CHAPITRE XL
Rapport entre les caractères et les coutumes des Chinois de toutes les classes. — Langage et éducation. — Chinois la> borieux et économes. -^ Le mandarin des pauvres. — Anecdote. — Police de Canton. — Adresse des voleurs. — Usuriers. — Premières relations commerciales avec l'Europe. — Prohibitions, — Négociants du hong. — Relation de famille.
Les Chinois de toutes les classes, riches et pauvres, ont les mêmes usages, le même costume , et se livrent aux mêmes pratiques extérieures; leurs esprits même se ressemblent ; en un mot , il n'y a de différence parmi eux que celle qui résulte naturellement de la richesse ou de rélévation du rang. Pour ce qui est de l'éducation, nous avons dit à quel point elle était arriérée comparativement à l'éducation européenne ; mais quant aux classes pauvres, l'instruction dont elles sont susceptibles y est peutêtre plus générale qu'en Europe ; c'est au point qu'il n'y a que des individus de la classe la plus-
ter
iiii$érable qui ne sachent pâs lire et écrire; mais là se borne Téducation chinoise, car ils n'ont aucune idée de celle dont le but est d'orner et d'éclairer l'esprit.
'On, assure que la langue chinoise a plus de soixante mille signes ou lettres , dont la moitié n'est pas en usage, et la majeure partie des autres ne s'emploie que pour traiter de l'interprétation des lois et de quelques matières spéciales, d'où l'on pourrait conclure que le nombre des signes calligraphiques employés habituellement n*est pas considérable ; cependant un lettré ne peut aspirer au titre de savant à moins de connaître quinze ou vingt mille lettres, ce qui exige à peu près la moitié de la vie commune. L'art de lire et d'écrire que possède généralemeûl la classe pauvre , comme je viens de le dire, consiste à connaître un certain nombre de signes suffisants pour des opérations de négoce ou pour exprimer les divers procédés d'un art ; aussi, ceux qui ne connaissent que les signes qui sont indispensables à leur état ont souvent recours à un sbing-shang qui les aide de son érudition. L'instruction de la classe pauvre, si vantée par certains voyageurs, se borne donc à fort peu de chose : tout consiste pour eux à
retenir un certain nombre de figures bizarres, suffisant à peine à exprimer les rapports les plus simples de la vie. Mais il est un autre usage bien funeste auquel ils emploient la lecture; c'est à lire des livres immoraux dont la composition suppose les penchants les plus dépravés; ces livres sont à la vérité défendus par les lois, mais les libraires parviennent à se soustraire à la prohibition et à les vendre publiquement, moyennant une légère rétribution à payer à Tinspecteur de police du quartier. Si ces éléments d'instruction sont aussi généralement répandus chez les Chinois, cela provient de leur application naturelle, de ce qu'il est dans le caractère de cette nation de chercher à se procurer une modeste aisance par un travail soutenu; enfin, de ce que le nombre des shingshang est grand, de sorte que les parents peuvent faire enseigner la lecture et l'écriture à leurs enfan ts à très peu de frais. 11 y a sans doute des exemples de paresse et de dissolution parmi le peuple, mais j'ose affirmer qu'ils sont plus rares en Chine qu'en Europe, et que le nombre des débauchés est bien minime eu égard à la population.
Comme il n'existe pas d'hospices où les pauvres soient recueillis et soignés, rien ne s'oppose
à la plaie du paupérisme; aussi voit-on des troupes entières de mendiants, dans un état de nudité presque complète, errer par les rues de Canton, et y périr quelquefois de misère ou d'inanition. Ces réunions de vagabonds se composent ordinairement de cinq à vingt individus, qui ont soin d'annoncer leur approche par un vacarme horrible de chansons, accompagnées de tam-tam et de cymbales; le bruit redouble principalement auprès des demeures des riches marchands, qui, pour se délivrer de ces hôtes repoussants et incommodes, leur donnent toujours quelques monnaies. Ces êtres dégoûtants ne se contentent pas d'exposer aux regards les plaies les plus repoussantes, mais beaucoup parmi eux ^ se font encore des entailles dans diverses parties du corps pour mieux mériter de la charité du public.
Ceci me donne l'occasion de citer un nouvel exemple de la vénalité des agents de l'autorité. Un mendiant qui passait un jour devant ma maison y tomba accablé de lassitude et mourant de faim : en sortant je lui donnai quelque argent; mais comme il était incapable de faire un seul pas, mes gens reçurent l'ordre de lui apporter des aliments. Le soir cependant je retrouvai
le malheureux au même endroit, et mes gens me dirent qu'ils n'avaient pas obéi à mes ordres dans la crainte que cet homme ne mourût et qu'ils ne fussent ensuite responsables de sa mort. Je les forçai pourtant à lui porter du riz; mais il était trop tard , car le mendiant ne tarda pas à expirer. Aussitôt je m'empressai de prévenir le mandarin des pauvres, sans lequel, comme je l'ai déjà dit précédemment, on ne pouvait pas enlever le corps, et j'obtins qu'on l'enlèverait moyennant dix piastres. Le propriétaire de la maison, en apprenant ce qui s'était passé, vint me trouver pour me restituer cet argent et me témoigner toute sa reconnaissance, en ajoutant que s'il avait dû traiter directement avec le foncûonnaire il n'en aurait sans doute pas été quitte pour trente piastres.
Je dois pourtant rendre justice aux mesures de police établies pour la sûreté des rues de Canton pendant la nuit. Chaque rue a une porte que Ton ferme exactement à huit heures du soir ; des gardiens s'y tiennent et ne l'ouvrent aux personnes qui 3e présentent qu'autant que celles^i scmt pourvues d'une lanterne sur laquelle est inscrit }e nom du propriétaire de la maison que la personne habite. Outre ces gardiens salariés
par l'Etat , il y a encore uii gardien particulier préposé à chaque rue, lequel est entretaiu par les babitiintSy mais cependant confirmé dans ses fonctions par les autorités de la ville. Ce qui aide encore à la bonne police de Canton, c'est que chaque propriétaire est responsable des personnes qui habitent sa maison.
D'après ces sages mesures on serait porté à supposer que les vols avec effraction doivent être rares, et pourtant l'habileté des voleurs chinois est telle que ces accidents se répètent fréquemm^it. Ce qui d'ailleurs favorise beaucoup les voleurs, c'est la construction même des maisons et des magasins, qui,' couverts d'une simple toiture en tuiles, qu'il est bien aisé d'enlever, n'ont point de plafond et sont à un seul étage. Lorsqu'ils veulent donc commettre un vol, leur pre* mier soin est d'escalader une muraille ; une fois sur le toit, ils passent ainsi d'une maison à l'autre jusqu'à celle qui tente leur cupidité; quelques tuiles sont alors enlevées , les voleurs descendent dans rintérieur et enlèvent souvent de cette manière des quantités considérables de
marchandises sans que le moindre bruit ait signalé leur présence. On m'a assuré, au reste , que ces malfaiteurs étaient en pareils cas de
connivence avec les gardiens des rues, qui n'en continuent pas moins, durant ce temps, à donner des preuves de vigilance , en indiquant les heures par des coups qu'ils frappent avec les bambous dont ils sont armés. Pour mieux échapper aux poursuites, lorsque les voleurs pénètrent ainsi dans les maisons, ils ont souvent le soin de se dépouiller entièrement de leurs vêtements et de se frotter d'huile, de sorte qu'il est presque impossible de les saisir, quand bien même on serait instruit de leur présence. Mais ce n'est pas seulement à l'audace des malfaiteurs que les Chinois attribuent leurs trop fréquents succès^ ils prétendent encore que les voleurs font usage de certaines fumigations narcotiques dont l'effet est si puissant que, lors même qu'on verrait enlever ses effets, on serait dans l'impossibilité de s'y opposer. Ce fait m'a été rapporté par un riche marchand de ma connaissance, qui me le raconta et m'assura qu'il en avait été victime lui-même. Si les voleurs de nuit et en grand sont aussi habiles, leurs confrères les voleurs de jour ne leur cèdent pas en adresse. J'ai vu moi-même un passant dévalisé de tout ce que contenaient ses poches, et ses poches mêmes retournées sans qu'il eût eu le temps de
s'en apercevoir. Enfin la classe complémentaire des receleurs d'objets volés existe aussi , et il est rare qu'on parvienne à leur faire restituer le produit des vols; ils se renferment ordinairement dans un système de dénégation qui ne cède
souvent qu'aux tortures de la question.
Le nombre des préteurs sur gages est très
considérable à Canton , et parmi eux ceux qui spéculent en petit font aussi très souvent le métier de receleurs. Tous les préleurs paient patente au gouvernement pour exercer leur état, et ils remplacent en Chine les banques d'Europe, avec la différence qu'en Chine les règlements qui régissent la matière sont si vicieux que ces préteurs au lieu d'être utiles au pays lui nuisent considérablement. Les principaux d'entre eux possèdent de grands capitaux qu'ilsavancent en prenant des hypothèques sur des marchandises, et moyennant un intérêt qui se règle d'un commun accord. La plupart d'entre eux donnent moins du tiers de la valeur à laquelle ils estiment eux-mêmes les marchandises, ou bien le prix courant le plus bas, en exigeant des intérêts exorbitants, surtout lorsqu'ils voient que Fem-
prùnteur à besoin d'argent. Ces intérêts s'élèvent
de 15 jusqu'à 20 pour 100, et s'ils ne sont pas
remboursés à terme ^ les marchandises détiennent la propriété du préteur. Les avancer se font sans indiquer dans Tacte le nom de celui qui emprunte, de sorte que l'Objet engagé se restitue ensuite au porteur du reçu, sans exami* ner s'il y a identité de personnes. On a tu des négociants embarrassés dans leurs affiiires, forcés de recourir à des emprunts onéreux, y re-* courir encore plusieurs fois dans l'espoir de se remettre au niveau de leurs engagements^ et succomber enfin à une ruine complète, tellement la législation a peu songé à garantir l'emprunteur contre un préteur empressé à s'approprier le restant de sa fortune. Aussi, avec un manque aussi complet d'institutions bienfaisantes et des abus aussi monstrueux, aurait-on de la peine à s'expliquer l'étendue du commerce extérieur de la Chine, surtout avec l'archipel Indo- Chinois, sans le caractère patient, économe et laborieux de ce peuple , qui parvient à surmonter d'aussi grandes difficultés et même à augmenter ses richesses.
C'est dans le port d'Imoa, dans la province de Fokien ou Fu-Tsâne, que s'ouvrirent les pre* miers rapports entre les Européens et les Chi-^ nois, et il est très probable que ce commerce du^
rerait encore sans l'atteinte que lui portèrent quelques négociants et le désir d'établir un monopole à Canton (2^). Dès lors le commerce européen commença à s'établir dans cette ville au milieu des vexations les plus grandes et des humiliations les plus offensantes ; puis la Compagnie chinoise s'organisa d'après Favis de Puhan-Kai^Qua, cet administrateur célèbre dont nous avons eu occasion de parler. Mais c'est de Fo-Kien que le thé fut apporté pour la première fois en Europe, et le nom de thé vient sans doute de ce qu'on nomme cet arbrisseau tey dans le Fo*-Kien, tandis qu'à Canton il s'appelle tcha.
On concevra sans peine qu'un gouvernement aussi faible et aussi soupçonneux que celui qui existe en Chine a dû prêter les mains avec joie à l'établissement d'un monopole qui lui fournissait les moyens de surveiller le commerce européen sans s'exposer à une rupture? Affectant en outre la ville de Canton à ce commerce, c'était la placer sous l'inspection d'un vice-roi pourvu de tous les moyens de percevoir régulièrement les droits de douane, et de faire respecter les règlements. Puis, en établissant la compagnie du hong, le gouvernement s'est ménagé de nouvellei^ garanties d'ordre, car il la rendit responsable de
la conduite des commerçants européens. Pour la majeure partie des marchandises, c'est la compagnie qui possède à elle seule les droits d'importation et d'exportation ; elle paie pour cela de certains droits (^). Les marchandises que le hong n'a pas le droit d'exporter sont le cuivre, l'étain, le fer, le salpêtre, le sel et la poudre.
Un très grand nombre de marchandises sont prohibées, et cette mesure, dont le but a probablement été de protéger l'industrie du pays, n'a fait qu'ouvrir une large carrière aux malversations et à la contrebande, qui est devenue l'industrie la moins dangereuse et la plus lucrative. Il en est de même de la compagnie du hong que le monopole devait soustraire à toute rivalité, et en ceci encore il y a eu erreur par la corruption des membres de la compagnie. En effet les Européens achètent souvent des marchandises chez des marchands à des prix plus avantageux que ceux de la compagnie, pour les faire exporter ensuite par quelques membres peu riches du hong, auxquels ils paient aussitôt le montant des droits, que le gouvernement n'exige que dans un délai de douze mois ; ce plan a fait beaucoup de tort à la compagnie du hong.
Plaçons ici pour terminer ce qui nous reste à
dire des coutumes du pays, quelques observations que j'ai été à même de recueillir sur cet objet. Lorsqu'un père en mourant laisse up fils majeur, c'est à lui que passe l'autorité dont la ]oi investit les. pères de famille; mais si l'aîné des fils était encore mineur, ces droits passeraient au plus proche parent paternel ou maternel. Si des parents sont dans la misère ou si des infirmités les empêchent de pourvoir à leur entretien, ce sont les enfants qui en sont chargé^. On voit quelquefois des enfants conti- %nuer à habiter sous le même toit après la mort de leurs parents ; mais cependant il est rare que la bonne intelligence continue à subsister au-delà de l'époque du partage , et si l'héritage est considérable les neveux viennent encore accroître les emfbarras et les dissensions.