule d'autres objets.
Le bambou parvenu à sa parfaite croissance est aussi l'instrument que les ministres emploient
pour donner de l'effet au mécontentement impérial; c'est répouvantail de la nation, Tégide du pouvoir paternel, Tami des maris, Faide des instituteurs ; aussi est-il autant respecté que le sou^ yerain lui-même. Les personnages les plus importants et les plus anciens serviteurs de TËtat sont également à la merci de ce messager brutal delà puissance souveraine, sans que leur honneur en souffre ensuite ou qu'il leur fasse perdre quelque chose de la considération dont ils jouis-' saient. Placé entre les mains des autorités, des pères de famille et des chefs de diverses industries, le bambou est le gardien de Fordre social, assure la prospérité des institutions, et il est le plus fort soutien de la police impériale. Lorsqu'il plaît à l'empereur d'en asséner un coup à son premier ministre, ce coup descend aussitôt par ricochets et va frapper ainsi jusqu'au plus humble sujet de l'empire.
Là où un pareil instrument est l'exécuteur des sentences du pouvoir, là, dis-je, il ne peut y avoir d'honneur, ce compagnon et ce symbole detoute âme élevée ; car du moment qu'il n'existe pas démarque dégradante, l'esprit humain doit naturellement déchoir. Aussi ne doit-on pas
être surpris de tous les vices de la nation chinoise.
Le droit qu'accordent généralement les lois d'employer le bambou à la punition des coupables, conformément aux règles qu'elles prescrivent) prouve que le despotisme y règne au plus fort degré. Au reste il ne faudrait pas en conclure que l'empire est gouverné par un souverain absolu, car l'empereur de la Chine est au fond le pre- 'mier esclave des institutions et des usages du ^ pays qu'il gouverne en apparence. Il parvient au trône soit par droit de primogéniture, soit par le choix de son père; mais du moment qu'il y est élevé, une loi particulière lui prescrit de se conduire d'une manièredéterminée, en l'astreignant à de certains devoirs dont la stricte et continuelle exécution est absolument exigée de lui^ sans qu'il puisse y apporter le moindre changement. L'empereur en montant sur le trône prête le serment solennel de soutenir et de conserver l'ancienne religion, les lois, les usages, les coutumes et les préceptes du gouvernement, sous peine de perdre sa couronne. On voit donc que quelque puissant que paraisse le chef de 150 millions d'hommes et d'une armée de 3 millions de soldats, ce n'est au fait qu'un automate que
Ton a revélu des insignes du pouvoir pour fasciner les yeux de la nation. L'empereur ne peut même pas exercer sa volonté sur lui-même si bien qu^il doit marcher, s'asseoir, boire, dormir ou s'éteiller d'après un cérémonial adopté 4]u'il n'ose ni changer ni enfreindre. Mais quand même il voudrait s'en éloigner momentanément, cela lui serait impossible, car l'observation de œs règles d'étiquette est confiée à des dignitaires de la cour qui sont eux-mêmes responsables de leur stricte observation vis-à-vis d'autres hauts lonctîonnaires ; il est donc difficile que le plus petit changement s'introduise.
L'empereur de la Chine n'a par conséquent pas le degré de liberté dont jouissent ses sujets. Toutes les récompenses et les punitions qui émanent de lui doivent nécessairement suivre une marche régulière, et toutes les nouvelles, ainsi que les rapports, lui parviennent par la même Toie. D'après le code criminel, les lois ne lui accordent que fort rarement le droit d'infliger des châtiments, mais elles lui permettent de gracier, df ns de certains cas. En revanche , les pères et chefs des familles ont été armés d'un pouvoir étendu qui leur donne toujours le droit de punir cruellement à coups de bambou, et quelquefois
même de mettre à mort. Le dernier employé du gouvernement a le droit d'infliger le bambou pour des délits déterminés par les lois. Le code décrit avec le plus grand détail le nombre de coups à donner, ainsi que la partie du corps sur laquelle ils doivent être appliqués. Le code criminel contient aussi la description détaillée de toutes les espèces de questions et de supplices. Je considère le gouvernement chinois comme une sorte de gouvernement patriarcal, attendu que les chefs de famille, et tous les individus revêtus d'une autorité qui s'allie à celle du gou* vernement , forment les anneaux solides de la chaîne du pouvoir despotique, qui s'étend en Chine à toutes les classes et à tous les états. U faut donc convenir que leurs lois sont sages sous de certains rapports, car elles ajoutent à la vigueur du gouvernement et maintiennent dans la soumission tous les pouvoirs particuliers, tant ceux qui appartiennent à la société en général que ceux dont l'autorité s'exerce dans l'intérieur
des familles.
En réfléchissant sur cette matière, je me suis souvent demandé comment un gouvernement aussi vicieux avait pu se maintenir aussi longtemps. Les observations que j'ai été à même de
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faire m^ont prouvé clairement que cela résultait du langage, de la religion, des lois, des coutumes et du caractère de la nation. Je pense aussi que la Chine est redevable dq despotisme général qui y règne à Forganisation politique et morale des hordes qui ont bouleversé cet empire (2*). Leurs chefs, jouissant à peu près d'un pouvoir égal, ne consentirent sans doute à donner au nouvel empire qu'une sorte de régime patriarcal ; par là chacun d'eux pouvait conserver une part considérable d'autorité sur sa tribu ou sa famille, et affaiblir ainsi l'autorité du chef suprême, en le faisant dépendre de leur fidélité.
On pourrait véritablement donner aux familles chinoises le nom. de clan ou de tribu , car la polygamie fait que les familles s'y accroissent avec une rapidité extrême. Les Chinois se marient aussi fort jeunes, et j'en ai connu beaucoup qui depuis longtemps étaient bisaïeuls, bien qu'ils n'eussent que de quarante à soixante ans, et leur lignée s'étendait déjà jusqu'au «ombre de cinquante à soixante.
Je crois pouvoir conclure de ce qui précède que les institutions des Chinois sont résultées du caractère primitif de ceux qui, après avoir conquis la Chine, voulurent fondre leurs lois
avec celles plus douces des anciens Chinois.
Leur code actuel, quelque incohérent qu*il soit, présente cependant quelques vues sages , fruit de plusieurs siècles de travail, mais dont la majeure partie ne sont bonnes qu'en théorie, puisque Texpérience a démontré que ces lois étaient inapplicables.
Il n'y a que le despotisme le plus raffiné et rintention de l'introduire, nôn-seulement dans les moindres branches de l'administration, mais encore dans la conduite intérieure des familles, qui aient pu produire une œuvre semblable au code criminel chinois. Combien a dû être cruelle l'imagination de ceux qui ont inventé ce grand nombre de supplices divers, pour définir et punir tous les degrés du crime, jusqu'aux nuances les plus légères !
Si l'on prend ces diverses circonstances en considération, et si l'on fait attention aux progrès des Chinois dans les arts et les métiers , comparativement aux autres peuples de l'Asie, on conviendra certainement qu'il a fallu toute Findustrie et l'application qui les distinguent pour surmonter les nombreux obstacles que leur offraient tant d'institutions injustes, nuisibles et oppressives.
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Il parait que la civilisation ne fait point actuel* lement de progrès en Chine , cependant il est impossible qu'elle reste longtemps stationnaire; les rapports commerciaux qui ont commence il y a quelques années, et qui se poursuivent continuellement entre la Chine, l'Europe et l'Amérique, doivent y introduire bientôt nos perfectionnements; si ce n'est en général, du moins dans les arts et les métiers.
Les Chinois possèdent assurément les qualités nécessaires pour s'occuper d'entreprises
' commerciales ; ils sont calculateurs, aiment l'ordre, et formeraient même un peuple très distingué, s'ils joignaient à ces qualités de Thonneur et de la droiture. Je crois qu'une nation peut vivre heureuse sous toute espèce de gouvernement, quelque nom qu'il porte, pourvu qu'il se fonde sur la justice et l'équité; un tel pouvoir sera certainement aimé et soutenu par cette nation. Nous rendrons donc justice à la fidélité des Chinois qui, malgré tout ce qu'ils éprouvent de maux, sont cependant restés soumis au pouvoir sur lequel les siècles ont accumulé des abus, plutôt que de renverser l'édifice social.
L'attachement des Chinois pour l'ordre de
choses existant tient aussi à leur religion, comme on le verra plus loin, et à la vénération qu'ils professent pour les traditions de leurs ancêtres.
Ce qui manque totalement au gouvernement chinois, c'est une noblesse héréditaire, véritable pierre angulaire de toute monarchie bien organisée*
L'attention que le gouvernement porte aux parties les plus minutieuses de la religion est sans doute digne de remarque, et montre combien sage est sa politique. Au reste, sa surveillance ne s'étend qu'à ses sujets et à la re- * ligion dominante. Il est une chose bien digne de louange chez les Chinois, c'est la décence avec laquelle ils se comportent dans les lieux destinés au culte. Us pensent avec raison que toute idée mondaine doit en être exclue; aussi n'y commettent-ils jamais la moindre irrévérence, et y observent- ils un silence solennel. Chaque habitation a son oratoire, où le mattre de la maison se rend soir et matin avec sa famille pour y accomplir ses exercices de piété.
Les Chinois se font un devoir de se conformer strictement aux cérémonies de leur culte, d'être soumis à leurs parents, et, lorsqu'ils tes ont perdus, de rendre chaque année les devoirs
funèbres à leur tombe; mais une fois ces forma* lités remplies, ils considèrent toutes les fautes qu'ils peuvent commettre comme peu importantes, et sont persuadés qu'elles peuvent être facilement effacées par l'intercession des divinités subalternes auxquelles ils s'adressent. N'ayant aucune idée des devoirs moraux qui règlent notre conduite, ils ne pratiquent les cérémonies religieuses que comme d'anciens usages dignes de respect; mais quant à l'esprit de ces institutions , ils rignorent, ou bien ils négligent d'y faire attention. Les gens les plus immoraux que j'aie eu l'occasion de voir en Chine étaient pourtant de grands admirateurs de Confucius , et auraient été capables de me réciter par cœur toutes ses instructions.
Les préceptes de ce célèbre philosophe sont parfaitement adaptés à la moralité peu rigide de
la nation; aussi les Chinois recourentils à une logique particulière pour les expliquer en les faisant cadrer avec leurs penchants. Tous les savants légistes du pays les interprètent donc de cette façon, et emploient par conséquent leur éloquence à démontrer que le blanc est noir.
Mon but, en m'étendant sur les observations relatives à l'état moral de la nation, est, je l'a-
voue, de rectifier les jugements beaucoup trop avantageux des Européens sur la Cbine. La suite confirmera encore ce qui précède.
Il n'existe pas en Chine un seul établissement de charité ou de bienfaisance, du moins n'en ai--je jamais entendu parler, à moins que Ton ne donne ce nom aux magasins de riz que le gouvernement vend aux pauvres, dans les années de disette, aux prix ordinaires. Mais ces établissements, au lieu d'avoir été fondés dans des vues philanthropiques, l'ont été uniquement pour prévenir les émeutes, qui, malgré ces précautions, éclatent souvent lorsque la disette se fait sentir. Ceci tient aux abus qui se sont introduits dans cette partie, et qui privent ainsi la nation du bienfait de ces établissements. Des mandarins corrompus, profitant du pouvoir qui leur est confié, s'enrichissent au détriment des pauvres, et bien que leurs malversations occasionnent toujours des révoltes qu'ils paient de leur tête, ceux qui leur succèdent suivent cependant Texemple de leurs prédécesseurs.
Beaucoup d'habitants pauvres de Canton sont contraints, par excès de misère, à abandonner leurs nouveau-nés, et quoiqu'il y ait des individus chargés de les recueillir, ces malheureu-
ses créatures apaisent souvent la voracité des chiens !
Les pauvres, pour se faire un état, élèvent des jeunes gens dont ils font des comédiens et des filles qu'ils livrent au désordre^ et ce sont deux des états les plus lucratifs du pays. J'ai entendu dire à des Chinois qu'il était autrefois d'usage , même chez les gens riches, d'étouffer beaucoup de nouveau-nés du sexe féminin, attendu qu'il y avait déshonneur à avoir beaucoup de filles. Sans affirmer que telle ait été la coutume de toute la Chine, je puis du moins assurer qu'elle était généralement suivie dans la province de Fo-Kien.
Les mœurs, les coutumes et même le langage sont différents dans les diverses provinces de l'empire. Ainsi l'habitant de Canton n'entend pas le langage de celui de la province de See- Tchuen ; il est obligé d'avoir recours à un interprète, à moins qu'ils ne correspondent par écrit, Ja langue écrite étant partout la même. Il est aisé de distinguer dans la foule qui circule dans les rues de Canton un habitant de Nankin, de Kou-Ânsi ou du Fo-Kien, à leurs différents costumes. On les rencontre souvent par troupes, rôdant à l'entour des factoreries européennes
pour tacher de voir quelque Européen. S'ils en rencontrent un dans les rues, ils s'éloignent de lui et le laissen l passer en leregardant comme une bête curieuse; mais s'ils s'en approchent, c'est pour l'examiner avec une impudence incroyable. J'ai même vu un habitant duFo-Kien saisir un Anglais par l'oreille et la lui tirer avec force, pour s'assurer sans doute si elle tenait à sa tête, com me les oreiltes chinoises.
Le peuple en Chine est excessivement curieux, et l'empressement qu'il met à assister aux exécutions des criminels ne peut se comparer qu'à ce qui se voit en France et en Angleterre. La dépravation du goût est même telle chez les Chinois qu'ils se plaisent à transporter sur leurs théâtres tous les affreux supplices que leurs législateurs ont inventés, et ce spectacle horrible semble leur plaire beaucoup. J'ai assisté à une représentation semblable, où il s'agissait de plonger un malfaiteur dans une chaudière d'huile bouillante, pour être ensuite écorché vif. Sans m'arrêter à dépeindre la manière dont ils s'y prirent pour compléter l'illusion, qu'il me sufflse d'ajouter qu'on y mit tant d'art que je ne pus m'empêcher de détourner les yeux de ce hideux tableau, en déplorant 1^ barbarie d'un
peuple capable de se créer des diverlissemenls pareils.
Examinons maintenant en quoi consiste la religion des Chinois. Après avoir fait tous mes efforts pour rassembler des matériaux capables de jeter du jour sur ces matières, j*ose espérer que ce que j'en dirai inspirera de l'intérêt. La religion dont le culte est autorisé à Cantpn est le bouddhisme, nommée Boudo^Fo ; c'est une sorte de polythéisme, et les détails dans lesquels j'entrerai plus loin le confirmeront. J'ai puisé mes renseignements à diverses sources, attendu que, parmi tous les Chinois de ma connaissance, je n'en ai pas trouvé un seul qui connût parfaitement sa religion ; bien plus, je n'en ai point vu qui réglassent leur conduite sur des principes arrêtés comme ceux du christianisme. Comme je l'ai déjà fait observer, la religion en Chine consiste plutôt dans de certaines pratiques imposées qu'en des dogmes sur lesquels s'appuieraient des principes de moralité publique. En admettant, d'après l'opinion généralementreçue, que les Chinois aient emprunté leur polythéisme aux Indiens, il n'en est pas moins certain qu'il existe bien plus de tolérance en Chine que dans rinde, ce qui prouve que l'esprit de cette reli-
gion a été plié à celui de la nation qui l'a embrassée. J'ajouterai à Fappui de ce que j'avance que les rits sévères de beaucoup de castes indiennes n'auraient guère trouvé de sectateurs en Chine. Leur religion est comme leurs véte^ ments, c'est-à-dire brillante au dehors, commode par son ampleur, et capable de cacher sous ses larges plis toutes les imperfections de leur caractère.
C'est sur la lune que l'année chinoise s'évalue ; aussi en résulte-t-il que, bien que leur année soit de douze mois, le compte des jours ne donne jamais un résultat exact; ce qui les oblige à combler le déficit en ajoutant à la fin de Tannée un certain nombre de fêtes, et en comptant un treizième mois dans les années qui suivent cha^ que période de dix-neuf ans.
 peine approche-t-on de la fin de l'année que tous, pauvres comme riches, abandonnent leurs affaires pour ne plus songer qu'à fréquenter les" temples, les spectacles, et à faire bonne chère. Il est censé que toutes les affaires pendantes doivent être réglées de concert et à la satisfaction des parties, la veille du nouvel an. A cette époque le pouvoir des mandarins reste suspendu durant quelques jours, ce qui produit parfois desdésor-
dres, à cause de là faculté qu'ont alors les particuliers de régler leurs comptes et leurs aflaires conformémentàd'aociennes coutu mes. Le résultat est souvent aussi fâcheux pour le débiteur que pour le créancier, mais toujours moins onéreux que
rintervention de la justice. Cependant il faut ajouter à leur louange que, bien que livrés à euxmêmes, ils terminent leurs contestations plus à l'amiable qu'on ne pourrait le supposer. Mais si un créancier refuse obstinément d'entrer en arrangement, son débiteur a quelquefois recours à la force; il envoie des gens chez lui pour saisir ses meubles et le maltraiter, et malheur à lui s'il n'a pas sous sa main des amis pour le défendre. Ces sortes de scènes se passent communément vers la (in de l'année et se prolongent jusqu'au premier jour de la nouvelle; si aucun arrangement ne se conclut ensuite, elles peuvent se renouveler encore vers la fin de la seconde année. Quelquefois le créancier a recours à un autre expédient ; c'est d'établir à la porte de son débiteur un certain nombre de mendiants et de vagabonds, ce qu'il obtient moyennant une certaine réii'ibution à payer au mandarin des pauvres ; la loi défendant de les maltraiter ( quoique le mandarin le fasse souvent pour de légers mo-
lifs), le créancier n'a d'autre moyen de se débarrasser de ce fâcheux voisinage que de donner au mandarin une somme plus forte que celle qu'il avait reçue de la partie adverse.
Soon-Nin est le nom des solennités du jour de l'an; on les fête aux quatre coins de la ville, dans les temples de Ghing-Sai-Pak-Tay (temple occidental du grand dieu du Nord) , de Say-Lo- Zam-Tay-Vong (grand temple du dieu de la médecine) , de Paou-Tchen-Tsy-Say-Kail-Ching- Vong (temple du dieu protecteur de Canton), et de Say-Vong-Kay-Yock-Vong-Mayen (temple dédié à la science médicale). Les terrains sur lesquels sont élevés ces temples passent pour avoir la propriété de conserver la peau et les os des corps, tandis que les parties molles se dissolvent en poussière. A l'approche du jour de fête de chacun de ces temples, on construit dans leur voisinage de grands théâtres en bambous, sur lesquels sont ensuite représentées des pièces en honneur de la divinité du temple. Chaque maison se fournit alors de lanternes neuves ; on colle du papier rouge à sa porte ou à celui de ses angles où sont placés les pénates; l'ameublement est renouvelé et la famille se pare de ses plus beaux habits.
Cette dernière coutume est obligatoire; car un Chinois se croirait voué à la pauvreté pour toute Tannée s'il n'avait été bien vêtu le jour de Fan ; aussi emploie-t-il tous les moyens en son pouvoir pour observer cette coutume, au point <)e dérober quelquefois les habits qu'il ne serait pas en état de s'acheter. Â peine minuit a-t-il sonné que des détonations se font entendre de toutes parts, d'une extrémité de la Chine à l'autre; ce sont des pièces d'artifice que chacun brûle pour annoncer que ses affaires sont heureusement terminées. Devant les maisons des mandarins ces pièces sont fixées ensemble à une longue perche rouge et brûlent pendant près de dix minutes, en faisant entendre une suite de détonations. L'usage des feux d'artifice s'applique en Chine à tous les genres de solennités, tels que mariages, arrivées d'amis, etc.; leur but est de rendre les divinités favorables.
Les visites du nouvel an sont aussi en usage en Chiae qu'en Europe. Si c'est un homme riche que l'on va visiter, telle est la forme de sa réception. Il se tient habituellement dans une grande salle fraîchement décorée , entouré de ses gens vêtus d'habillements neufs. Les sièges
sont polis à neuf et couYorts en étoffes rouges. La porte s'ouvre à deux battants pour faire entrer l'étranger, et le mattre de la maison est assis sur un sofa dans un ang|e de la pièce ; mais il se lève et s'avance vers l'firrivant^ tandis que les tam*tams retep tissent sous les coups de baguettes garnies de drap. Alors le^ deux Chinois se font force révérences et com* pliments, qui, si l'étranger est d'un haift rang, peuvent durer dix minutes. Enfin on s'asseoit, le maître de la maison isur le bord du i^ofa ou bien dans un fauteuil auprès de l'arrivant, si ce n'est point un grand personnage. Une table re^ couverte en marbre, qui se trouve visrfi-^i^ de chaque faut^uil, reçoit alors le thé, qui est ap^ port4 en même teropp au maître de la maison ; l'étri^ng^r porte h tasse k ses lèvres et boit à Ifi santé de son hôtq, En prenant congé, le maître de la ipaiçon ce lève pour l'accompagner en lui faisant 4^ nouveau i^ai^fes poljtes/^ps. Quelquefois il pousse les égards jusqu'à pp^r à tue-tête (i^s coippUi^ents flatteurs, t^ndjç que l'éirauger s'éloigne dans sa chaise ; i) y^ sans dire que celui-ci y répond à son tour.
Les fêles du nouvel an 4ojvent d^rer dix
jours d'après la loi, mais soBVenl on les pro-^ lonfe ivL double; je vais en donner une descriptfo» jour j[Mir jour.
' La première journée se nomme Kay-Yat (le jj^fiÊT des oiseaux). Cette fête est destinée à rappeler que les votaiiles sont une des nourritures de l'hommp; on s^abstienC de viande durant ce îonr, et les rigoristes ^^^servent même un jeûne séyèi^s. Une parli<^ularité bizarre à cette solennité est 1^ usage où sont les Chinois de cacher les balais et d'enlever les s<mnettes, comme des portia-malhefors.
La seconde journée se nopime Kou-Yat(le jour dps chiens). Les Chinois vâièrent tellemmt les chinas qu'ils ont des ouvriers spéeialpmept chargés de leur fabriquer des cere^içîls. Ils croient qu'un de leurs sages fut pré- $^mé de h mort par un de ces animaux qui dévora son assassin ; jet pmirtant, par une singulière înoonsécpience , les Chinois mangent la chaîr de cet anima).
Le troisième jour est piommé Ciien-Yat (jour des porcs). Il en est de cette solennité comme de la précédente ; les Chinois vénèrent la mémoire d*un de c^s animaux qui sauva, suivant epx, un manuscrit précieux de Tinoendie; aussi s'abw
stient-on de la chair de porc durant ce jour; quant au reste du temps, c'est ce qui forme le fondement de tout dîner chinois. Le même Chinois qui m'expliqua la solennité du troisième jour, m'a raconté une fable absurde sur certain singe qui, disait-il , avait découvert en Chine un manuscrit presque détruit. Un Européen, entre les mains duquel il était tombé, en avait extrait les vingt-quatre lettres de Falphabet européen. Si je rapporte ce conte absurde, c'est pour don* ner une idée de l'excessive vanité de ce peuple ^t de son mépris pour les nations européennes; car le narrateur me rapportait le fait comme notoire. Beaucoup de Chinois sont persuadés que les singes pourraient parler tout comme les hommes, et que, s'ils ne le font pas, c'est par pur caprice de leur part. Enfin, ajoutons que lorsque la petite vérole atteint un enfant , les parents s'empressent d'envoyer un porc au temple voisin, où ces animaux sont religieusement nourris jusqu'à leur mort. En général les Chinois croient aux contes les plus absurdes, et toutes nos histoires de sorciers et de revenants ne sont rien auprès des leurs.
Le quatrième jour se nomme Yaong-Yat (le jour des brebis); ce jour est consacré à Pun-
Kvon-Venga, berger qui vëcul pauvre, ne se
nourrissant que de légumes et n'ayant pour
véteoients que Técorce des arbres, mais qui
enseigna tout le parti que Ton pouvait tirer de
la toison des brebis. Le temple qui lui est dédié
ne reçoit en offrande que des fruits , des légumes , des sucreries et du vin.
Le cinquième jour se nomme New- Yat (le jour des vacbes) ; un de ces animaux allaita un jeune enfant dont les parents avaient péri, et qui, étant devenu mandarin par la suite , lui éleva un temple. Telle fut la cause première de Finstitution de cette fête; aussi beaucoup de Chinois s'abstiennent-ils tout-à-fait de la chair de bœuf; d'autres y renoncent à Tàge de quarante ans, sans quoi ils croiraient leur salut compromis. €eci me donne l'occasion de faire observer qu'il est d'usage en Chine de ne porter des moustaches qu'à partir de l'âge de quarante ans, et de ne laisser croître sa barbe qu'à cinquante ; ce qui s'applique principalement à ceux qui , s'étant mariés jeunes , ont de grands enfants à l'àge de cinquante ans : s'ils ne se conformaient à l'usage , on ne manquerait pas de les qualifier de ci-^devant jeunes hommes.
La sixiàBe jouroée se nomme Ma-YM; e'tk
le jour des chevaux. Cette fête a été mstiioéè
pour imprimer au peuple âe la considération
pour <^et utile quadrupède;
C'est à l'homme qu'est consacré lé septièmt jour 'y il se nomme Yen-Yat. Pon-Tso, qui apprit
aux Chinois à se nourrir de riz, dé blé et de
vîaâde, est la divinité du jour f un temple loi est
dédié* Les ofl^andes offertes à èe dieu ne peaveài
consister qu'en vin y en èau et en légumes.
C'est encore à Pon-Tso qu'eM dédié le hititième
^our^nommé Ko-Yat (le jour des git^ains); Pon^Tso
apprit le premier que l'on poirvait utiliser Ié$
grains et s'en faire une nourriture.
Pon-Tso est aussi la divinité du neuvième jouf, et quiconque veut oI>tenir du bonheur doit s'empresser de lui porter des oifrandes le jour de Mo- Yat (jour du lin).
Pon-Tso est e» un mot le prom/ôteur de bien des découvertes;^ sans lui les Chinois ig&oitaraient la saveur des^ fèv^ et des poi« ^ car ce ftit lui qui cultiva le pr^aier les plantes potagères; aussi le dixième jour lui appartient-il sous le nom de Yo-Iat (le jour des pms et des fèves); On dit que Pon-Tso vécut autant que Matfatasalein ,
et les Chinois lui accordent la sagesse de Salomon ; aussi toutes les découvertes utiles lui sontelles généralement attribuées!