‹ Spet années en Chine; nouvelles observations sur cet empire, l'archipel Indo-Chinois, les Philippines et les Iles SandwichChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Règlements commerciaux. — Exactions. — Visite du hoppo. — Mandarins qui composent le gouvernement. — Pouvoir du vice-roi. — Son conseil. — Du droit criminel. — Anecdotes. — Vénalité et corruption générales. — Punition infligée aux créanciers. — Système monétaire. — Entraves mises au commerce.

Si la conduite oppressive du gouvernement chinois dans ses relations commerciales avec les Européens, ainsi que ses règlements commerciaux, prouvent à quel point il est fin et rusé, on peut affirmer aussi que cette politique est peu sage, car elle ne contribue point à obtenir du commerce européen tous les avantages qu'il pourrait procurer à la Chine.

Dès qu'un bâtiment a jeté l'ancre à Wampoa, le hong répondant est tenu d'offrir au principal hoppo un présent de 4,500 piastres d'Espagne (24,300 fr.), somme que le capitaine du navire doit naturellement lui rembourser plus lard. Il

doit donner en outre 200 piastres (1080 fr.) à l'interprète, autant au comprador^ et d'autres sommes moins fortes aux mandarins de la marine à Wampoa et à Canton. Si l'on ajoute à ces dépenses exorbitantes d'autres frais de nécessité absolue, on pourra évaluer les dépenses d'un grand navire, dans le cours des trois mois de son séjour, de 6^000 à 10,000 piastres (32,400 à 54,000 it.). A ces débours il faut joindre encore le jaugeage du bâtiment; le devoir du hoppo étant de se rendre à bord de chaque navire nouvellement arrivé, pour pratiquer celle opération et percevoir les droits. Toutes ces formalités doiveiit être remplieis avant de procéder ati déchargement.

Voici comment le hoppo viait visiter le bâti-^ ment pour le jaugei* , ce qui d'ailleurs s'exécute d'une manière tellemisnt iniqilis que les pettu bâtiments paient autant de droits que les grands. Au reste, c'eisi là le seul droii établi légalènaeiil; tous les autres ne sont que des abus. iJdrs dohtï que te hoppo quitte te rivage pour aUer s'acquitter de ses fonctions, c'est dahs un grand yacht couvert , orné de banderoles et portant un pavillon qui annonce son rang. Des chaloupés de guerre entourent son embat*6ation, et plusieurs

ihandarins raccompagnent, ainsi qde touâ léâ négociants du hûng, chaisun dans sa dialoupe particulière. En arrivant au navire, une échelle couvfâiie de drap rougédpit lui être présentée, fet le bâtiment, qui Ta salué de neuf ^oups de dàtiôh à son départ, répète ce métne salut lot*squ'i1 retourne à terre. Le jaugeage lertniné, le hdp)5o perçoit les droits et témoigne ensuite sa Satisfaction à l'équipage par des ibarques de sa libéralité ; il fait distribuer du mauvais sam^tcheu et une paire de bœufs étiques.

Qdand ce dignitaire s'abaisse à remplir cels fonctions en personne, ce qu'il ne fait que lorsque le navire a une riche cargaison, il né manque pas de choisir tous les objets qui sont à sa convenance ; horlogerie ^ fourrures de prix et fines draperies attirent égal§pient son attention ; et c'est le malheureux hong qui doit ensuite solder le compte. Aussi les propriétaires des bâtiments sont-ils fort aises lorsqu'ils voient arriver l'avide hoppo, sachant qu'ils ont un moyen assuré de se défaire d'une pat*tie de leurs marchandises précieuses et au prix qui leur convient. Mais quand c'est son substitut qui le remplacé, ses prétentions sont bien moindres ; cependant c'est toujours le pauvre hông qui en

supporte toute la charge. Outre ces sortes de vexations qui tombent sur les hommes du pays, les Européens en endurent beaucoup aussi et avec un patience incroyable ; il serait vraiment temps que les gouvernements s'interposassent, et des représentations énergiques produiraient sans doute de l'effet (^^).

J'ai cru qu'il serait intéressant, puisque nous voici à Canton^ de donner la liste des mandarins qui composent le gouvernement de cette vice* royauté, avec les dénominations chinoises qui les distinguent. Ils sont au nombre de quatorze, savoir :

Le tsong-to, vice-roi ;

Le tsian-kiun, gouverneur militaire, parent de l'empereur, ayant sous ses ordres la garnison, qui se compose de cinq mille soldats tartares ;

Le too-tong, vice-gouverneur ;

Le fou-youen, gouverneur civil ; Le pou-chen-tse, caissier ;

Le an-cha-tsi, grand-juge criminel;

Le kong-chou-foa , mandarin chargé du recouvrement des taxes de navigation ;

Le le-ung-to, mandarin chargé de délivrer les passeports ; il est commissaire des troupes et mandarin du riz ;

Le tsin-to, percepteur de Tiinpôt sur les maisons 3 tous les ans ils doit arpenter le terrain sur lequel les habitations sont construites; il tient un registre du nombre des habitants;

Le nom-hoy-ouny, directeur de la police ;

Le pou-ung, son aide;

Le tcho-ung et le say-yng, mandarins subalternes de la police ;

Le hoppo, directeur des douanes, percepteur des droits pour le commerce extérieur.

Ce dernier fonctionnaire a sous ses ordres un grand nombre d'employés ; tous les percepteurs, douaniers, mandarins de la marine, etc., sont dans sa dépendance ; aussi la distribution d'un aussi grand nombre d emplois lui procure-t-ellé un revenu considérable.

Le vice-roi est le chef suprême, civil et militaire; c'est lui qui, s'il y a rébellion à main armée , est chargé de marcher à la tête des troupes. Cependant il ne faut pas se ûgurer qu'il remplisse scrupuleusement les devoirs de sa charge, et j'ai été témoin de plusieurs mouvements insurrectionnels dont le vice-roi s'est toujours tenu assez loin pour ne point compromettre ses jours. Dans lecas d'insurrection, c'est

encore lui qui punit les coupables , et en pareil cas il a droit de vie et de mort.

Les jugements rendus ^^rYaurchartsij en matière criminelle, sont envoyés à Pékin 6| con-^ firmes paf* r empereur. Le conseil du vice-roi est composé du gouverneur civil, du caissier et du commissaire des troupes. Cette assemblée n'a que le droit d'avis; c'est ensuite au vice-roi à agir suivant qu'il le juge convenable.

En Chine les supplices sont cruels ; ils consis-r tent à irancber la tête, à couper les mains ou les pieds, et quelquefois ménie op condamnele criminel à a voir }e cœur arraché et à servir ensuite de pâture auii oiseaux de proie ! Sir George Staunton a traité ce sujet; les personnes curieuses de connaître le code criminel chinois trouveront d'^mpl^ détails dans son ouvrage. Les lois criminçlles $ont donc plus que sévères, mais heureusement qu'on ne les suit pas toiyours à 1^ lettre, sans compter que les accusés trouvent encore dans la vénalité des juges un moyep de s'y soustraire.

Si les lois crimiaolles sont sévères en Chine, on peat dire aussi que l'application en est singulière ; en voici un exemple. La loi veut que,

lorsqu'un cas de mort subite se présente dans une maison, aans que la cause en soit connue, le propriétaire en soit responsable; bien plus, il est considéré comme coupable du meurtre, à moins qu'il ne parvienne à s^arranger avec ia justice, moyennant une somme d'argent. On concevra donc que les Chinois fhssent tout leur possible pour cacher de semblables événements. Le fait suivant confirme ce que j'avance. Un Chinois, propriétaire d^un jardin fruitier, voyait ses fruits disparaître sans pouvoir s'en expliquer la cau^e. Soupçonnant cependant que ce pouvait être le fait d'un voleur, il fit bonne garde avec ses gens, surprit bientôt le malfaiteur, et le

voyant fuir lui décocha une flèche qui l'étendit mqit. Cette affaire pouvait avoir des suites ; aussi le Chinois chercha-t-il un moyen de sortir d'embarras, et croyant l'avoir trouvé, il transporta le corps dans le jardin voisin. Un riche négociant en thé en était le propriétaire, et ce fut sur lui que tombèrent les conséquences de cette mort* En effet, le mandarin chargé de la police i^e tarda pfis à être instruit de la chose, et s'étant tr^DUpprtésur les lieux, il décida, conformément aux loii^, que le corps resterait à la place où il avait été troqvé jusqu'au moment où la cause

du meurtre aurait été découverte. Grand fut le désespoir du marchand de thé, qui malgré son influence ne parvint finalement à se débarrasser du dégoûtant spectacle de ce corps mort, et à être exempté des poursuites, que moyennant un cadeau de 4500 piastres ( 24,300 fr.), dont le mandarin voulut bien se contenter.

Les arrêts de la justice sont rédigés avec un art infini , de manière à donner aux affaires la tournure qui cadre le mieux avec l'intérêt de la partie la plus influente. J'ignore la manière dont les procès se dirigent à Pékin, mais quant à Canton , je puis affirmer que personne ne s'avise d'y entamer une poursuite judiciaire, sans s'être assuré de fortes protections et avoir préparé des sommes considérables pour se rendre les juges favorables.

Je citerai encore , à l'appui de ce qui précède , une autre aventure arrivée à ce même marchand de thé dont il vient d'être fait mention.. Un mendiant étant mort dans un cabaret à la suite de quelques excès , le maître du lieu , qui redoutait des poursuites , transporta le corps pendant la nuit à quelque distance, et le déposa à la porte du marchand. Le mandarin inspecteur des pauvres, ayant constaté le fait, rendit le marchand

responsable, et il allait être condamné, lorsque des témoins déclarèrent qu'ils avaient vu transporter le corps. Les poursuites durent donc cesser, et néanmoins le mandarin se refusa à laisser enlever le corps pour se faire donner de Fargent , et en effet le marchand , pour vaincre ison obstination , fut contraint de lui compter 200 piastres (1,080 francs).

Plusieurs personnes m'ont assuré que la corruption des fonctionnaires était moindre à Pékin qu'à Canton ; au reste , en présentant le tableau fidèle des malversations qui se commettent, mon intention n'a sans doute pas été d'inculper la nation en masse : elle possède assurément des individus estimables, mais j'oserai affirmer toutefois que le nombre en est restreint, et cela se conçoit facilement dans un pays privé de tout établissement d'instruction publique, et où le bâton des mandarins atteint toutes les positions. Si quelques écrivains se sont appliqués à dépeindre les hautes qualités morales de ce peuple , c'a été certainement à tort; car la Chine, dans son état actuel , est encore bien éloignée d'une vraie civilisation; je ne mets pas en doute qu'il suffît de séjourner pendant un an en Chine pour revenir à mon opinion.

Les diâtiments aaïqaels sont soumis les débi* leurs récalcitrants et ceux qui se refusent à acquitter les intérto d'une dette, ne sont jamais appliqués qu'autant qti'on s'est assuré les juges à force d'argent , ce qui rend donc ces sortes de contestations fort onéreuses aux créanciers. Quant à l'usure, aucune disposition pénale n'est établie contre elle; aussi les Chinois s'y adonnentils avec la fureur qu'ils apportent à toute spéculation qui promet des grands bénéfices. Ils aiment encore avec passion à jouer aux cartes; j'en cite* rai un exemple, mais pour mieux me faire entendre, disons d'abord un mot de la monnaie courante en Chine. La seule monnaie courante est le cache, pièce percée à son centre d'ime ouverture carrée qui sert à pouvoir en enfiler un grand nombre sur un cordod ; les Chinois donnent à cette monnaie le nom de tchin en langue vulgaire, de tung-^tchin en langue écrite : il en faut dix pour faire un candarin; dix candarins font un macey et dix maces font un taèl; un taël vaut une piastre d'Espagne et ,^ (7 fr. 94 cent.)- Quant à la valeur de la piastre, les hongs ne la reçoivent que pour 720 tchinsy tandis que les marchands en boutique la prennent à raison de 750 tchins; mais, comme je l'ai dit, la monnaie

courante âe réduit au cache. Or il m'est souvent arrivé de voir de simples ouvriers à la journée^ qui venaient de recevoir un certain nombre de caches pour prix de leur travail , se réunir aussi* tôt en cercle, puis se distribuer des cartes et jouer à Finstant même ce qu'ils avaient eu bien du mal à gagner.

Comme la Chine ne possède ni banques ni papier^monnaie, et que la monnaie courante est de peu de valeur , tous les paiements s'y font en piastres d'Espagne ou bien en lingots; ce dernier usage n'encourage que trop la mauvaise foi. Il n'y a points à proprement parler, de lettres de change, mais j'ai pourtant entendu dire que de grands capitalistes tiraient quelquefois les uns sur les autres. Les prêts sur hypothèques se font au taux de 12 à 25 pour 100; mais s'il s'agissait d'emprunter sur la seule garantie du crédit personnel, l'intérêt s'élèverait au moins à 25 pour 100;

On donne la préférence à la piastre neuve d'Espagne, parce que les fabricants de soieries de l'intérieur y sont habitués et ne veulent être payés que dans cette monnaie ; aussi les négociants deCanton , pour satisfaireà cette exigence, achètent souvent des piastres neuves, moyen-

nant 4 à 5 d'intérêt, et donnent en échange des lingots de la valeur de 10 taëls. Ces lingots sont de forme carrée et portent nn poinçon qui indique leur valeur ; malgré cela on ne les reçoit jamais sans s'être assuré premièrement du poids et de la pureté du métal , car ils sont souvent au-dessous du titre et du poids légal. En effet le titre légal est fixé à 100, tandis que dans les lingots d'or et d'argent les plus purs, il ne s'élève pas au-dessus de 88 à 92 ; aussi la valeur de dix taëls n'est que nominative. Beaucoup de ces lingots ont été percés, pour avoir un moyen de s'assurer que le métal contenu dans l'intérieur du lingot est semblable à la partie extérieure.

J'ai avancé plus haut que l'état de civilisation de la Chine est encore bien arriéré, et le manque total d'établissements d'utilité publique en est la preuve. Par exemple , les compagnies d'assurances y sont inconnues, de sorte que du moment qu'une propriété a eu le malheur d^éprouver un sinistre, le propriétaire n'a que ses propres ressources pour se tirer d'embarras. H est vraiment étonnant qu'un peuple, aussi commerçant, ait négligé d'établir des banques et des comptoirs d'assurance, dont l'existence procure au commerce de si immenses avantages.

Page 1