CHAPITRE XIV
Arrogance des hommes en place. — Politique de la cour de Pékin. — Incendie d*un navire. — Il sombre. — Je le remets à flot. — L'Indien Hermadjy. — Snrprise des Chinois et vente des diverses parties du navire. — Exactions. — Attaque d'un bâtiment américain par des corsaires. — Je suis cause de son salut.
J'ai déjà eu maintes occasions de faire observer la haute idée que les Chinois ont d'euxmêmes, ainsi que le profond mépris qu'ils portent aux Européens. L'arrogance des autorités de Canton passe, sous ce rapport, toutes les bornes; on dirait même, d'après leur manière d'être en général, que la cour de Pékin a érigé ces procédés en système pour faire prendre le change aux étrangers sur la faiblesse réelle du gouvernement. Il m'est arrivé néanmoins, quoique rarement, d'être témoin d'une conduite tout opposée de la part des autorités, et le fait sui-
yant montrera qu'en eflet les Chinois sont pour-» tant capables de rendre service à des étrangers, lors même que ceux-ci sont à leur merci.
V Albion y vaisseau de plus de mille tonneaux, venait d'arriver de Bombay pour recevoir son chargement à Wampoa ; il était chargé, en outre, de transporter à Canton plusieurs milliers de piastres de la factorerie chinoise. Uargent venait d'être embarqué quand le feu se déclara à bord du navire; tous tes efforts que l'on fit pour l'éteindre étant demeurés sans succès, et la majeure partie de l'argent en ayant été retirée, on se décida, pour préserver les nombreux vaisseaux marchands qui l'entouraient, à couper les amarres et à laisser le vaisseau s'en aller à la dérive. II s'éloigna ainsi et ne s'arrêta qu'à l'extrémité de Wampoa; là il ne tarda pas à couler bas en se renversant sur le côté, tandis que la partie hors de l'eau continuait à brûler. Toute la cargaison allait être détruite , lorsque le capitaine, qui était indisposé, me pria de prendre les mesures convenables pour en sauver au moins une partie. Je m'empressai d'acquiescer à son désir, et mes efforts parvinrent à éteindre le feu. Les détails dans lesquels je vais entrer sur le sauvetage de la cargaison et de ce qui restait du
navire donneront une idée des mesures à prendre en Chine en pareilles occasions.
Le feu venait d'être éteint quand Hermadjy, l'un des chefs d'une riche maison de commerce parse (^7)^ à laquelle le navire appartenait, arriva de Canton pour tâcher de vendre ce qui restait de la cargaison et du bâtiment; mais la crainte qu'on avait d'éprouver des vexations de la part des autorités fit qu'il ne se présenta pas d'acheteurs. Dans cette extrémité, Hermadjy eut recours à moi, et je consentis a lui compter 12,000 piastres, à condition qu'il aiderait au sauvetage de tout le poids de son influence. Je de* vais, suivant notre traité, passer aux yeux des autorités pour un simple agent. Toutes les choses ayant été convenues ainsi entre nous, j'attendis le tchope ou permis , et sitôt que Hermadjy me l'eut remis je me mis à l'œuvre, malgré les conseils de mes amis, qui m'assuraient que j'entreprenais une opération impossible à exécuter. Voici comment je m'y pris. D'abord des plongeurs furent employés à boucher les voies d'eau qui avaient été pratiquées pour faire couler bas le navire pendant qu'il brûlait; pour y parvenir ils employèrent de la bourre sur laquelle ils clouèrent des feuilles de plomb.
Durant ce temps je m'occupais à faire fermer les sabords, que l'on recouvrit extérieurement de peaux en les enduisant intérieurement avec de la glaise bleue de Canton, qui, quoique tendre,
a la propriété de ne pas se délayer dans Teau. Ceci fait, on disposa un certain nombre de pompes à chaînes du pays, qui, bien que construites pour agir sous un angle de 45 degrés, pouvaient opérer convenablement à cause de la position penchée du navire. Après qu'une partie de l'eau eut été vidée, il fallut s'occuper à iBxer autour du corps du bâtiment, au moyen de grands clous et d'un fort câble, une rangée de tonneaux ; les pompes furent remises en jeu, et par ces moyens huit heures d'efforts suffirent pour remettre le navire à flot , qui bientôt après jeta l'ancre.
La principale opération m'ayant aussi bien réussi, je trouvai des Chinois qui m'achetèrent Teau qui se trouvait encore dans le bâtiment, et qui, contenant beaucoup de sucre en dissolution, pouvait leur servir pour la préparation du rhum. Enfin j'accomplis le sauvetage de toutes les parties du navire, et même des agrès, qui avaient élc coupés et jetés à l'eau durant T incendie, le tout en trois mois et avec l'aide d'un seul commis et
d'un comprador. Je retirai 21,000 piastres de la vente du tout.
Eh bien, et c'était là ce que je me proposais de prouver par ce récit, pendant tout le temps que nécessitèrent ces opérations, je demeurai paisiblement dans l'île de Wampoa sans qu'aucune des autorités m'inquiétât dans mes travaux ou relativement à la durée de mon séjour, qui dépassait le terme qu'on m'avait fixé; en un mot, je dois dire que les autorités de Canton se montrèrent bienveillantes dans cette circonstance, en forçant les autorités subalternes de Wampoa à renoncer à tirer parti de ce désastre en leur faveur. Souvenons-nous cependant que ce n'est ici qu'un trait isolé, tandis que généralement le caractère des fonctionnaires est d'une aflreuse vénalité.
J'ai déjà fait mention au commencement de l'ouvrage des nombreux pirates qui fréquentent les côtes de la Chine, et qui, à une certaine époque, auraient pu facilement s'emparer de quatre provinces; l'anecdote suivante est une preuve des dangers auxquels les navires étaient alors exposés.
LeCataxualpa^ portant une forte somme en piastres avec treize hommes d'équipage, entra
vers le soir dans le port de Macao. Âprèsavoir jelé l'ancre auprès da cap Kabrito, il envoya sa chaloupe à terre pour demander un pilote qui pût le conduire à Wampoa.Le lendemain matin j'étais à prendre le thé avec le capitaine Bell , de la marine anglaise , dont la frégate , la Dédain gneuse, était à Tancre à Taïpe (^). Assis auprès de ma fenêtre, nous avions sous nos yeux tout le port de Macao, de sorte que nous pûmes facilement nous apercevoir de la position isolée du Cataxualpa , et nous nous fîmes part des dangers auxquels ce navire était exposé de la part des pirates qui infestaient alors ces parages. Ces prévisions n'étaient en effet que trop fondées; car peu d'instants après nous aperçûmes dans le lointain plusieurs jonques corsaires qui se dirigeaient droit sur l'Américain. Il n'y avait pas un moment à perdre, et sa situation était d'autant plus critique qu'une partie de l'équipage se trouvait alors à terre. Je me lève, j'appelle un de mes gens, et bientôt un batelier se charge de porter un mot d' écrit au capitaine AxiCatdxualpa^ moyennant vingt piastres de récompense. Je rengageais dans ce billet à couper ses câbles et à se réfugier sous le canon de la forteresse. Quelque temps après, nous étant armés de bon-
nés lunettes , nous pûmes voir les efforts que faisait TAméricain pour se conformer à mes avis; mais il y avait manque de bras, et ses manœuvres manquèrent. Dans une situation aussi désespérée, où il y allait de la perte entière de ce navire, je me décidai à demander au capitaine Bell la permission de prendre sa grande chaloupe, de Farmer et d'aller au secours du Cataxualpa. Le capitaine se prêta à mon désir avec grâce ; je partis incontinent, et la chaloupe, complètement armée, ne tarda pas à voguer sous mon commandement vers Taïpe.
Cependant Epo-Tsy, le terrible corsaire, s'avançait à la tête de 17 jonques. La sienne portait 24 pièces d'artillerie et beaucoup d'hommes armés. Je vis ensuite avec ma lunette comment tout se préparait à son bord pour le combat; mais au lieu d'en venir directement à l'abordage, le pirate s'amusa maladroitement à jeter des projectiles incendiaires. Il se décida pourtant ensuite à en venir à l'abordage; mais ses efforts demeurèrent vains; les crocs étaient trop courts, la marée descendante faisait dériver sa jonque, tandis que ses canons, fixés à des madriers, tiraient au hasard. Le brave capitaine du Cataxualpa ne perdait pourtant pas courage, et,
tandis qa*il laissait le navire aller au courant, lui et son second ne cessaient de Êiire des décharges de fusils sur les attaquants. Quant à moi , je m'étais rapproché de plus en plus, et ma chaloupe venait de se placer de manière à enfiler de son feu la principale jonque, lorsque celle-ci nous lança deux boulets qui nous couvrirent d'eau. En ce moment je vois une mèche que l'on approche du canon des signaux du Cataxual" pa; le coup part, et il est si bien dirigé qu'un rang d'hommes tout entier est emporté sur la principale jonque. Il n'en fallut pas davantage pour dégoûter les pirates chinois de leur tentative, et ce coup, joint aux nombreuses décharges de notre chaloupe, décidèrent de la retraite de l'escadre d'Epo-Tsy. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le capitaine américain me remercia de mon assistance, et qu'il me restitua les 20 piastres que j'avais avancées.
On verra au commencement du chapitre suivaut comment je rendis un service analogue à un autre navire qui échappa aussi à de grands dangers.
OHAPITRE XV.
Épisode du navire américain l'Jsia. — Il donne sur un basfond. — Il est attaqué. — Je le secours. — Conduite des Cafres. — Témoignages de reconnaissance. — Preuve du caractère obstiné du gouvernement chinois. — Arrivée d'une escadre anglaise. — Entêtement du commandant. — Débarquement. — Remise des forts. — Conduite du viceroi. — Édit. — Rapports rompus. — Commerce arrêté. — ^ Approvisionnement de l'escadre.
Les événements extraordinaires qui signalèrent presque toutes les années de mon séjour en Chine, et auxquels je fus appelé à prendre part, sont véritablement si frappants qu'on serait tenté de les attribuer à la volonté du sort. En voici un nouvel exemple.
Un navire américain, VJsia^ d'un port considérable et chargé d'une riche cargaison de jinseng(39),de la valeur de 200,000 piastres, plus^ 400,000 piastres en espèces, arriva vers le mois de septembre à Macao, sous le commandement
du capitaine écossais Wilalinsonn, mon ancien ami. S*étant aussitôt assuré d'un pilote, le navire se dirigea vers Boca-Tigris; mais une brunie épaisse s'éleva vers la nuit près du golfe de Tchiunpy, et fut cause que le pilote se trompa et prit un banc de sable pour Boca-Tigris. Averti d'abord par la couleur de Feau et puis ensuite par la sonde, le capitaine fit serrer les voiles, et )e navire continua à avancer lentement au milieu d'une vase molle dans laquelle par bonheur il se fraya une route sans s'incliner. La nuit vint sur ces entrefaites, et Von put apercevoir du vaisseau un grand nombre de feux que Wilalmsonn crut être des barques de pêcheurs; mais il en était autrement, et le pilote maladroit, pressé de questions, avoua bientôt que ces feux n'étaient autre chose que des jonques de pirates qui étaient là à l'ancre depuis deux mois. Le capitaine comprenant toute l'étendue du danger, et sachant que j'étais à Wampoa, n^eut rien de plus pressé que de m'écrire un mot que le pilote devait me porter. Cet homme me connaissait, et, sachant que je dînais tous les dimançbea chez le commandant de l'escadre anglaise, il a^ura le capitaine qu'il m'y trouverai! le lendemain , qui était précisément un dimanche. Il
partit doue encourage par une promesse de pardon et Tespoir d'être bien récompensé.
Le lendemain je me trouvais en effet à bord du vaisseau du commandant anglais. Nous étions à table) et^ outre les capitaines anglais^ plusieurs capitaines de navires indiens, nomsxàésCountry* Shipsj qui naviguent entre la Chine et Tlnde^ étaientaunombre des convives. J'étaisassisàc6té du commandant lorsque le billet de Wilalmsonn me fat remis. Mon premier mouvement fut de le dissimuler ; mais le commandant m'ayant supplié de lire,i'en pris aussitôt connaissance, après quoi je le lui passai. Il lut alors à haute voix le billet de mon ami, qui me priaitde lui porter secours, et me demanda quelles étaient mes intentions. « De me rendre dé suite chez les capitaines de mes amis, lui dis-*je, pour les engager à me fournir les moyens de délivrer le vaisseau en danger. » Il n'y eut alors qu'ime voix pour me louer de ma résolution, et tous les capitaines présents voulurent me donner des hommes et des bateaux; le commandant anglais mit pour sa part sa grande chaloupe à ma disposition; Je m'empressai naturellement d'accepter ces pffrés généreuses, et bientôt je me trouvai à la tète d'uneflottillecomposée de seize bateaux, portant
chacun une pièce de douze, et montée de dexx% cent cinquante hommes, sans compter cinquante Cafres. Les Cafres sont indispensables dans ces climats, car eux seuls sont capables de manœuvrer le cabestan durant le jour sous le soleil des tropiques ; les matelots européens ne peuvent y être employés que le soir.
Les choses ainsi disposées , je partis par un vent favorable ; mais il changea et nous força à avoir recours aux rames. Néanmoins, comme la distance jusqu'à Boca-Tigris n'était que de quarante-quatre milles, nous l'avions dépassé à sept heures du matin. Là le vent redevint favorable, de sorte que la flottille avança rapidement et se trouva vers une heure de l'après-midi si près des pirates qu'il était aisé de distinguer avec une longue vue ce qui se passait à leur bord. Ils n'étaient plus alors qu'à une portée de canon de VÀsia^ qui allait tomber entre leurs mains, lorsqu'ils nous aperçurent, et donnèrent aussitôt des signes de l'effroi que notre voisinage leur inspirait. J'ordonnai sur-le-champ de se diriger sur les Chinois; mais à peine leur eûmes-nous lâché quelques bordées qu'ils prirent subitement la fuite, sans tenir compte de la disproportion des forces, le nombre de leurs jonques s'éleyant
à soixante-dix. Voyant alors que les pirates emr ployaient voiles et rames pour mieux assurer leur retraite, j'abandonnai leur poursuite et ne m'occupai plus que de VAsia^ qu'il s'agissait de remettre à flot Sans entrer dans le détail des opérations au moyen desquelles cela s'exécuta, j'ajouterai seulement que je pris sous ma res^ ponsabilité de retourner le navire dans la vase où il était entré* Le capitaine Wilalmsonn, tout en me témoignant sa reconnaissance, me faisait sentir qu'il croyait pourtant que ma manœuvre ne pourrait pas s'exécuter, et les Chinois, qui étaient accourus en grand nombre , assuraient que j'entreprenais une chose impossible; mais des raisons majeures me firent persister, et je fus assez heureux pour réussir, après quelques jours d'efforts, de sorte que le vaisseau partit la poupe en avant pour Boca- Tigris , et par le côté opposé à celui par lequel il était arrivé. Dans les travaux pénibles qui s'exécutèrent sous ma direction, les Cafres nous furent du plus grand secours ; quant à la cargaison, elle avait été transbordée préalablement sur deux croiseurs de la Compagnie des Indes. Si nous disons que VJsia avait été assuré aux principales compagnies d'assurances de TAmé-
FÎque seplçntriongle pour une valeor de pi as de 4,000,000 de francs, on concevra de qnelte im^^ portance il lecir était de le voir arriver à bon port. Mais pour moi, n'ayant agi dans cette circonstance que eomnie ami du capitaine Wilalm-' scmn, jVtais loin d'attendre la moindre marque de gratitude de la part de ces compagnies ; cependant celles de New-^Yorck, dePhiladetpbte et de Baltimore voulurent me prouver qu'elles considéraient ce service comme leur ayant été rendu personnellement, et m'envoyèrent Tété suivant un magnifique vase en argent portant une inscription qui retraçait le motif de ce prë-^ sent. Ce vase, d*un travail précienx, et que je conserve avec soin, est sorti des ateliers de Wiitadetpbie (^.
Ce que je viens de rapporter peut donner une idée de ^impunité avec laqt^lle les forbans exploitaient alors leur industrie en Chine , et le récit qui va suivre pourra de même en donner une de Texcessif entêtement du gouvernement (Minois : si les f^its principaux en sont connus^ du moins n*ont-ils pas été racontés par un téramn oculaire comme moi. Avant d'en commencer le récit, je remarquerai que pendant plusîeitrs années je Aïs chargé de rapprovisîonnement de la
floUe de Tlnde, principalement à Tépoque où sir Edouard Pellew la commandait. Cet officier eut pour successeur Tamiral Drury^ marin brâre et expérimente, mais malheureusement d'un caractère trop fougueut.
La flotte anglaise était commandée par cet amiral lorsque la Compagnie anglaise des Indes- Orientales apprit qu'une nombreuse flotte française se proposait de se rendre à Batavia pour y organiser une expédition qui devait s'emparer des tles et de la forteresse de Macao. Si l'on réfiécfait qu'coi entretenant une flotte considérable dans la mer de la Chine la France pouvait ruiner le commerce anglais dans cette contrée ; si l'on considère en outre que les liens de la France «t de la Hollande étaient alors très resserrés^ et que pour faire arriver une expédition de Batavfâ à Macao il ne faut que dix jours, on concevra ais^eut tout l'eflet que cette nouvelle produisit sur le gouvernement anglais. Aussi s'empressa-^t-il d'adopter les mesures les plus convenables pour s'opposer à l'entreprise, (hi s'adressa donc au gouvernement portugais, qui promit de transmettre, par l'entremise du viceroi (te €(0a, l'ordre au gouverneur de Macao de recevoir un certain nombre de troupes anglaî-
ses qui viendraient de Tlnde pour renforcer la garnison. Sans nous arrêter à examiner quelle fut la conduite du gouvernement portugais en cette circonstance, toujours est-il de fait que Tordre en question ne fut pas expédié.
Durant ce temps rainiral Drury arriva à Macao, à la tête d'une forte escadre, portant 6 mille hommes de débarquement. Les eaux de Macao étaient alors infestées de pirates; mais je ne m'arrêtai point aux craintes qu'ils auraient pu m'inspirer, et partis à la faveur d'une nuit très sombre qui me permit d'aborder heureusement au vaisseau amiral ; le commandant me complimenta sur le zèle dont je faisais preuve, et me chargea aussitôt de l'approvisionnement de l'escadre, que je commençai dès le lendemain. L'amiral, jaloux de remplir sa mission avec promptitude , s'empressa de faire les démarches nécessaires pour le débarquement des troupes ; mais quel fut son désappointement lorsque le gouverneur lui déclara que le vice-roi ne lui ayant donné aucune instruction à ce sujet, il lui était impossible de permettre le débarquement. Trompé dans son attente, l'amiral essaya de parlementer et de prouver au gouverneur que l'ordre ne pouvait tarder à arriver; mais tous
SCS e(ft)rts furent vains, et celui-ci lui déclara qu'il ne se r^idrait que sur un ordre par écrit du vice-roi. Cette réponse irrita Drury, dont le caractère impétueux ne put se contenir davantage, et, faisant avancer deux vaisseaux de ligne pour protéger le débarquement, il déclara qu'il enlèverait la forteresse de vive force si danis une heure les portes ne lui en étaient pas ouvertes. Le débarquement s'exécu ta sans obstacle , et les troupes commençant à escalader les hauteurs, le gouverneur, qui n'avait que deux cents hommes de garnison, tira à toute volée un coup à boulet et abaissa son pavillon. Ayant ainsi cédé à la force, il écrivit dès le lendemain au vice-roi pour lui rendre compte des choses, et celui-ci publia aussitôt une ordonnance pour défendre, sous peine de mort, tout rapport avec les Anglais, et surtout de leur fournir des vivres. On comprendra aisément combien ma position devenait critique.
Dès ce moment tous les fournisseurs chinois s'éloignèrent demoi, et l'escadre, privée de vivres et de tous les objets d'approvisionnement, allait être obligée d'appareiller lorsque je trouvai de Tassistance dans une classe qui semblerait pro-
mettre bien peu de garantie, je veux paHer des contrebandiers au moyen desquels Tesc^dre continua à être pourvue malgré la défense.
Rien ne présageait cependant que Ton du t se soumettre anx exigences de Tamiral, qui, fatigué de ses vaines démarches pour rétablir les relations, prit le parti d'en venir à des démonstrations plus énergiques. En conséquence il hissa son pavillcm sur la frégate le Phaëton^ commandée par l'honorable Flitwod-Pell, et se rendit à Wampoa avec la Dédaigneuse^ autre frégate du même rang. Le Russel ^ vaisseau de ligne , fet laissé auprès du second-banc^ tandis que le reste de Fescadre était à l'ancre dans la rade de Macao.
Celte démonstration de l'amiral qu'appuyaient 22 grands navires de ta Compagnie des Indes, armés chacun de 18à 30 canons, avec leurs équipages au complet, paraissait suffisante potiren imposer au vice-roi, mais il s'obstina pourtant à faire du départ des Anglais le sinequd non an rétablissement des relations et du commerce.
L amiral résolut alors d'aller en personne à Canton pour exposer au vice-roi des preuves convaincantes de sa mission; c'était chez M. Ro-
berts, chef de la fhotorerie, qu'il avait Fifilen* tioQ de s'arrêter. Celui-ci , qui était mon ami , reçut cette nouvelle avec un effroi dont il m' ex* pliqua la cause. En effet , il n'était pas aisé de pourvoir à l'entretien de Tamiral et de sa suite d'après la défense sévère de communiquer avec les étrangers. Dans cette occurrence je m'offris à le tirer d'embarras, et l'amiral ayant consenti à s'arrêter dans ma maison, je l'y reçus avec son état-major, nombre de capitaines des vaisseaux de la compagnie et un grand nombre de matelots, le tout se montant à près de 300 personnes. Qui croirait cependant que je vins à bout de fournir à tant de monde tout ce qui pouvait être nécessaire, au point que l'amiral avait chaque jour une table de 50 couverts, pourvue des choses les plus délicates, et pourtant un nouvel et plus sévère édit avait été affiché à tous les coins des rues. Cet approvisionnement, qui, aux yeux des Européens de Canton , paraissait miraculeux, avait été organisé par moi avec un soin particulier. Toutes les denrées étaient apportées pendant la nuit en passant par les toits des maisons voisines, et tous les gens de service étaient des Chinois déguisés en matelots anglais ; aussi le brave amiral, qui voyait qu'on ne man-
<]uait de rien, était-il fermement persuadé que Finterdit n'était qu'illusoire et que tout s'arrangerait. On verra dans le chapitre suivant si ses prévisions étaient fondées.