CHAPITRE IX
Premier mois de Tannée chinoise. — Second mois; Sacrifices offerts aux mânes des trépassés. — Troisième mois ; la Fête des Lanternes; Jeux. — Quatrième mois; le Dieu des fleurs.
— Cinquième mois; Honneurs rendus au dieu Chaq-Kong; ses actions. — Sixième mois; Fête de la déesse Koun-Yame.
— Septième mois ; les Six déesses. — Huitième mois; Honneurs rendus à la lune. — Neuvième mois ; les Serpents ; Tradition concernant les deux rois ; Offrandes au dieu des feux. — Dixième mois ; Manque de confiance dans les étrangers ; Divinités subalternes; Respect des marchands. —Onzième et douzième mois.
Le premier mois de Tannée se nomme Yat- Youit. Dans le courant de ce mois les voleurs célèbrent la fête d'un brigand fameux qui nonseulement parvint à s'évader de prison, mais parvint encore à la dignité de mandarin. Ce mois renferme toutes les fêles décrites dans le précédent chapitre, et un grand nombre de Chinois
le passent à se divertir et à faire bonne chère.
Le second mois, qui se nomme Ei-Youit, est considéré comme le plus important de tous, étant
répoque où les enfants rendent les honneurs funèbres aux parents qu'ils ont perclus ; les offrandes consistent en pareil cas en riz, viande , poisson et fruits de la saison. Des bougies nommées lap-chock sont allumées et placées à l'entour du tombeau , sur lequel on brûle du papier d'or et d'argent ; ces bougies ont environ trois pouces de long; elles sont de couleur rouge, et leur mèche est une baguette en bois de sapin entourée de coton, laquelle se prolonge en dessous, et forme une pointe qui sert à ficher la bougie en terre , de manière à se passer de chandelier. Voici quelles sont les cérémonies observées en allant rendre hommage aux tombeaux.
Le fils aine , ou la personne la plus âgée de la famille, s'avance vers le tombeau, suivi desautreâ membres, qui se rangent tous derrière lui ; les prières commencent alors, durant lesquelles les assistants se mettent souvent à genoux et se prosternent trois , six ou neuf fois, en adressant des prières aux divinités pour qu'elles protègent et sauvent l'âme du défunt. Ensuite une petite partie des offrandes est répandue sur le tombeau : le reste , si ce sont des gens à leur aise, est donné aux pauvres; dans le cas contraire, la famille se le réserve.
C'est dans le covràort du Sim-YÀwh ( te troi* sième moié ) que Yoû eélèkfre la fête des Lim^ tet*fies^ qui consisté à en sufif)etidre un ^rand nombre de fôrniès Tariéesy et repré^entaiit des ftoiâsèns , dés quanlrupède^ et des olseaui : à la nuit ioïhMtitë les lanlérnes s'aHdment, el là foule des promeneurs êe répand de tous lés cotés« J'ai md^ménJie tu un dhigosr gigantesque , pouvaiA avoir plus de 100 mètres de longueur, dont le corps entier était formé d'un grimd honbrë dé lanternes ; on l'apporta devant notre factoreHe^ et les hômnies qui en dirigeaient les moiivemèiits le faisaient aveb tanf d'art qu^on eût pu croire que c'était un anomal monstrueux ^i s'avançait. Les Lanternes ne sont pourtant paâ les sëuks divertissements du troisième mois; dé tontes parts dans les rues s'élèvent dés ba* raiqpues construites pour cette circonstance, où l'on représente des pièces en Fhonneur des héros et des demi-dieul que l'on fête dans ce mois : les rèles de femmes y sont remplis par de jeunes garçons, parce qu'il est défendu aux femme» de se montrer sur le théâtre. Des processions praa* peusès circulent dans tes rues ; on y voit figurer desjetmes filles montées sur des espèces de tables que des hommes portent sur leurs épaules. Ces
porteurs eiitrent afinsi dans les maisons riches poQT y quêter au profit des prétreè de Tay-Pock (le diea de nord). Les ÛUes qui remplissent ces rôles soB^t d'une classe telle qu'il ne lefur est per-^ mis de se montrer en public que dans cette seule occlKiioii. Mais c'est la fête des Lanternes qui est te principal divertissement de ce mois, et le luxe des illuminations dépend de Tabondance de la récolte du rii. Si le peuple en a été satis&it, il témoigne sa reconnaissance aux divinités par la grande quantité et Télégance des lanternes*
Le Tsi-Youh (quatrième mois) est consacré à Sàm^Hary, la divinité des fleurs, qui^ d'après ce qu'oa m;'en a di t^ esl semblable à la Flore des an-^ ctens Grecs, au sexe près : un temple magnifique fui est dédié oh Ton apporte des offrandesde fruits^ de légumes et des gâteaux, et pendant trois jours des rej^ésentations ont lieu en son honneur sur des théâtres élevés exprès auprès du temple.
Ung-Youit est le nom du cinquième mois ; il est dédié àCbay-Kong, qui suivant la mythologie chinoise détruisit un dragon épouvantable, en lut Aiisant avaler une boule de riz dans laquelle avaient élé mis des fers tranchants.
Le cinquième jour dece moisest consacré à des courses sur Teau, dans des bateaux qui se nom<^
ment baleaux-dragons , à cause de leur forme* Ces bateaux, d'une espèce particulière, contiennent de quarante à quatre-vingls personnes qui ne peuvent s'y placer que par deux de front. La poupe et la proue s'élèvent de quatreà cinq pieds au-dessus de l'eau et représentent la tête et la queue du monstre ; tout le bateau est joliment peint et doré, et vers le milieu se trouve un tamtam dont les sons règlent les mouvements des rameurs.
Comme les femmes chinoises n'ont la permis* sio&de se montrer en public que deux fois, dans cette occasion et au mois de juillet, h la fête de Foti, il en résulte que la fête des bateaux attire uneaffluence immense qui donne àcette solennité une apparence magique; toute cette foule est dispersée dans un nombre infini d'embarcations, tandis que le rivage est également couvert de monde. Le principal amusement de ces espèces de joutes est de chercher à se dépasser le uns les autres; aussi les bateaux-dragons circulentils avec une extrême vélocité, s'entrechoquent souvent et sont même exposés à chavirer; mais les Chinois étant bons nageurs , il n'en résulte pas d'accidents, et lorsque pareille chose arrive, les rameurs n'ont rien de plus pressé quederc-
tourner la barque, de la vicier et de continuer leur course comme si de rien n*était.
Le sixième mois se nomme Lock-Youit ; on y remarque la fête de Koun-Yame, divinité protectricedes femmes et des enfants, qui se célèbre le dix-neuvième jour du mois.C'estla seule divinité de cette espèce qu'aient les Chinois; ils rapportent à son sujet que l'esprit du mal s'étant métamorphosé maintes fois en bête féroce pour exterminer la population, Koun-Ya me prit la figure d'un jeune homme, passa un anneau magique au cou du mauvais esprit, et le força ensuite à lui apprendre l'art de se revêtir de cent huit formes différentes. Koun-Yame se sert depuis lors de ce merveilleux secret pour être utile à la nation chinoise; aussi celle-ci lui at-elle élevé un temple dans les environs de Canton, où des milliers d'habitants vont adorer la déesse le dix-neuvième jour de ce mois. On la représente une l^irondelle à la main, car elle protège cet oiseau ; aussi les Chinois se gardentils bien de tuer les hirondelles qui apparaissent ordinairement en Chine dans cette saison de
l'année.
Au septième jour du septième mois, nommé Tsat-Youit, six déesses descendent du ciel pour
se baigner dam Iqb rivières de Ifi Chine, et par ce bain elle$ en dépurent tes eaux, Getle croyance est telLement accréditée que l'on a bien soin d'aller puiser de cette eau à trois heures apf es mi-^ nuit, moment où elle est sanctifiée par les diiri** nités qui viennent s'y baigner, ce qui la rend inporruplible. Les six étoi1e|3 des Pléiades, virî^ blés à l'œil , sont précisément pes déesses , suivant l'opinion des Chinois ; quant à la septième, étant mariée, il lui est défendu d'accompagner ses sœurs. On voit que cette fable a de l'analogie avec la mythologie grecque.
La saison froide apparaît en Chine au hui-* tième mois, pommé PatrYouit. L'humble Tsimia est la déesse de cette mauvaisesaison ; on la fête le quinzième jour du mois, et le peuple brûle en son honneur une grande quantité de papier doré et argenté, afin d'en obtenir une proteption bienveillante. Les offrandes consistent en divers gâteaux, légumes, frnjiis confits, et surtout en ignames qui sont squp sa protection spéciale. L'usage yj3ut qpe les personnes qui pe connaissent s'envoient ce jour-là diverses pâtis$erie$.
Le cerf-volant fait le divertissement du neuvième mois, le Cou-Y ouit, par c'ept à pptte éppque que commencent les vents du nord -est. Ces
ÎQWU $piit fait$ avi^c beaucoup d'art, et repn?-septent de$ objets animer, tels que des oiseaux, des gerpenls ou des icrocodiles. A la partie supérî^ure du cer^volant est fixée une légère baguette ^n l^ipbou auprès d'un fil fortement tendu. L'appareil étant lancé dans l'air, cette baguette est mise en niouvem.ent par l'effet du vent, çt frappe le fil qui vibre en produisant un son d'une espèce particulière. On prétend que ce son produit le mot fou-yan^ et voici la légende sur laquelle se fonde cette opinion. Deux rois vivaient dans une antiquité reculée , l'un connu par sa bpnté et l'autre par la haine qu'il inspirait. Comme il est rare que la bonté puisse exister paisiblement auprès d'un méchant, le mauvais roi s'empara des Etats de son voisin, el, l'ayant fait prisonnier, se disposa même à le faire mourir. Un cachot renfermait l'infortuné moparque, qui n'attendait plus que la mort, lorsque son vainqueur, éveillé la nuit par un vent vjolent dp nord-est, crut entendre le mot fang (prends garde à toi) se répéter au milieu des mugissements de l'air; en même temps le nom de son prisonnier lui apparut gravé sur le plancher de ^a chambre. Â ces signes certains du cpurroux des divinités , le roi reconnut ses
torts, renonça à ses projets meurtriers et rendit même la liberté à son prisonnier. Telle est cette fable : ajoutons qu'on n'oublie pas de lancer un cerf-volant en l'honneur du bon roi. L'usage de brûler du papier doré et argenté s'applique aussi aux hommages que l'on rend au dieu du feu, Vack-Uhong ou Fo-Shan. On le dépeint d'une taille gigantesque et avec trois yeux grands et hideux. Les papiers brûlés en son honneur portent les noms de ceux qui implorent la protection de la divinité ; les autres offrandes consistent en lampes, en lanternes et en comestibles. Ces cérémonies s'accomplissent souvent dans des bateaux élégamment illuminés, et au son des tam-tams. Par une nuit sombre, le coup d'œil que présentent toutes ces embarcations éclairées est extrêmement joli.
Plusieurs Européens ont confondu cette divinité avec le démon, ce qui les a conduits à penser que les Chinois adoraient l'esprit du mal. Au reste, il se peut que des Chinois, pour exprimer la terreur que le feu leur inspirait, l'aient qualiûé de démon, ce qui aura causé leur méprise. Quoi qu'il en soit, cette terreur est bien naturelle, car le feu occasionne d'affreux ravages en Chine, ce qui ne peut guère être autrement dans un pays
où il n'existe aucune police contre les incendies. C'est pour ces raisons que les Chinois ont une grande vénération pour Vack-Huong ; les gens riches surtout lui apportent de nombreuses offrandes , qui sont déposées sur des tables décorées, et une fois les cérémonies achevées, ces différents mets sont distribués aux pauvres.
Un grand nombre de fêtes sont portées au ca-r lendrier chinois pour le Tong-Chi-Chan-Youit^ dixième mois , mais comme c'est précisément répoque ou les étrangers affluent à Canton , le gouvernement, qui redoute tout ce qui peut occasionner des troubles , a remis la célébration de ces fêtes au cinquième mois, la ville étant peu fréquentée dans cette saison. Je crois né* cessa ire de faire remarquer ici que toutes les fêtes qui appartiennent aux douze mois de Tannée sont des solennités religieuses ; aussi leurs cérémonies ont-elles lieu dans l'intérieur des pagodes, et les frais qu'elles occasionnent se couvrent au moyen de souscriptions particulières; le mépris accueillerait celui qui se montrerait avare en ces circonstances. Quant aux autres divertissements publics, le gouvernement n'en donne pas;. quelquefois cependant le vice-roi de Canton ou quelques riches manda-
rîns font représenter des pièces sut* des théâtres en bambous que Ton élève exprès devaini leurs demeures ; l'entrée à ces représentation!» est libre et gratuite.
Chaque pagode est habitée par une divinité du second ordre, et c'est au vingt -cinquième jour du dixième mois que ces divinités reriaonlent au ciel pour rendre compte de leurs travaux à Djose-Youck-Chi, la principale divinité. Au quinzième jour de la nouvelle année, les rapports doivent être terminés, et les divinités redescendent ici-bas pour veiller aux affaires dé ce monde. C'est pendant le temps de cette absence que toutes les réparations se font aux pagodes; les objets du culte sont renouvelés oil mis à neuf ; en un mot, on fait des efforts pour recevoir dignement les célestes hôtes. Si par malheur les prêtres ne remplissaient pas exactement ces devoirs, le peuple est persuadé que les plus grandes calamités en seraient la suite cer-. tain^. Disons enfin, pour compléter la description des solennités du dixième mois, que c'est alors que les négociants dont les spéculations ont réussi adressent des actions de grâce à Tso-Pack-Sing, divinité qui a beaucoup d'analogie avec le Mercure des Grecs, si ce n'est
que le Mercure chinois ne protège pas les voleurs.
La seconde et la meilleure récolte de riz se fait au onzième mois, le Chap-Yat-Youit, dédié au dieu Tay-Say, qui comme la Cérès des Grecs protège les moissons. Des gâteaux faits avec le nouveau riz, ainsi que d'autres mets, sont des présents que se font alors les amis. La cérémonie religieuse qui a lieu à l'arrivée de cette saison est bizarre ; on commence par apporter dans le temple de grandes terrines de riz cuit en offrande au dieu; dont une partie se répand devant l'idole ; ceci fait, les prêtres s'arment de bambous et en frappent l'air à coups redoublés, ce qui termine la cérémonie. Les Chinois pensent apparemment que Tay-Say fait autant de cas du bambou qu'eux-mêmes; aussi le représententils tenant un bambou dans une de ses mains , tandis qu'il tient dans l'autre une charrue traînée par un buffle ; un seul de ses pieds est chaussé. Les Chinois^croient que si ce dieu leur apparaissait en songe avec ses attributs, ce serait un signe certain de mauvaise moisson.
Il ne me resterait plus pour achever la description complète des fêtes de Tannée chinoise qu'à décrire celles du Chap-Si-Youit, le douzième
mois; mais comme elles ont une grande ressemblânce avec les précédentes , nous croyons de-* Yoir omettre ces détails , pour éviler des répétitions.