‹ Spet années en Chine; nouvelles observations sur cet empire, l'archipel Indo-Chinois, les Philippines et les Iles SandwichChapitre 21 sur 36 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Philippines. •— Mindaoao la plus considérable ; elle a on prince particulier. — Tagalîu, habitants de Luçon. — Langage. — Caractère. — Coutumes. — Conduite des religieux. — Diverses races. — Femmes. — Cigares. — Promenades de Manille. — Chemin tournant. — Le marquis d*Aguilard. — Genre de vie des Espagnols. — - Hospitalité.

— Avantages que l'Espagne tire de cette colonie. — Mulâtres et métis. — Leur mécontentement et leur haine contre les Espagnols. — Aventure. — Révolte. — Influence des religieux. — Attaque des Négrillos. — Courage d'un mcMne.

— Défaite des Négrillos.

Le séjour que j'ai fait à Manille m'a mis à même d'examiner ces colonies espagnoles. Je présente ici le résultat de mes observations qui compléteront, avec quelque utilité j'espère, ce que je viens de dire de l'archipel Indo^Chinois.

Bien que les îles Philippines soient peu éloignées les unes des autres, elles n'en diffèrent pas moins par la nature de leurs productions, ainsi que par le langage des habitants. Le dia-

lecte le plus universellement en usage est le tà- |[alUz(w),

Luçon, Mindoro et les îles Babuyanes ap*partiennent à l'Espagne, tandis que la plus considérable des Philippines, Mindanao, est gouyernëe par un prince indépendant très puissant. Les Espagnols tentèrent en vain de subjuguer cette île, dont la très nombreuse population se distingue par son intrépidité. A part cette qualité, ils sont d'un caractère très indolent, ce qui fait que rindustrie y est bien plus arriérée qu'à Java.

Il n'y a que des colons chinois, des Mulâtres et des Français qui s'occupent aux Philippines de la culture de la canne à sucre, comme de l'agriculture en général ; mais Java fait cependant exception, car ses habitants fabriquent divers produits et s'adonnent eux-mêmes aux travaux agricoles. Il est fâcheux pour Tile que les procédés de fabrication du sucre y soient encore dans l'enfance ; aussi le sucre y vaut-il de sept à neuf piastres le pékul, tandis' qu'^i suivant la méthode pratiquée dans l'Inde il ne reviendrait pas à plus de dix francs, c'est^ à-dire que le prix en serait dix fois moindre qu aux Indes-Occideiïtales.

Les Tagalitz sont les habitants de Tîle de Luçon, et leur langue dérive du malais, dont elle n'est qu'un idiome; j'avais composé moi-même un dictionnaire de cette langue, lorsque j'appri$ que des prêtres espagnols établis à Luçon en avaient publié une grammaire et un dictionnaire complet, ainsi que des poésies, genre de littérature dans lequel ce peuple se distingue ; je ne puis abandonner ce sujet sans rendre justice à l'instruction variée ainsi qu'à la conduite exemplaire et aux bons principes de ces prêtres.

A la bravoure qui leur est naturelle, les Tagalitz joignent de l'esprit et de la gaité; mais sous d'autres rapports ils ont de la ressemblance avec les Malais, car ils sont comme eux passionnés, vains et vindicatifs, ce qui oblige à user de beaucoup de prudence dans les rapports que l'on a avec eux; aussi des moines dissolus comme il y en a dans l'Amérique méridionale y seraient sûrement très mal reçus, d'autant plus que le clergé de Luçon se distingue au contraire par sa fermeté,, son courage, sa persévérance et ses bonnes mœurs. Cette conduite du clergé lui a acquis une grande influence sur les habitants, qui lui portent beaucoup de considération; mon opinion est même que l'Espagne lui est redevable

de l'ordre qui règne dans cette contrée , et qui plus est de Fa voir conservée jusqu'à présent, c'est-à-dire que la religion catholique romaine étant enseignée aui^ Tagalitz par un clergé aussi respectable , le peuple y puise des idées d'ordre et de paix qui le rendent plus facile à gouverner.

Comme je n'ai pas visité les parties intérieures de l'île de Luçon, je m'abstiendrai de parler du caractère des habitants, mais quanta celles où j'ai été, j'y ai toujours reçu l'accueil le plus cordial. Les femmes y sont bien faites et ont les traits plus agréables que celles de Manille : la délicatesse et l'ingénuité distinguent leur manière d'être, et quoique leur teint soit cuivré, elles ont cependant des couleurs ; de belles dents, très blanches, ornent leur bouche, qu'encadrent des lèvres vermeilles. Un portrait aussi avantageux est pourtant loin de convenir à toutes les femmes de l'île; il s'en trouve de noires, de petites et de très laides. Cette diversité frappante me parut provenir d'une différence d'origine; je m'en informai, et j'appris qu'en effet tous les habitants n'étai^t pas d'une même race, et qu'il devait ainsi y avoir dissemblance entre les habitants des divers districts. Mais il est

une circonstance qui s*oppose à ce que même les jolies femmes de ce pays plaisent aux Européens, c'est le singulier usage où elles sont de fumer et de mâcher du bétel : les cigares dont se servent les femmes du peuple ont un pouce et demi d'épaisseur sur sept à huit pouces de longueur, de sorte que pour introduire un pareil cigare dans la bouche il faut nécessairement en aplatir un des bouts ; chacun de ces gigantesques cigares dure un mois ou six semaines. Quant aux femmes des classes élevées , elles font usagé pour fumer d'une feuille de tabac roulée dans du papier ou dans une paille de riz, ce qui se nomme cigarillos. Les dames nées dans Ttle se conforment aux usages des indigènes, mangent le riz avec les doigts et s'asseoient sur des nattes, les jambes croisées, surtout lorsqu'elles ne sont pas en présence d'étrangers. Quand j'arrivai à Manille avec mon épouse, nous allâmes au che^ min tournant^ lieu où il est du bon ton de se promener le soir, et là sa surprise fat grande lorsqu'elle vit passer un cabriolet où se trouvaient deux jeunes dames élégamment mises, et )e cigare à la bouche, tandis que le domestique, qui était sur le marchepied de derrière tenait à la -main une mèche allumée; en un mot l'usage

de filmer est si généralement adopté que ceuit qui ne fument pas passent pour des originaux.

Lors de mon premier voyage, ces îles avaient pour capitaine général un homme d'un mérite éminent, le marquis d'Âguilard, grand d'Espagne : lui et sa jeune épouse contribuaient, par l'affabilité de leurs manières ainsi que par le ton de la meilleure compagnie, à donner à la société du pays un vernis de politesse qui la plaçait à régal de la meilleure société d'Europe, tout en conservant quelque chose du luxe et des cou-^ tûmes asiatiques qui ne peuvent s'effiicer entièrement dans ces climats. On y était en outre très accueillant, de sorte que le temps s'y passait d'une manière fort agréable. La maison d'un des plus riches propriétaires était ouverte à toute la société du pays et étrangère, et l'on ne manquait jamais de s'y rendre chaque soir après la promenade au chemin tournant ;> des rafraîchissements nombreux circulaient dans trois grandes salles où se pressait la société. La plus parfaite liberté présidait à ces réunions nombreuses , où se trouvaient les personnes les plus distinguées du pays, et la foule y était quelquefois si grande qu'il m'est souvent arrivé d'en sortir sans avoir même entrevu le maître de la maison ou celui

de ses pareûts qui faisait parfois les honneurs à sa place.

Voici comment les Espagnols partageaient leur journée : à dix heures le dîner, puis repos jusqu'à cinq ; on sortait alors à pied ou bien en voiture pour respirer l'air firais du soir, et à huit heures on rentrait pour*se préparer à aller en soirée. Telles étaient les mœurs, et tel était Fétat de la société à Manille à l'époque dont je parle; la douceur de ces relations de société provenait du bon exemple que donnait le capitaine gênérai, et la bonté avec laquelle il m'a accueilli personnellement me fait un devoir de consigner ici le tribut de ma reconnaissance.

Quelques années après je revins à Manille, mais j'y trouvai de bien grands changements ! La société, en perdant le marquis d'Aguilard, qui venait de finir sa carrière, avait en même temps perdu le bon ton et la tenue qui s'y faisaient remarquer auparavant; et bien que les choses parussent être restées sur le même pied, je remarquai bientôt que l'esprit d'indépendance qui agitait l'Espagne avait pénétré dans ces Iles, en y détruisant la concorde qui fait le principal charme de la société.

La colonie des Philippines a sans doute plus

de valeur intrinsèque que toute l'Inde, mais malheureusement l'incurie et la superstition des gouTernants ont privé l'Espagne de la majeure partie des avantages qu'elle aurait pu en retirer. Les principales sources de revenus sont le tabac, le sel et la liqueur spiritueuse du coco, qui s'obtient en distillant le suc du cocotier. Cette liqueur est, dit-on, très saine et n'a pas d'odeur empyreumatiqiue. On sait qu'il pousse au sommet du cocotier deux fortes tiges qui pendent de chaque côté ; c'est sur elles que se développent les fleurs qui produisent les fruits. Lorsqu'il s'agit de se procurer du suc de coco , on fait une entaille à l'une des tiges et il en découle un suc d'où l'on retire par la distillation de l'eau-de-vie de coco. La tige ainsi entaillée ne produit plus de fruit cette année-là, tandis que l'autre tige en produit comme à l'ordinaire ; de la sorte chaque cocotier fournit chaque année des fruits et de la liqueur. Les deux tiges s'entaillent alternativement d'une année à l'autre, de manière à en laisser toujours reposer une. C'est la classe moyenne qui consomme le plus de liqueur de cocotier.

On fait d'excellent sabayon avec cette eau-devie délayée dans des jaunes d'œufs battus ; j'en

ai pris plusieurs fois chez un riche Chinois établi dans ce pays, et marié à une femme de Manille. Ceci me rappelle une sorte de chaîne en or d'un travail exquis que les jolies filles de ce Chinois fabriquaient elles-mêmes. Le travail en était si menu et si parfait que je me suis souvent récrié sur la perfection de leur ouvrage. Yoici com*ment elles s'y prenaient pour fabriquer ces chaînes ; elles commençaient par préparer des pièces d'une petitesse extrême dont trente com^ posent un anneau* Ensuite les deux jeunes filles s'asseyaient par terre, les jambes croisées, et munies chacune d'un chalumeau, d'une lampe et de pinces. C'est avec des outils aussi simples que ces habiles ouvrières fabriquaient avec une vitesse inimaginable des chaînes tellement fines qu'il était impossible d'en distinguer les soudures.

La femme de ce riche Chinois était du pays, comme je l'ai dit, et ses filles étaient par conséquent des métis, nom que Ton donne aux enfants issus d'unions entre des Espagnols ou des Chinois et des femmes du pays. Les femmes mé^ tis ont généralement la peau plus blanche et sont infiniment plus agréables que les indigènes ; mais en revanche elles ont bien moins de vivar

cité et d'énergie dans le caractère que les Taga- Utzènes. En un mot elles ont le laisser-aller et l'insensibilité des créoles, ce qui leur donne un air de froideur et d'indifférence peu attrayantes. Au reste ce sont les métis qui forment la classe la plus nombreuse et la plus riche de la population de Manille; les hommes sont fiers, jaloux, impérieux, et surtout profondément humiliés de ne pas être au niveau des Espagnols, leurs maîtres, dont ils descendent la plupart.

L'anecdote suivante donnera une idée de l'état d'irritation dans laquelle vivent les métis et des suites qui peuvent en résulter. Un mulâtre de la partie nbrd-est de Luçon, homme très riche et très influent, considéra certaines mesures

que le gouvernement avait prises à son égard comme une offense, et pour s'en venger il engagea les habitants à se révolter. Gomme il comptait un grand nombre de partisans dans le^ districts environnants, il est plus que probable que ses projets auraient réussi, et peut-être serait-il parvenu à s'iémparer de toute cette partie de l'île, sans l'intervention efficace du curé de l'endroit. Déjà vingt mille hommes s'étaient réunis en armes quand ce religieux dominicain, vêtu de l'habit blanc de son ordre et tenant la croix

entre ses mains, se présenta à eux, leur adressa la parole avec force, les menaça d'anathème s'ils persistaient dans leurs coupables intentions, et produisit en un mot un si grand effet que tous, le chef y compris, plièrent le genou et se soumirent. Telle est F influence du clergé. Voici une autre aventure qui servira à donner une idée de la position du clergé catholique aux Philip* pines, position qui souvent est entourée de dangers réels. Ce fait concerne un religieux qui venait d'être nommé curé d'un district situé dans la partie méridionale de Luçon, lieu fort exposé aux incursions des Négrillos, habitants sauvages .de hauteurs inaccessibles dans cette même partie de l'île. Ces sauvages, que l'on redoutait à cause de leurs incursions dans la plaine, où ils piortaient le meurtre et le pillage, sont de petite taille, ont la peau presque noire et la tète garnie d'ime sorte de laine crépue ; on les considère généralement comme étant le reste de la population primitive ; leur naturel sauvage a d'ailleurs résisté à tous les efforts qui ont été tentés pour les civiliser.

Ce religieux ayant été nommé à cette place, dont il prévoyait les dangers, résolut de se mettre en état de résister aux attaques des sauva-

ges, et s'adressa pour cela au capitaine général, qui lui fit remettre deux petites pièces d'artillerie, cent fusils et le$ munitions nécessaires. Avec ces ressources le courageux ecclésiastique s'occupa à fortifier les approches de sa cure, plaça convenablement les deux pièces, et forma même des canonniers.Puis il choisit 100 hommes des plus robustes auxquels il enseigna l'exercice du fusil. Les choses étaient ainsi préparées quand les Négrillos, qui depuis longtemps n'avaient point paru, et qui ignoraient complètement les préparatifs qui avaient été faits, descendirent de leurs montagnes au nombre de plus de six cents hommes ; mais le curé et les habitants étaient sur leurs gardes. On les laissa approcher librement des canons jusqu'à une portée de pistolet, et l'on ouvrit alors un feu bien nourri de mitraille qui porta la mort et l'épouvante parmi les assaillants. Profitant aussitôt de la confusion qui était dans leurs rangs, le curé sortit à la tête de ses cent hommes d'élite, dont les décharges meurtrières produisirent le plus grand effet. Enfin, aidé par les habitants en masse, il exécuta une charge vigoureuse qui décida le combat, où la majeure partie des sauvages périrent, et quelques fuyards, en petit nombre^ allèrent

répandre la nouvelle du désastre dans la peu* plade.

Je fia la connaissance de ee religieux trois ans après cette défaite des NégriUos, et il m'apprit que depuis lors ils n'avaient plus osé se mcmtrer. Il serait superflu d'ajouter que les habitants lui témoignèrent la plus vive reconnais* sance.

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