CHAPITRE IL
Wampoa; beauté des environs. — Rapports des Chinois avec les navires européens. — Avidité y vénalité des fonctionnaires chinois. -— Cupidité et avarice, principales passions des Chinois. — - Contrebande. — Importance du commerce clandestin de Topium. — Sûreté de transport par les bateaux contrebandiers. — Comment éviter les mauvais procédés des fonctionnaires. — Conduite à tenir envers les Chinois. — Rivière Yonca. — Rivière Salée. — Epo-Tsy, amiral des pirates. •— Commerce de la Chine. — Navigation. — Colonies chinoises. — Construction et manière de diriger les jonques. — Grand nombre de navires dans les environs de Canton. — Fortifications hollandaises. — Arrivée à Canton. — Conduite que les négociants étrangers ont à tenir. — Négociants du hong. — - Rapports commerciaux avec la Chine. — Commerce du thé.
L'étranger en arrivant à Wampoa est surpris de la diversité des objets qui frappent ses yeux. Des îles d'un aspect pittoresque décorées avec
art, des champs verdoyants de riz et de cannes à sucre qui attestent la fertilité du pays, des pagodes entourées de bouquets d'arbres, une inlinitc de bateaux^, une flotte immense de navires
venant de toutes les parties du globe et voguant sur un fleuve majestueux, tels étaient les élë* meais de ce tableau mobile dont Timagination k plus yiye aurait peine à se figurer la variété. Nous trouvâmes nécessaire de poursuivre notre route vers Canton. Dans un pays dont le
gouvernement est aussi soupçonneux que fan^ tasque, tout droit exceptionnel accordé à uq
étranger excite une juste surprise ; mais lorsque nous apprîmes Textréme vénalité et la cupidité des agents du pouvoir, ainsi que les bâiéfices qu'ils retirât, toute marque d'obligeance de leur part cessa de nous surprendre. Cette re^ marque s'applique au fait suivant. Depuis fort longtemps, au dire des Chinois, les capitaines ont le privilège de circuler entre Wampoa et Canton dans leurs propres chaloupes, sans être soumis à la visite et aux tracasseries des distri^ buteurs de tchopes et des pataches de la douane, à €onditi<m cependant que le pavillon de la na*^ tion à laquelle le bâtiment appartient soit arbora, pour indiquer que le capitaine se trouve dans la chaloupe. Lorsqu'il s'agit en pareil cas d'une course de Wampoa à Canton, le douanier d'un d^ bateaux hoppo attachés au navire délivre un permis où le nombre des hommes embarqués
sur h chaloupe est relaté avec d'autres détails^ ^t le capitaine est obligé de présenter ce permis, à son arrivée à Canton, au mandarin de la marine qui visite les embarcations. On prescrit en outre de ne transporter dans les chaloupes que les objets indispensables au capitaine et à l'équipage, comme vêtements et provisions; mais quant aux marchandises sujettes aux droits, il est sévèrement défendu d'en transporter. Telle est donc la loi, mais est-elle bien suivie? non, car les chaloupes vont et viennent librement sans que personne s'inquiète de s'assurer si les capitaines s'y trouvent; il suffit seulement que le paviHon soit déployé. On verra plus tard lesavantages qui en reviennent aux mandarins, qui sans cela ne se montreraient certes pas aussi indul-^ gents. Mais il faut convenir aussi que ces facilités sont d'un grand agrément aux Européens, qui évi-^ tent de la sorte une foule de tracasseries, et ne sont plus astreints qu'à payer deux fois : la première au douanier du hoppo sur leur bâtiment, et la seconde au mandarin de Canton. Dans iin ba^^ teau chinois, au contraire, tout est désagrément; à chaque instant il y a des droits à. payer, et si le batelier ne se montre pas généreux, on est retenu deux fois plus qu'il ne faudrait. Le mal-
heureux batelier chinois est donc forcé de délier sa bourse, sauf à être indemnisé plus tard par celui qu'il conduit. Ces abus se sont considérablement accrus, surtout dans les dernières an-»nées, de sorte qu'une course à Wampoa, qui coûtait autrefois une piastre d'Espagne, ne peut actuellement se faire à moins de trois et même de cinq piastres.
Les mandarins subalternes qui perçoivent les droits sur les bateaux se tiennent dans des guérites disposées le long du rivage; ils sont aussi chargés de s'opposer à: la contrebande ; mais loin de le faire ils protègent la fraude et ^approprient les recettes au lieu de les verser dans le trésor impérial. Je ne doute pas que ces exactions n'aient considérablement augm^ité depuis que la contrebande s'est introduite en Chine; quant aux Chinois, ils en font remonter l'origine à l'époque de la conquête de la Chine par les Tartares. Sans examiner jusqu'à quel point cette opinion peut être fondée, nous pouvons affirmer que des habitudes si enracinées et un commerce de contrebande organisé avec tant d'art doivent avoir leur principe dans une époque très reculée. Les Européens mettent^ aussi à profit une facilité qui leur est ofierte
pour échapper aux droits de douane, droits qui forment en Chine un des principaux revenus de
l*Etat. Les bateaux européens qui se rendent à
Canton ont la permission de porter à leurs
comptoirs des vêtements, des meubles, de Tar-
genterie, de la vaisselle, de la verrerie, du vin et
des comestibles, mais point de marchandises.
C'est pour cela qu'on les visite sévèrement,
surtout lorsqu'ils vont de Wampoa à Canton ;
mais à leur retour, comme ils sont censés aller
à vide, la rigueur étant moindre , il est aisé de
corrompre les employés des douanes, et de
transporter de cette manière de Tor, de l'ar-
g^[it, du zinc, etc.) et en général des marchan*
dises d^un petit volume.
Les agents de Fautorité sont donc fortement entachés de vénalité, mais c'est au gouverne^ ment lui-même qu'il faut s'en prendre. Oui, ce sont les droits exorbitants dont les marchan* dises sont frappées qui ont excité la principale passion des Chinois, l'amour du gain; aussi la majeure partie de la population de Canton vit <le contrebande, et c'est même le genre de négoce le plus avantageux.
Tout le commerce de l'opium, à l'exception de dix caisses dont l'importation à Macao est
autorisée comme médicament, se fait en con-trebande. Chaque année le gouvernement pu* blie des ordonnances au nom de l'empereur qui punissent de mort tout individu qui aurait apporté de Fopium, et néanmoins on en apporte annuellement environ quatre mille caisses, tant à Canton qu'à Macao. Or, chaque caisse pesant un pékul (<^), qui se vend de 1200 à 2000 piastres d'Espagne (de 6480 à 10,800 fr.), on peut se faire une idée de Ténormité du commerce de contrebande en Chine (7). Non-seulement les mandarins subalternes participent à la fraude, mais encore leurs puissants protecteurs. C'est à tel point que l'on voit transporter l'opium en plein jour et à découvert dans les rues de Macao. A Wampoa ce transport s'effectuait autrefois pendant la nuit; mais dans les dernières années de mon séjour, j'ai vu des marchands se rendre ouvertement à bord des bâtiments avec un employé de la douane, et faire décharger les caisses d'opium en plein jour. Pour les transporter ensuite de Macao à Canton, on fait usage à'opiu" miersy grands bateaux armés, montés par trente ou quarante hommes. En pareille occasion il y a xtn léger cadeau à faire aux employés de la douane pour ^1 obtenir le permis nécessaire. L'autori-
satioD même de vendre l'opium s'obtient à prix d'argent. A Macao on prend 60 piastres (324 fr.) et il y en a autant à payer ensuite à Canton.
Les opiumiers servent à beaucoup de personnes pour transporter des valeurs considérables en monnaie à Macao, sans que cela occasionne de grands frais, et par cette voie on est certain que l'argent parvient à sa destination. La dernière fois que je me rendis de Canton à Macao, ce fut sur un de ces bateaux. N'ayant pu me procurer un bâtiment européen, je m'adressai à un contrebandier qui, après que nous eûmes fixé les conditions du transport, m'indiqua le lieu et l'heure où il viendrait me prendre ; le lendemain, m'y étant rendu dans un bateau européen, j'y trouvai une belle embarcation armée, montée de vingt-six rameurs, qui me transportèrent à Macao en moins de onze heures. Quelle fut ma surprise, en arrivant, de voir le patron du bateau se rendre fort tranquillement à bord de la patache de la douane, d'où il revint quelques minutes après en m'annonçant que je pouvais débarquer sans crainte pour mes effets, qui furent aussitôt portés à mon habitation par ses mariniers. Cette course me revint à 40 piastres (216 fr.), tandis qu'en me servant de touie
autre voie de transport les droits seuls m'auraient occasionné une dépense d'au moins 400 piastres (2160 fr.). Ce que cela me coûta était vraiment bien peu pour un voyage fait aussi promptement que commodément.
Malgré l'importance du commerce de l'opium, il arrive parfois qu'un fou-youen (gouverneur civil ) nouvellement nommé débute par quelques actes de sévérité, qu'il fasse détruire les magasins et poursuivre les marchands d'opium, qui du t*este se tiennent si bien sur leurs gardes qu'on ne vient guère à bout de les arrêter. Cette rigueur n'est d*ailleurs jamais de longue durée, et il est bien rare qu'elle ne cède pas au bout de quelques mois à l'appât irrésistible de l'or. Je dois pourtant dire que, durant mon séjour en- Chine, la place de fou-youen fut une fois donnée à un homme que l'on ne put parvenir à corrompre ; ce dignitaire, qui en outre était homme d'esprit, se nommait Pack-Tay-Yen ou Pé-Tay- Djin. La haine qu'il s'attira, en anéantissant en grande partie le commerce de l'opium, fut si
grande que ses subordonnés employèrent tous les moyens possibles pour l'éloigner en le faisant nommer à d'autres fonctions. Ils y réussirent, et Pack-Tay-Yen, après avoir encore rempli divers
emplois, s'éleva par son talent au rang de isong* to (vice-roi de Canton), mais là son intégrité fléchit à l'aspect des immenses avantages dont il pouvait profiter ; aussi cette nouvelle conduite lui profita-t-elle, et il parvint à acquérir d'immenses richesses. Ce personnage remarquable monta encore en dignité en entrant au conseil avec le titre important de ko-lao ; mais bientôt il se retira des aflaires. J'ai dîné chez M. Drummond avec ce haut dignitaire ; c'était à bord d'un navire anglais de la Compagnie des Indes que le repas eut lieu. C'est là un exemple unique d'un vice-roi de Canton dînant chez un Eu^ ropéen.
La contrebande se fait aussi en grand sur les métaux, dont l'exportation est prohibée, à l'exception du zinc. La quantité de ce métal dont l'exportation est autorisée se règle chaque année, ce qui n'empêche pas que les navires de la Compagnie des Indes n'en exportent des quantités considérables.
J'ai dit plus haut que, lorsque les capitaines veulent se rendre de Macao à Canton , il leur suffit de hisser leur pavillon à bord du bateau qu'ils montent. Cependant je dois ajouter que pour s'assurer de la bienveillance du mandarin
de la patache des douanes, ce qui peut être d'une grande utilité, il convient de lui faire une visite au premier voyage que l'on fait. Je dirai encore que comme dans ce pays tout est objet de trafic, même les plus simples égards, il faut être bien sur ses gardes toutes les fois que l'on est témoin de la vénalité des employés, car s'ils s'apercevaient du mépris que leurs procédés inspirent, on aurait à s'en repentir, car ils ne le pardonneraient jamais.
En poursuivant notre route vers Canton nous remarquâmes deux pagodes, plusieurs villages fort peuplés et d'immenses champs de riz et de cannes à sucre, parfaitement bien cultivés ; tout en un mot attestait que ces lieux contenaient une population industrieuse et appliquée au travail. Il existe encore un autre chemin par eau de l'autre côté de Wampoa, en remontant la rivière Yonka ou Djonka, dont l'embouchure est au-dessous de la rade ; c'est par là que passent toutes les jonques de grande dimension qui se rendent à Canton. Arrivées à la source de la rivière, ces jonques passent sur la rive gauche pour entrer dans la rivière Salée, où tous les bâtiments chargés de sel s'arrêtent pour acquitter les droits de la régie des salines. La plus grande
partie du sel que Ton apporte à Canton provient de la rive occidentale de l'île Hainan. Ce commerce (et en général tout le commerce étranger) est entre les mains de compagnies privilégiées, auxquelles les Européens donnent le nom de hong. La compagnie du sel est la plus importante et la plus riche, et les capitalistes qui la composent sont revêtus du titre de mandarins. Pour faire le commerce du sel, il faut une permission spéciale dont on ne pourrait se passer sans encourir des peines sévères. Une surveillance active est exercée sur ce commerce , l'un des principaux revenus de l'Etat, et néanmoins les mandarins subalternes parviennent encore à tromper le gouvernement.
La partie de la rivière que fréquentent les bateaux de sel était infestée à une certaine époque par un chef de pirates qui, se donnant le titre d'amiral, avait à ses ordres une nombreuse flotte et près de vingt mille hommes. Après qu'il se fut emparé d'un grand nombre de jonques chargées de sel , la compagnie se décida à conclure avec Epo-Tsy , c'est le nom du pirate , un traité par lequel elle s'engageait à lui payer une redevance par chaque bateau. Plus tard les patrons de ces jonques, pour se rendre les pirates favo-
râbles , commencèrent à leur fournir des vivres et même des armes. Mais le gouvernement, instruit de ces abus , mit le séquestre sur tous les bateaux de sel. Alors Epo-Tsy , ne recevant plus de vivres, hasarda une descente dans le détroit intérieur qui conduit à Macao et y ayant trouvé un grand nombre de femmes qui travaillaient aux champs, il les contraignit à récolter tout le riz dont ces champs étaient couverts et à le transporter à bord de son escadre. Enfin ce pirate porta même ses ravages jusqu'à six lieues de Canton. Le vice-rof sentant à quel point il était important de le réduire , et les bâtiments
de guerre chinois ayant eu le dessous dans toutes les rencontres, il imagina de s'adresser à un navire anglais; mais comme les pirates se maintenaient toujours les plus forts, le vice-roi, pour en finir, pria les Portugais de Macao de se porter comme intermédiaires. Une négociation s'ensuivit, et l'amnistie fut accordée à Epo-Tsy, sous la garantie des Portugais; il déposa alors les armes , et fut nommé gouverneur de la province de Fo-Kien, suivant ce qui avait été convenu. Cet aventurier était tellement audacieux qu'une fois il s'empara d'une flotte entière de bâtiments de guerre chinois, dont le teytoyka (amiral)
était oncle de r empereur; l'ayant fait prisoimier, Epo-Tsy lui trancha la tête. Plus tard cependant il eut à se repentir de cette action ; car à peine était-il arrivé dans la province de Fo-Kien qu'il y reçut une lettre de rempereur, rédigée avec la politesse ^recherchée du style chinois. Elle avait pour b|^|iÉB lui rappeler que les lois du pays demandaièii^sang pour sang, et qu'en conséquence il était juste qu'il payât du sien celui qu'il avait répandu dans la personne de l'oncle de Sa Majesté. Il n'y eut pas moyen d'échapper à cet arrêt, et la tête d'Epo-Tsy fiit bientôt envoyée à Pékin*
La Chine fait par ses propres navires un commerce considérable avec le Japon, la Cochin* chine, Siam, Tonquin, Java, Sumatra, Macassar^ et toutes les îles de l'archipel indo-chinois. On peut évaluer à quarante mille tonnes le port des jonques employées à ce commerce, ainsi qu'à celui du sel. Chacune d'elles transporte pour une valeur de trois à cinq cent mille piastres en marchandises, qui consistent principalement en porcelaine, soiries, perses, vêtements, livres, papier, quincaillerie, thé, instruments aratoires, draps, etc.
Pour diriger leurs jonques, les Chinois se ser-
vent ordinairement de pilotes portugais en état de prendre la hauteur du soleil , car pour eux ils n'entendent abl^olument rien à la théorie de la navigation , mais en revanche ils sont d'adroits matelots. Leur coutume est de se mettre en mer par la mousson de nord-est , pour revenir par celle de sud-ouest , de sorte qu'ils ne font qu'un seul voyage dans l'année. Tout l'archipel indo-chinois est rempli de colons chinois qui s'y font remarquer par leur industrie , comme dans tous les lieux où ils ont fondé des établissements. Ce sont eux qui s'occupent de l'exploitation des mines d'or et d'étain , ainsi que de la culture du coton, de l'indigo et des cannes à sucre , et comme ils n'ont pour concurrents que les insouciants Malais , il leur est aisé de faire fortune. Un fait digne de remarque, c'est que^ malgré les nombreuses alliances que ces colons contractent avec les femmes du pays , les mœurs chinoises n'éprouvent chez eux aucune altéralion , en sorte que tous les li^ux où ils se sont établis présentent un aspect parfaitement semblable à la Chine. Au Japon, ces colons sont soumis à une surveillance si sévère qu'on ne leur permet d'habiter que dans un endroit séparé de la ville de Nangasackî. Dans l'Inde, le nombre
des colons chinois est considérable , et le gouvernement anglais en les protégeant donne une preuve de plus de sa sagesse. *
Les jonques chinoises sont de différentes dimensions, depuis cent tonnes jusqu'au port énorme de cent cinquante. Elles se divisent par séries, d'aprèsleur capacité, et leur construction est si bien ordonnée qu'une voie d'eau peut s'ouvrir dans une partie sans que les autres parties en souffrent. Ces bâtiments portent un ou deux mâts très élevés, sans haubans; leurs voiles sont en nattes, ûxées à des vergues en bambou , très légères et pourtant très solides (®). Le procédé que l'on emploie pour placer un mât d'une si grande hauteur mérite d'être rapporté. On commence à cet effet par construire un échafaudage en bambous, à l'endroit que le mât doit occuper ; cet échafaudage est ouvert d'un côté , et se compose de cinq ou six étages superposés. Ceci fait , le mât est amené sur le pont par son pied; puis des câbles, fixés à des cabestans placés aux différents étages, sont mis en mouvement. Le mât s'élève de cette manière , et lorsqu'il a pris une position perpendiculaire, on le redescend doucement dans l'ouverture destinée à le recevoir. Les ancres des Chinois diffèrent aussi
des nôtres , car elles sont en bois et n ont qu'une seule patte; cependant, malgré leur grossièreté apparente, ces ancres conviennent parfaitement
à l'usage auquel elles sont destinées, et j'ai vu moi-même une jonque tenir sur son ancre par une tempête qui jeta tous les bâtiments portugais à la côte.
On ne saurait imaginer de spectacle plus curieux que l'arrivée d'une grande jonque venant de Batavia ; c'est une confusion , un pêle-mêle dont il est difficile de se faire une juste idée. Tout le pont est encombré d'hommes mêlés à des singes , à des perroquets et à une foule d'autres animaux : c'est en un mot un arche de Noé, à part le grand nombre d'homfnes et de femmes qui s'y trouvent. Le propriétaire du bâtiment , qui quelquefois est une femme, ne se réserve qu'un très petit espace , tandis que les nombreux passagers, qui sont ou des marchands qui accompagnent toujours leurs marchandises, ou bien des artisans qui ont été chercher fortune dans l'Archipel, remplissent la majeure partie du bâtiment. Nous avons déjà dit que les Chinois sont bons matelots ; en effet, pendant la dernière guerre, les vaisseaux anglais des Indes-Orientales , n'ayant pas leurs équipages au complet,
prirent des Chinois et en furent très satisfaits; on n'a à leur reprocher qu'un peu de timidité lorsqu'il s'agit de manœuvrer par une grosse mer.
Si je me suis un peu étendu sur le commerce extérieur de la Chine, c'est dans l'intention de rectifler l'opinion trop légèrement accréditée que cet Etat est exclusivement agricole et manufacturieir , tandis que les faits démontrent le contraire. Non-^seulement les Chinois ne se bornent pas au seul commerce intérieur , mais j^ose même affirmer que ce peuple est un de ceux dont les relations commerciales sont les plus importantes.
Âpres avoir dépassé la rivière Salée, nous arrivâmes à Canton, et notre surprise fut portée à son comble lorsque nous vîmes l'activité extraordinaire qui régnait à terre, tandis que l'eau était couverte de myriades d'embarcations et de sampanes de toutes espèces et venant de toutes les provinces de l'empire. Ces sampanes sont de légers et agiles eisquifs ; elles portent deux rames sur les côtés, et une troisième fort longue fixée à la poupe, où elle tourne sur un pivot en fer. Le nombre des embarcations est tellement gr^nd qu'op désespère d'abord de se frayer un passage
dans ce labyrinthe ; mais rétopnement redouble encore lorsqu'on ^' aperçoit que Tordre le plua parfait règne parmi ces masses agglomérées. De ebfiquecôté de la rivière, des espaces ont été ménagés pour la circulation, et les bâtiments euiipémes sont rangés symétriquement, en laissant des espèces de rues ouvertes pour |es nombreux marchands de çpmestibles qui ne cessent d'aller et de venir en annonçant leur marchandise par des eris retentissants.
En traversant cette flotte, je remarquai les fiortips nommés FoliesT^ffallandaise^ (Dutcb- FoUies), nom qui leur a été donné, dit-on, à cause que les Hollandais teptèrent autrefois d'y transporter des canons cachés dans des futailles , rase que les Chinois découvrirent ; on dit aussi que c'est à dater de cette époque qu'il fut défendii am Européens d'habiter fixémept Canton. Quoi qu'il &à soit, ce qui est certain, c'est que les autorités de Canton traitent les Hollandais avec toutes sortes d'égards : ces procédés sont d'autanf plus faitsr pour fixer l'attention que durant dix-^huit ans aucuQ navire hollandais n'est arrivé à Maicao. On est dans l'habitude , en arrivant à Cantcm , de ^'arré^er au débarcadère , près de l'ancienne factorerie suédoise , ou se trouve tpu-
jours an douanier pour la visite des effets : si Ton a des objets prohibés à faire passer, un mot dit à l'oreille du comprador suffit, et il se charge de remettre au fonctionnaire le léger cadeau qui est destiné à endormir sa sévérité. Si Ton négligeait cette précaution, on s'exposerait à coup^ sûr aux plus grands désagréments. Une fois débarqué, on peut, ou louer un appartement, ou bien descendre à Thôtel établi dans l'ancienne factorerie hollandaise , où l'on trouve toutes les commodités désirables.
La première chose qu'un négociant européen doit faire en arrivant à Canton est de se lier avec un membre du hong ou de quelque autre société privilégiée , qui se charge de négocier toutes ses affaires, de lui procurer des marchandises, et qui le cautionne pendant toute la durée de son séjour ; c'est à lui qu'il convient aussi de s'adresser pour se procurer un interprète, sorte de personnage indispensable dans les transactions commerciales.
Les négociants du hong forment une compagnie semblable à celle des salines; elle est chargée de surveiller le commerce européen , et c'est elle qui répond de tout ce qui a rapport aux droits de douane des navires qu'ils cautionnent^
tant pour les marchandises d'importation que pour celles d'exportation. Les hongs sont aussi garants des amendes auxquelles les commerçants européens peuvent avoir été condamnés ; leur nombre est ordinairement de onze, mais il devrait être de treize. Les membres qui composent la compagnie sont pour la plupart des négociants convaincus précédemment du délit de contrebande, qui, moyennant de fortes sommes, parviennent à se mettre ainsi à couvert des poursuites. La responsabilité qui pèse sur eux est donc énorme, tandis que le gouvernement évite de cette manière tout sujet de mésintelligence avec les Européens, qu'il considère généralement comme formant une classe d'aventuriers , dont la seule occupation est de traverser les mers pour aller faire fortune. Les négociants du hong ont le titre de mandarin , mais cela n'empêche pas qu'ils sont dans la dépendance du hoppo, leur chef, devant lequel tout sentiment d'honneur et de dignité s'abaisse ; en effet, s'il plaît à ce dignitaire de citer un hong à comparaître devant son tribunal, le mandarin se présente à lui à genoux, et se prosterne à plusieurs reprises la tête contre terre avant de parvenir à attirer son attention. Lorsqu'enfin ce chef arrogant lui
permet de se relever, le pauvre négociant titré ne peut élever l'cml iu-dessus du neuvième bouton de la veste dû fier hoppo ; s'il avait le malheur de rencontrer son regard , le bambou punirait aussitôt cet excès d'audace.
L'usage de ces proètemements est général ddns tous les tribunaux de la Chine ; en pareil cas l'àccbsé se prosteirne et ne se relève que sur la permission des juges, après quoi il n'a que la liberté de répondre aux question qui lui sont adressées , sans avoir jamais celle de plaider sa cause. Deux licteurs^ armés de bam|30us, sont placés à ses côtés pour le punir immédiatement s'il avait le malheur de manquer à ce règlement. Les témoins qui déposent dans les procès doivent couper le cou à un fcoq eti même temps qu'ils prodoiicent la formule du sermeut! Quant àuiL pi*ostemements dont on vient de parlei*, ils n'ehtraînefat aucune idée de déshohnéUi^; on Ifes regardé comme une marque de respect rendue à l'empereur dans la personne de son repï^ésentaiit. Les négociants du hong sont également assujettis à cette formalité envers les adtbHtés locales; quant à la fréquence dé leurs râj^ports avec le hoppo , ils lâchent de les restreindre autant que possible, sachant bien que le dignitaire
s'en {^revaudrait bientôt [iour exigef un riche
présent, sous peine, en cas de refus, de les
accabler de vexations.
La compagnie du hong a beaucoup perdu de
son influence depuis la mort de son président i, Puhan-Kai^Qua^ homme qui joignait à une grande fortune des qualités d'esprit véritable^ ment éminentes^ et qui répandiretit, sur la compagnie qu'il dirigeait^ Un éclat qu'elle n'a plut; actuellement^ Deux autres causes incessantes hit nuisent Aussi : c'est d'abord le commerce de contrebande , et puis encore l'usage où sont quelques membres pauvres du hong de céder leurs droits d'importationàdesmarchandsdétaillèurs.Toutes les fois qu'il m'est arrivé d'entendre des Chinois s'exprimer sur l'étendue de leur commerce , je les ai to^ours vu accorder la prééminence à leufé relations commercialeis avec Tarchipel indochinois sur celles qu'ils ont avec l'Europe.
Sans rechercher si cette opinion est fondée , observons que les navires européens amènent annuellement à Canton pour 30 ou 40,000 piastres d'Espagne ( 162,000 à 216,000 francs) de marchandises. Mais l'évaluation, sous le rapport de l'importance de ce commerce, ne doit pas se calculer sur la masse des importations, mais
bien sur la quantité et la valeur des produits exportés pour l'Europe.
Le thé à lui seul forme une branche de commerce très importante ; on a peine à se figurer le nombre de mains que la préparation de cette feuille met en mouvement. La confection d'une caisse de thé occupe le menuisier, le plombier, le serrurier, le cartonnier et le chunam (colleur) (^) ; il y a en outre plusieurs autres ouvriers occupés à ficeler les caisses, etc. On ne saurait mettre en doute le tort que ferait à la Chine la suppression de son commerce de thé avec TAngleterre ; celle-ci pourrait bien en souffrir aussi, mais certainement moins que la Chine, où des milliers d'individus resteraient sans ouvrage et n'auraient plus de quoi subsister (i^). Il résulte de là que les Chinois , tout en affectant l'arrogance envers les Européens , évitent cependant tout ce qui pourrait amener une rupture décisive (**). Ajoutons finalement que le commerce européen a bien plus d'importance à leurs yeux qu'ils ne veulent en convenir.