CHAPITRE XIX
Sûreté de la navîgadoii dans les mers de Tarchipel Indo Chinois. — Les jonques en fournissent la preuve. — Migrations. — Défense aux femmes de quitter le pays. — Chargement des jonques; ce qui le compose; sa valeur, — Plomb. — Colonie de Sincapor. — Hollandais à Batavia et à Sumatra. — Ile de Banka. — Rapports avec l'Inde. — Commerce du poivre et de Topium. — Café de Java. — Caractère des Indo-Chinois. — Population. — Langage. ^— Climat. — Avantages de ce commerce. — Caractère des Malais. — Comment établir des rapports commerciaux. — Les chefs de ces îles commerçants. — Le tek. — Nouvelles Ues.
La nature prévoyante a si bien disposé les iles de l'archipel Indo-Chinois que les bras de mer qui les séparent ne forment que d'étroits canaux que Ton croirait creusés à dessin pour faciliter les communications. Les eaux de ' cet archipel ne sont jamais troublées par les tei^ ribles typhons (^^), lors même que vers le nord la mer gronde furieuse; et les jonques chinoises,
malgré les.vices de leur construction, y peuveni naviguer en tout temps et transporter annuellement sur sept ou huit d'entre elles environ quatre mille colons chinois. Cependant les lois défendentrémigration,maisc'estqu'ellesne$ontmaintenues rigoureusement qu'envers les femmes, qui ne peuvent même pas suivre leurs maris , tandis que les autorités, moyennant une légère rétribution, ferment les yeux sur l'émigration des hommes. Les colons chinois sont donc forcés à épouser des femmes malaises, et pourtant, comme je l'ai déjà observé, il n'en résulte aucun changement de coutumes, de mœurs ou de langage : cette observation s'applique indistinctement à toutes les colonies chinoises. Par exemple, les colons de cette nation établis sur la côte ouest de Bornéo y forment une population distincte de deux cent mille âmes, qui vivent à peu près dans l'indépendance. Il en est de même de Batavia, où ils sont au nombre décent mille, qui conservent tous leur religion, leur langage, leurs caractères et même le costume natio-.
nal , sans que leur assujettissement aux lois hollandaises y ait apporté le moindre changement (*7),
Le chargement d'une grande jonque chinoise
peiits'évali]erde300à500,000pUi8tresd*E8pagne (1 ,620,000 à 2,700,000 fr.). A leur retour elles rapportent du sable d*or, des diamants, des perles, de la nacre, du sucre, du poivre, des épi-» ces, du beache^de^mer, des nids d* oiseaux, des nerfs de cerfs, de l'arec, que les Chinois mâchent avec le bétel , des raîttmts, sortes de joncs dont on fait des cordages, des cuirs de bœufs et de bu(!le,de la filure de coton, des nageoires de pois-* son, de la cire, des peaux et des cornes de rhi«^ nocéros, de l'ivoire, de Tébène, de faloès, du sandal, du camphre, du benjoin, du sangdragoç, du sagou, de Varagar, espèce de mousse dont les Chinois se servent dans leurs préparations m guise de gomme, et un grand nombre d'antres produits inconnus en Europe. Quelque incomplète que soit cette nomenclature, je hi crois suffisante néanmoins pour dénumtrer la variété et la richesse des productions de Tarcbipel Indo- Chinois.
L'tle de Bornéo fournit en outre à elle seule •une quantité considérable de plomb , de la poussière d*or et du fer travaillé (*^, ce qui date du temps où les colons chinois comqiencèrent à exploiter les mines et à s'occuper du lavage des sables aurifères. Autrefois Tinsouciance des ha-
bitants rendait ces richesses stériles, car ils ont pour ces sortes de travaux une aversion aussi grande que les nègres de FAnoérique. Aussi ce sont six mille Chinois qui s'occupent à Bornéo du lavage des sables aurifères qui se trouvent entre les rivières de Sambass et de Pontiniack, dont le produit annuel s'élève à 1,500,000 piastres (8,100,000 fr). Le sable lui-même se retire d'une mine située presque à la surface du sol, ou dans d*au4res endroits à une petite profondeur, et il est lavé au moyen d'une machine hydraulique très simple quia été apportée de Chine. Il est importé annuellement par la seule douane de Calcutta pour environ 1,000,000 de francs d'or, et si la quantité en est aussi considérable pour Calcutta, qui n'a qu'un commerce borné avec Tarchipel, quelle doit donc être la quanti té d'or apportée à Siam,Camboge, Tonquin, la Cochinchine, Malacca, Manille (^), Sincapor et Batavia? C'est dans ces divers lieux que les Malais vont acheter le riz, le sel , le tabac , le drap, Tacier et l'opium dont ils fout une grande consommation, sans compter la Chine, où l'on importe chaque année une quantité considérable d'or.
La fondation de la colonie de Sincapor est une
des entreprises les plus avantageuses qui aient jamais été mises à exécution pour raccroissement du commerce britannique; j'affirmerai même que c'a été la cause qui a fait passer entre les mains des Anglais la presque totalité du commerce malais et qui a anéanti Tinfluence hollandaise à Sumatra. Cette colonie , après les plus rapides progrès, est devenue maintenant l'entrepôt de tout le commerce malais *, c'est là que se réunissent tous les bâtiments et toutes les jonques qui viennent du Levant pour échanger leurs marchandises contre celles d'Europe.
C'est dans les îles situées à l'Ouest que se trouvent les mines de plomb, métal qui dans le commerce est plus précieux que l'or même. On peut avancer hardiment qu'excepté quelques localités, en Angleterre et en Sibérie, où ce métal n'est même qu'en assez faible quantité , il ne se trouve nulle part en abondance comme dans l'archipel que nous décrivons. Il suffira pour le prouver de citer la petite île de Banka , appartenant à la Hollande, qui fournit annuellement près de sept cents kilogramnies de plomb pur.
Le poivre est un des objets les plus importants du commerce malais , car on en apporte chaque année à Calcutta seulement, entre 14 et
quinze millions de kilogrammes, qui s'échangent contre des marchandises, pouvant valoir plus de 4,000,000 de francs. Enfin Topium, quelque dangereux qu'il soit, est si recherché par les Chinois (^) que le commerce anglais en retire d'énormes bénéfices.
Je crois fermement que plusieurs des îles de l'archipel ont reçu leur religion , leurs arts et même leur littérature de l'Inde, bien que l'origine des relations entre ces deux contrées, se perde dans la nuit des temps. Mais il est un fait bien digne de remarque , c'est que le sanscrit se nommait autrefois bali , qui est aussi le nom d'une des îles de l'Archipel dont le dialecte se rapproche le plus de cette langue si ancienne.
Nous avons fait remarquer que les Arabes fréquentent ces îles depuis fort longtemps, et actuellement encore leurs marchands y apportent des cotonnades, des indiennes, de Tar-gent et des fruits secs, qu'ils échangent contre des épices, et plus particulièrement contre du sucre. Ordinairement ils amènent avec eux des derviches et de savants prédicateurs mahométans, versés dans la littérature arabe, dans l'intention de soutenir les faibles vestiges de l'isla* misme qui, après y avoir été généralement pro-
fessé aux quatorzième et quinzième siècles , est actuellement à peu près éteint. Néanmoins il esl de certains endroits où les marchands et les imans arabes étaient parvenus, à force de persévérance, à acquérir une telle influence qu'elle approchait de la puissance souveraine. A Banr tongue, Âhine, Palembang et Pontaniack, où ils dominaient , le commerce florissait aussi jusqu'au moment où Tinfluence et la cupidité des Européens les en expulsèrent. C'est aux Arabes que Java est redevable de l'introduction du café (^^), Tobjet le plus important du commerce javanais, attendu que cette ile en produit actuellement sept millions quatre cent soixante-sept mille quatre cents kilogrammes par an. En outre, Java produit quatre millions quatre-vingttreize mille'kilogrammes de sucre et une quantité considérable de coton , qui non-seulement suffît à l'habillement de cinq millions de Javanais, mais fournit encore à l'exportation.
Les habitants de ces îles ne s'en tiennent pas aux jouissances ordinaires de la vie; mais n'étant retenus par aucun frein politique, religieux ou moral, ils se livrent sans bornes aif luxe et au plaisir. Le goût versatile des Malais s'accommode également du thé et de la porce^
laine de Chine ; des étoffes et de Topium du Ben-« gale; du café, des fruits et des tissus de l'Arabie ; des draps, de l'acier, du fer, des cristaux, de la bijouterie et des vins de l'Europe, sans compter les nombreux produits indigènes.
La population de l'Archipel peut être évaluée, à vue de pays, à quinze millions d'habitants ; mais ce n'est là qu'une évaluation approximative, attendu que l'intérieur dies grandes tles, telles que Bornéo, Macassar, Gilolo, Lamboe, nous est encore tatalement inconnu ; mais tout fait supposer pourtant que la population y est nombreuse. Et comment pourrait-on calculer le nombre des habitants d'un pays où tout est inconnu; langage, religion, caractère et coutumes? Toutes nos données sur ce sujet ont été puisas dans les récits de marchands qui, à la faveur de la langue malaise, qui est la langue franque de cet archipel, font un commerce de cabotage.
Aux objets déjà mentionnés, qui sont néces^ saires à ces insulaires; et dont le commerce pro^ curerait d'importants avantages à celle des nattonë européennes qui saurait en profiter, on peut ajouter l'opium de Turquie qui, bien qu'in-^ fériejir en finesse à celui du Bengale, est néan-^
moins plus fort, ce qui fait que les habitaDts le mélangent avec Topium de l'Inde, dont le prix est plus élevë. Il faut remarquer que tout le fer employé par les Malais vient d'Europe , et il s'en vend annuellement à Batavia seulement, pour 1 ,450,000 florins de Hollande (près de 3,000,000 ^e francs).
On a peine à se figurer en Europe que le drap puisse être d'un grand usage dans ces climats ; mais il en est véritablement ainsi, et en voici la raison. Ces îles renfermant de hautes montagnes , leurs crêtes attirent des nuages qui y amè^ nent des pluies et des vents, si bien que ce climat approche beaucoup de celui du midi de l'Europe. L'air y est pur et sain ; le thermomètre de Farenheit indique ordinairement de 70 à 80 degrés (^^) ; dans les lieux élevés il descend souvent à 60 et même à 50 degrés (^). On voit d'après cela que le drap n'y est pas seulement agréable à porter, mais même parfois indispensable. Ceux qui ont qualifié le climatdeces lieux ^insupportablement chaud n'ont sans doute visité que Batavia et Manille.
Je pense que ce qui précède suffira pour faire sentir tous les avantages que les nations euro-^ péennes retireraient de l'établissement de rela-^
lions de commerce avec ces îles. Il existe encore actuellement un grand nombre de lieux dans l'archipel qui n'ont point eu de relations directes avec les Européens , et il est hors de doute que les chefs indépendants de ces îles entreraient volontiers en rapports avec les premiers Européens qui se présenteraient. Beaucoup ont affirmé que les Malais (habitants de cet archipel), sont tellement indomptables, trompeurs, rusés et méchants, quUl n*y a aucun moyen d'avoir affaire à eux : je conviens qu'ils ont en partie ces défauts, mais j'ajouterai que ce qui les ex* cite, c'est l'injustice et les mauvais traitements qu'on leur fait subir, tandis qu'ils sont plutôt bons par nature. Le Malais est naturellement fier, indépendant ; il ne peut supporter l'humiliation ; aussi l'idée seule des mauvais traitements dont les Européens ne l'accablent que trop souvent pour la moindre faute le révolte ; d'où l'on est fondé à conclure que les fâcheuses dispositions de ce peuple à l'égard des Européens ne sont que le résultat de la conduite des Anglais et des Hollandais à leur égard. Ces derniers, profitant du caractère apathique des naturelsdu pays, s'emparèrent d'abord de quelques positions , et les ayant fortifiées, crurent qu'ils pourraient
&'y maintenir avec de faibles garnisons; mais les Malais s'étant aperçus du petit nombre des nouveaux arrivés, tombèrent sur eux et les massacrèrent. *
Les Européens n'y jouissent donc d'ancmie sécurité, et s'ils commercent, c'est en présentant leurs marchandises d'une main et gardant leur arme dans l'autre ; les Chinois au contraire ne prennent aucune précaution semblable, et je n'ai jamais entendu dire qu'ils y aient perdu un seul bâtiment. Ce qui contribue à rendre dangereux les rapports avec ces peuples, c'est l'idée qu'ils ont qu'une Injure ne saurait être lavée que dans le sang ; les Chinois sympathisent aussi davantage avec eux; mais du reste cette haine contre les Européens se remarque principalement dans quelques îles dont les habitants s'adonnent à la piraterie.
Si quelque Européen voulait équiper un navire pour commercer avec les îles de cet archipel et pour se livrer peut-être aussi à des recherches scientifiques, voici les conseils que j'aurais à lui donner. D'abord te navire serait bien pourvu d'armes contre les pirates qui infestent ces mers, et de filets de bastingue contre l'abordage, où ces forbans sont le plus à crain-
4re. Par là on éviterait un combat corps à corps, et conséquemment les coups de crech ^arme empoisonnée dont ces peuples font usage), pédant qu'on les repousserait à coups de fusil. . Secondement le chargement du navire devrait être composé des divers objets énumérés précédemment, auxquels on joindrait des produits fabriqués en Europe. Il serait aussi indispensable d'avoir quelques présents à distribuer aux chefs ou princes des peuplades avec lesquelles on entrerait en rapport. L'argent pour le commerce serait des piastres d'Espagne que l'on reçoit volontic]}^ partout, et qui serviraient principalement à l'achat des denrées, attendu que*les habitants refusent quelquefois l'échange par marchandise. Le navire serait donc équipé en guerre ; des naturalistes et d'autres savants s'y trouveraient pour des recherches scientifiques, et il serait chargé de marchandises pour le commerce. Sans commerce il n'y aurait pas moyen d'entrer en rapport avec les Malais; car ions, depuis les princes, jusqu'aux derniers de leurs sujets, sont commerçants. En arrivant il faut bien se garder de rien vendre aux habitants ; c'est aux chefs ou princes que Ton doit s'adresser premièrement. L'oubli de cette précaution
pourrait tout gâter, car rien n'est plus aisé que d'éveiller leur susceptibilité. Au reste, leur colère n'est que de peu de durée, car c'est dans l'o* pium qu'ils puisent la majeure partie de la hardiesse avec laquelle ils exécutent leurs coups de main. Néanmoins il faut toujours être sur ses gardes, tout prêt à repousser une attaque ; éviter d'engager des querelles, et mépriser de leur, part tous les procédés qui ne constituent pas une injure trop grave ou qui font un tort réel.
Parmi les diverses productions de ces îles j'aurais dû faire mention du tek, arbre qui croît en grande abondance dans l'île de Java. €e bois est préférable à tout autre pour la construction des bâtiments de toutes grandeurs; sa n^ise en œuvre est bien plus aisée que celle du chêne, et sa solidité est extraordinaire. Les Anglais sont tellement convaincus de la supériorité de ce bois que, durant leur courte possession de File de Java, ils en construisirent pour plus de huit mille tonnes de divers bâtiments, et apportèrent en outre pour dix mille tonnes de ce , bois à Calcutta. Les forêts de tek de Java sont sans contredit les plus remarquables de l'Asie; car les bois de construction que fournissent cel-
les du Malabar sont bien loin de les. égaler sous le rapport de l'abondance et de la qualité. Ceci admet des exceptions ; ainsi j'ai vu un navire anglais , le Success - Galley, construit en tek du Malabar, qui, après soixante ans de navigation, était encore très solide, et en le dégréant pour le visiter on ne trouva que les ferrures rongées par la rouille. On les renouvela, et le bâtiment fut remisa la mer et servit encore plusieurs années, jusqu'à ce qu'il périt par une forte tempête sur les côtes de Coromandel.
Si l'on voulait essayer d'établir des relations commerciales avec ces contrées fortunées, il serait très avantageux d'occuper les îles Bonin- Zimma ou simplement Bonin, récemment découvertes par les Japonais et vues par le capitaine russe Lytké. Elles sont situées entre les 26 et 27^ degrés de latitude nord, et au 140^ dégré à l'est deGreenwich. La plus grande de ces îles a trente milles de circuit, et toutes sont couvertes de belles forêts peuplées d'une grande quantité de sangliers. D'ailleurs elles sont inhabitées.