‹ Spet années en Chine; nouvelles observations sur cet empire, l'archipel Indo-Chinois, les Philippines et les Iles SandwichChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Différentes espèces de thé. — Sa préparation et manière dont

on l'assortît. — De son choix ; expérience à faire pour cela.

— Comment on remploie. — Dessiccation et emballage. —

. Adresse des trieurs chinois. — Observations générales sur le

gouvernement. — Commerce extérieur, particulièrement

- en ce qui concerne le thé.

Le thé est maintenant d'un usage si général en Europe que je crois pouvoir placer ici quelques renseignements sur cet arbrisseau ; ces renseignements m'ont été fournis par des Chinois qui avaient été plusieurs fois dans les provinces où on le cultive et où on le prépare. J'ajouterai que je crois ces. renseignements exacts, attendu que, bien qu'ils me soient parvenus de diverses sources, ils se rapportent parfaitement entre eux.

On distingue quatre espèces de thé dans le commerce de Canton (^^)^ savoir : le bohéa, l'ankay, le byson et le songlo. Il y en a bien encore

quelques autres espèces, mais comme elles sont rares et qu'on ne peut se les procurer qu'en petites quantités, il ne s'en exporte pas. Ces espèces rares se vendent dans l'intérieur à des prix très élevés.

Le bohéa et l'ankay servent à la préparation de tous les thés noirs dont voici la nomenclature :

lo Le bohéa et l'ankay-bohéa.

Le bohéa est de qualité ordinaire ; il se vend à Canton de 12 à 14 taëls le pékul («»).

L'ankay-bohéa est inférieur au précédent; son prix est de 8 à 10 taëls le pékul.

Faisons observer que le mot ankay précédant celui de bohéa indique une qualité inférieure à celui qui porte simplement le nom de bohéa. Ces deux mots sont les noms de deux districts d'une même province.

2* Le bohé^congo et l'ankay-congo.

Ces deux qualités sont supérieures aux précédentes; le bohéa-congo s;e vend de 18 à 22 taëls le pékul, et l'ankay-congo de 15 à 18 taëls.

3' Le bohéa-kampoy et l'ankay-kampoy.

Ces thés sont préférables aux précédtotfi( ; le premier vaut de 24 à 27 taëls le pékul, et le second de 23 à 24 taëls.

4* Le bohéa-souchong et rankay-souchong.

Le bohéa-souchoDg yarie de 26 à 46 taêls le pékul, et l'ankay-soucbong de 20 à 30 taëls.

Il existe en outre des qualités supérieures de souchong qui ont un goût et un arôme délicieux ; ces qualités valent de 60 à 80 taêls le pékuL D'autres sont mélangées de fleurs ; ce sont le fa-xyun-lcha, le pou(chong-tcba, le sung-tchytcha, le liung-tiun-tcha et d'autres. Il existe aussi un thé de fleurs de l'espèce ankay; comme son goût est assez ordinaire, il se vend à bon marché, de 12 à 18 taêls le pékul.

So Le bohéa-pékao et l'ankay-pékao, ou pour mieux dire pého, suivant la prononciation chi* noise; le premier vaut de 40 à 120 taêls le pékul , et le second de 32 à 42.

Le pékao se prépare avec de jeunes feuilles que l'on cueille avant qu'elles ne soient tout-àfait ouvertes, et lorsqu'elles sont encore recouvertes d'un duvet blanchâtre. C'est ce qui fait que les Européens lui donnent improprement le nom de thé de fleurs ; la fleur du thé est blanche ou d'un rose tendre, et ressemble beaucoup à celle de l'églantier. Toutes les feuilles du pékao devraient donc être blanches, mais cela est rare,

parce qu'on mélange ordinairement des feuilles nouvelles avec des feuilles anciennes.

La toute première qualité de pékao à longues feuilles blanches, sans aucun mélange de jaune, est très rare ; c est tout au plus si Ton en apporte annuellement deux ou trois pékuls, et moins encore à Kiachta, pour être vendus aux Russes. Quant à la qualité mélangée, il en vient considérablement à Kiachta , et ce thé se vend en Russie jusqu'à 25 roubles la livre.

Il est hors de doute que les thés noirs sont plus sains que les verts, ce qui tient à leur nature ainsi qu'au mode de préparation. Pour préparer les premières qualités vertes, on commence par enduire les feuilles d'un empois fait avec le riz, puis on les roule entre les doigts pour les faire ensuite sécher sur des feuilles de cuivre. Quant aux qualités ordinaires noires et vertes, on les sèche dans des corbeilles en bambou où les feuilles se roulent d'elles-mêmes en les exposant à la chaleur ; quelquefois pourtant on a le soin de rouler les feuilles entre les doigts.

Les Chinois sont convaincus que le thé vert agit sur les nerfs, aussi en font-ils peu d'usage ;

et en effet son action sur l'économie animale doit être bien énergique lorsqu'il a été teint avec du prussiate de fer, ce qui n'arrive que trop souvent.

Passons à la nomenclature des thés verts :

lo Le hyson et le songlo-hyson de hautes qualités.

Ces deux espèces se vendent à des prix élevés ; tous les thés verts dont le nom est précédé du mot songlo sont de qualités inférieures.

Le hyson - tchulang se débite généralement par caisse de 10 pékuls, et revient à 250 taëls le pékul. Lesonglo-tchulangestà meilleur compte, mais il ressemble tellement au hyson qu'il est impossible de' le reconnaître sans l'aide d'un trieur chinois. Il existe en outre une autre va* ri été de la même espèce qui coûte presque aussi cher que le tchulang; cette sorte de ihé se nomme hyson-gomy.

2o Le hyson et le songlo-hyson de moindres qualités.

Le premier vaut de 50 à 60 taëls le pékul , et le second de 44 à 50.

3o Poudre à canon ; hyson et songlo.

Ces thés se vendent par morceaux ronds en forme de boules ; le prix varie pour le premier

entre 80 et 120 taêls le pékul, et pour le second entre 50 et 70.

4o Le hyson-yung-hyson et le songlo-yunghyson appartiennent aux espèces précédentes, et se vendent de 25 à 42 taëls le pékul.

5^ Le hyson-skin et le songlo-skin sont des thés verts de qualités très inférieures; elles valent de 22 à 30 taêls le pékul.

Le thé vert qui se vend généralement en Angleterre est du songio de 22 à 25 taêls le pékul. Une qualité particulière de songio, à laquelle on donne le nom de tvankey, s'achète en très grande quantité pour être exportée en Angleterre. Cette qualité est la dernière et la meilleur marché ; il n'en existe pas d'inférieure, exceplé les thés con* trefaits auxquels il n'y a que les novices qui se laissent prendre. Cependant il est si aisé de se tromper sur le choix des thés qu'il convient d'être très circonspect à cet égard.

Après avoir décrit les diverses variétés du thé, disons maintenant comment les Chinois en font usage. Un Chinois vraiment amateur, lorsqu'il veut préparer son thé, commence par peser exactement la quantité qui lui est nécessaire, et le met dans une tasse à couvercle pour y verser immédiatement de l'eau bouillante. Deux minu*

les après il ôte ce couvercle et porte la tasse à ses lèvres, en respire l'arôme, et boit ensuite à petites gorgées, ce qui d ailleurs est indispensable à cause de son excessive chaleur. Je n'ai pas besoin de répéter que les Chinois n'emploient ni sucre ni crème. Mais la tasse ne se vide pas entièrement; lorsqu'elle l'est à moitié, on y verse de nouvelle eau, ce qui se renouvelle à plusieurs reprises.

La qualité du thé dépend de sa préparation , comme aussi de la saison où la récolle a lieu. Le séchage est le point important de la préparation ; il se fait dans de grands cylindres en tôle que l'on expose au feu pour lui donner le grain et l'arôme* Le meilleur ihé perd son parfum par rhumidité et le reprend lorsqu'il est desséché de nouveau. Une fois le séchage terminé, on n'a plus qu'à renfermer le thé dans des caisses {^). Il est heureux pour nos amateurs de thé qu'ils n'assistent pas à l'opération de l'emballage, surtout du thé noir de qualité inférieure. Ce sont, en pareil cas, de sales ouvriers qui le pressent avec leurs pieds nus pour le serrer dans les caisses. Quant aux qualitéssupérieures, on les emballe avec les mains et toujours par un temps bien sec. Les Chinois savent si bien

le tort que rhuiuidité lui cause qu'ils ont soin de placer premièrement le thé dans une caisse en étain, recouverte avec des tiges de cannes à sucre. Cette première enveloppe, ainsi préparée, ést alors déposée dans une seconde caisse de bois sur laquelle on colle du papier ; de cette manière le thé se trouve être parfaitement à l'abri de l'humidité.

Voici comment s'y prennent les trieurs chinois pour juger de la qualité du thé. Ils commencent par triturer quelques feuilles entre leurs doigts, et par ce moyen ils reconnaissent si la dessiccation a été convenablement opérée. Ceci fait, ils les exposent à leur haleine et puis les reniflent pour s'assufer du parfum. Puis ils soumettent le thé à l'épreuve de l'infusion , dont l'odeur est soigneusement remarquée ; enfin le liquide est abandonné ainsi pendant vingt-quatre heures, et ce n'est que le lendemain qu'ils en examinent la couleur. Avant de faire infuser, la quantité de thé est exactement pesée et le trieur a bien soin aussi de ne se servir que de vases en terre pour faire bouillir l'eau. Tous ces détails font voir combien il faut de précautions pour bien apprécier la qualité du thé.

Disons quelques mots sur le monopole auquel

ce commerce est assujetti, ce qui complétera ce que nous avions à dire sur le thé. Je sais que l'opinion est en général contraire au commerce exclusif de la Compagnie britannique, et je conviens que ce mode a des inconvénients; mais j'affirme que la liberté du commerce en amènerait de pires. D'abord il, est important de remarquer que les Chinois, étant habitués depuis fort longtemps à avoir affaire à des compagnies, ne se fient guère aux particuliers; et c'est là un fait que j'ai été à même de vérifier maintes fois. En outre, les membres du hong, se trouvant fort bien de l'influence qu'a la compagnie anglaise sur les hauts fonctionnaires de Canton , se prêteraient de mauvaise grâce à des rapports d'une autre nature. Enfin , dans l'état actuel des choses , et malgré les vexations qu'éprouve la compagnie anglaise, il n'en est pas moins vrai que les négociants du pays ont confiance en elle. Mais une fois le commerce devenu libre, il n'y aurait plus d'intermédiaire entre les Européens et les Chinois et les commerçants isolés seraient exposés à toute la rapacité des agents du gouvernement. C'en serait assez pour porter un préjudice immense au commerce, et j'en suis d'autant plus convaincu que le hong refuserait bien certaine-

ment de cautionner tous les aventuriers qui viennent chercher fortune en Chine.

La Chine, dont la superficie égale celle de l'Europe (^^), et qui devrait par conséquent être ran* gée parmi les nations les plus puissantes, est pourtant réduite à une complète inertie par la faute de son mode de gouvernement. Ne pouvant donc exercer d'influence à l'extérieur, lesKuazes (^) ont trouvé dans le thé, qui ne croit que chez eux, un moyen de se faire payer tribut par les nations européennes. En un mot, je suis convaincu que, tant que la politique du gouvernement chinois n'aura pas changé à l'égard des Européens , il vaudra mieux s'en tenir au mode de commerce établi que de courir la chance de voir anéantir un commerce qui en général nous procure de si grands bénéfices, et principalement aux Anglais.

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