CHAPITRE XVII
Aventures cl*un Américain. — Il échappe à la mort. — Son départ pour les îles Sandwich. — Comment je Vy retrouvai plus tard. — Il épouse la fille du roi. — Particularités sur l'état politique de ces îles. — Troubles. — Je concours à les apaiser. — Caractère des insulaires. — Missionnaires. — Climat. — Histoire naturelle. — Ib entreprennent des voyages de long cours.
Parmi les divers accidents qui signalèrent mon séjour à Canton, il en est un qui se lie au voyage que je fis quelques années après aux îles Sandwich ; en en plaçant ici le récit je me trouverai naturellement amené à parler de ces fies et de ce qui m'y arriva.
Un jeune homme appartenant à une bonne famille de New-Yorck avait dissipé de fortes sommes qu'il tenait de la générosité de ses parents, qui avaient eu même plusieurs fois la bonté de payer ses dettes ; malgré leurs sages conseils il ne discontinua pas son train de vie
désordonné, au point que parents et amis lui refusèrent enfin leurs secours. Dès qu'il se vit abandonné sa tête se monta, il rejeta sur le monde le blâme de ses propres égarements, et prenant la société en aversion, il conçut le bizarre projet d'aller se fixer parmi les peuplades sauvages de l'Amérique du Sud. Un capitaine, ami du jeunebomme,allait justement mettreà la voilepour Canton ;illuidonnapassageàson bord, en l'assurant qu'une fois dans cette ville rien ne lui serait plus aisé que d'accomplir son projet.
J'étais à Canton lorsque ce jeune bomme y dé* barqua,et il vint se logera l'auberge américaine en face de ma maison, de sorte qu'il m'arrivaît assez souvent de le rencontrer. Un mois s'était écoulé, lorsque je crus m'apercevoir,à l'air singulièrement préoccupé et triste de mon jeune voisin, que quelque chose de particulier se passait en lui , et je soupçonnai même qu'il nourrissait quelque fatal projet contre lui-même. Ce soupçon m'engagea à prévenir l'aubergiste de mes tristes prévisions, et l'on va voir que je ne m'étais pas trompé. En effet, quelques jours après, je rentrais chez moi lorsque je vis accourir un homme qui me supplia, de la part de l'aubergiste, de me rendre chez lui pour
{iiorter secours au jçune honiHpe qui s'^étoit em*poisonné. J'y allai de suite et le trouvai à l'ago^ Kie; H)aîs saupçctuuant le genre de paisen quHl 9vait dû airaler, je lui admiaistFai à plusieurs reprlsea du sulfate de zinc, qui prorocpta dç violtots TomifiseaiçDts qui le sauvèrent.
Le lendeaaaiii, lorsque j -allai voir le eoQvales^ eenl, il se jeta à piés pieds e» m'exprimait toute sa recpnaaissanoe de l'avoir arraché à la mort, à laquelle il s'était résolu d^ns un accès de dés^poir; puis il me eon^a ses aventures , et j'appris que de nouveUe£| dettes, contractées defMÛs son arrivée à Canton , l'avaient n^îd dans l'impossibilité d'accomplir son projet d'établissement dans les îles de l'Océan Pacifique ; telle était k cst\\m récente de cette tentative de suicide. Je le consolai de mop mieui( et m'olfris à lui £sM>Jliter son départ, et ^i e^, dèsi le jour même ses diettçs furent acquittée , et il partit en qualité d'officier sur un ns^vire qui devait le ^tôposer dans les îles Sandwich , s'il ne prenait pas goût %u service de men C'est ainsi qveje me séparai de ma^ nouvelle connaissance, que je ne revis que lorsque j'abordai moi-^méme dans ces tles^ Transportons-nous à cetteépoque et disons ce qu'il ét^it devenu dans cet intervalle.
A peine veoais-je d'arriver dans les îles Sa^-^ vf\çh que le jeune Américain s'empressa de ve** nîp me prouver; je le questionnai €jl il me conta le chaqgement qui s'çtait fait dans sa position. % D'aboird^ me ditril, je dois vous a^vouer que (non caractère cadrait mal avec \es exigences di| service maritime; aussi, dès qi^e je fus apriré ici , je priai le capitaine de m'accorder wa dé-? mission \ il y coxisenlit sans peine, et voyant que mon intention était de me fixer dans ces iles, il $e chargea de me présenter au roi. Sa Majesté m'iK^cneillit avec beaucoup de bonté, et toute la feduille royale ne cessia de nk^ témoigner de h^ bienveillance, Mpq çrédif auprès du roi alla ainsi e^ Qfo^ssaut, tandi$ que la reine, de son côté, sjembl^it m'aççorder de plus en plus sa coi^fianee. Çç\ çt^t de choses me permit, après quelque lemps, d'aspirer à une alliance élevée, c'est-à- 4ire que je demandai la fille du roi cb mariage! Une pareille proposition souleya bien des cla-r meur$; la mésalliance paraissait honteuse aux membres de la famille royale; mais néanmoins je persistai et parvins à obtenir l€f cO|Bsentement que je sollicitais. Maintenant, ajouta«-t-il, vous me voyez marié, possesseur d'un district qui me
rapporte des revenus considérables, et revêtu du titre de prince ; en un mot, me voici heureux, et c'est à vous que j'en suis redevable. » Après ces mots, le jeune prince me promit de me présenter à son épouse. Des le lendemain je vis la jeune princesse^ à laquelle je trouvai de beaux traits, une jolie taille, et même assez de grâce dans le maintien; ses dents étaient surtout d'une éclatante blancheur. Je regrette de devoir ajouter au tableau de cette union que le roi m'avoua plus tard lui-même que son gendre était tout aussi dérangé dans sa conduite qu'auparavant; je laisse à juger de ce qu'elle devait être pour que des sauvages s'en plaignissent!
Le mode de répartition des terres dans ces îles repose sur un système d'apanages; les cultivateurs y sont attachés à la glèbe, de sorte qu'ils se cèdent, se vendent ou s'échangent avec la terre. Il se pourrait que le servage y eût été établi par les Espagnols ; mais, sans nous attacher à résoudre cette question, disons toutefois que le costume des insulaires approche beaucoup du costume espagnol, qu'il est à présumer que ces îles ont été découvertes primitivement par des navigateurs de cette nation, et que n'ayant été
indiquées sur les cartes qu'à l'aide des instruments grossiers que l'on possédait alors, elles sont bientôt tombées dans un oubli complet*
Les insulaires des îles Sandwich sont assez turbulents; j'eus occasion, durant mon séjour, de rendre service au roi en l'aidant à calmer une insurrection qui menaçait de devenir générale. La cause des troubles était politique etyeligieiise: politique, en ce que les princes apanages contestaient au roi une partie de son autorité ; religieuse, en ce que le peuple, ayant vu abolir le culte des idoles dans plusieurs districts sans qu'il fût remplacé par un autre culte, se trouvait ainsi sans i^ligiôn. Le roi m'entretint lui-même de ces dissensions, en m' engageant à assister à une réunion générale des princes, et à l'appuyer de mon influence comme consul d'une puissance amie.
J'acquiesçai à son désir, et le jour de la séance je m'y rendis accompagné d'un interprète. La réunion était nombreuse , et se composait des princes apanages et des principaux vassaux de la couronne; Pyte, kraymakou ou premier ministre du royaume, y assistait également; c'était lui qui était au fond le principal instigateur des révolutionnaires. Le roi ouvrit la séance par un
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<iiscoiir8 éù il adjurait ses sujets de rentrer daiiè l'ôlrdre; bprès quoi^ se louniaut Ters mdi, il ditqà'îtedeTàieDtmeeon^dérércotumeaa agent d'une puissance amie ^m le soùtîradrait au besoin. Âlor6 je îne levai à mon telir, et mis tournant rer^ rassemblée , je lui déelià*ai, an nlojén de l'interptète, que les droits du rdi ëtaieiit imprescriptibles, et qu'en s'abàndonnant à de coupables suggesticms ils ne faisaient iiue céder aiix conseils perfides de quelques Européfbs qui ne demandaient qu'à profiter de la ruine de lëiir commerce. Je leur déclarai en* suile que^ s'ils ne rentraient pas dans le devoir, le mieti serait de porter ces faits à la connais* sance dé mon gouvernement, et que mon exemple serait sûrement suivi par tous les Européens notables qui se trouvaient dans leurs ilés; enfin, apostrophant Pyte, je lui reprochai sa félonie. Cette harangue produisit un efiet incroyable; le krûymakou^ confondu et tremblant, se jeta aux pieds du roi en protestant de sa fidélité au ttône de Rio-Rio, fils de Taméamexi^ et tous les autres princes, entraînés par l'exempte du pre^ mier ministre^ implorèrent leur pardon bux pieds du roi^ tandis que le peuple, qlii voyait rétablir la tranquillité, témoignait sa joie au
lâehors par de broyantes aèclamadoÀSi La séance fut ensuite levée, et je restai seul afeo lé roi ^Ui,.. joyeux de Voir terminer le^ tnHibles qui désolaient 66S États, me fit passer dans ^es hpparleBfténts parliculierb , où il manda «ussitét son secrétaire, auquel il ordotana de ré-»diger une lettre (^) adressée h reitiperèu^ de Russie poui^ le prier de prendre les tlèB Sand^ wich sous s4 protection i Cette lettre me ftit re^ mi^e, et je la fis parvenir à Sa Maj^téà mon arrivée en Russie^
Donnons liiaiûtenant quelques détails sur ces ties et ses habitants. La douceur, lia bonté et Thospitalilé formaient le caractère de ces insu->laires IcMrsqué des missionnaires Vinrent senlëb le& dissen^om là où régnait auparavant la j^ii. Dès lors le caractère national s'altéra. Ces fand^tiques, si éloignés du véritable esprit dii cb^istiâhisiïie^qbi préconisaient chacun leUrfoi particulière, excitèreht tellement ieâ esprits qu'il en résulta d<es guerres intestines, et le roi et la reine étant partis sur ces entrefaites pour l'Angleterre, où ils moururent^ le trône échut à un enfant en bas âge dont la majeure partie des princes se sépara. Si je m'élève contre la conduite des missionnaires, ce n'est point avec
Tintention de les condamner indistinctement, et je sais même que dans le nombre il s'en trouvait qui étaient guidés par un véritable esprit religieux, mais il n'en est pas moins vrai que la majeure partie d'entre eux fit plus de mal que de bien. Et n'était-il pas absurde en effet de vouloir astreindre de malheureux sauvages à des pratiques de piété tellement multipliées qu'il ne leur restait plus littéralement le temps nécessaire pour leurs ira vaux, tandis qu'ils devaient consacrer la majeure partie de la journée à écouter des discussions métaphysiques sur des points de doctrine qu'ils n'étaient pas en état de comprendre? Il fallut que celte sorte d'esclavage fût devenue bien rude à ces insulaires, car ils finirent par se révolter ouvertement contre les devoirs qu'on leur imposait (^).
Le climat des îles Sandwich est peut-être le plus sain et le plus tempéré de tout l'Océan Paciiique, et le sol en est si productif que l'on fait chaque année trois moissons de maïs. Toutes les plantes et les fruits des tropiques et d'Europe y mûrissent parfaitement, tandis que la canne à sucre y atteint un degré de croissance extraordinaire. Le gibier et les sangliers abondent dans ces îles, et la mer qui baigne les côtes ren-
ferme une grande variété de poissons excellents. Les insectes y sont peu nombreux ; ceux qu'on y rencontre le plus fréquemment sont les mouches ordinaires et les puces, dont il est aisé de se garantir en habitant des appartements exhaussés de cinq ou six pieds au-dessus du sol.
On peut faire d'excellents matelots de ces insulaires, car ils aiment la navigation et entreprennent même d'assez longs voyages. Je crois pouvoir prédire que ces îles finiront par devenir le dépôt central du commerce de l'Europe, de l'Inde et de la Chine, avec les côtes nordouest de l'Amérique, de la Galifoinie et d'une partie de l'Amérique du Sud, ainsi qu'avec les îles Aléoutes et le Kamtchatka. C'est donc là une station importante.
J'ai dit précédemment que l'idolâtrie avait été abolie dans certains districts. Le roi était en effet contre l'ancienne religion , qui comptait encore des partisans. Parmi eux se trouvait un des cousins du roi qui tenta d'émouvoir le peuple en faveur de l'idolâtrie; mais les troupes royales l'attaquèrent, le battirent, et il périt lui-même dans cette affaire avec un grand nombre des
sectateurs de l'ancien culte.