CHAPITRE IV
Population de Canton. — Garnison. — Son instruction. — Guerres civiles. — Société céleste. — Meilleures qualités des Chinois. — Conséquences d*une éducation vicieuse. — Dissimulation et duplicité. — - Opinion sur la population de l'empire. — Agriculture et jardinage. — Affermage des terres. — Métiers. — Cause des progrès de l'art de la teinture en Chine.
La population de Canton est évaluée par les Chinois à plus d'un million d'habitants, mais je crois ce chiffre exagéré; il peut y avoir, selon moi, de huit à neuf cent mille âmes. Cette nombreuse population est gardée par une garnison de cinq mille soldats tar tares qui, de mon temps, étaient commandés par Djan-Kuhan, parent de l'empereur (**). Cette troupe ne peut quitter la ville que sur l'ordre exprès de l'empereur; mais comme force militaire , ce sont assurément les plus misérables soldats du monde. J'ai moimême été témoin d'une démonstration que le vice-roi fit contre des pirates qui s'étaient appro-
chés de la ville : ce fut avec bien de la peine que ce chef parvient à réunir quatre cents hommes déguenillés , mal armés de piques et d'arquebuses à mèches, et n'ayant presque pas de munitions. Pour tirer une once de poudre du magasin, il faut un conseil général des mandarins, et comme cela exige du temps, la ville a celui d'être prise pendant que l'on s'occupe à réunir l'assemblée.
Dans l'occasion dont je viens de vous parler, les troupes de la garnison ne sortirent de la ville que lorsque les pirates, après avoir dévasté les environs, se furent rembarques ; cependant le détachement n'en continua pas moins sa marche, et les dégâts qu'il commit dépassèrent de beaucoup le mal occasionné par les forbans. Cet esprit de rapine s'explique d'ailleurs facilement par l'extrême dénûment des militaires, qui reçoivent à peine de quoi pourvoir à leur subsistance journalière.
Les armes employées par l'infanterie chinoise scmt l'arquebuse à mèche, la pique et une sorte de hache d'armes montée sur un long manche, qu'ils savent manier avec beaucoup d'adresse. La cavalerie a le sabre, un arc et des flèches ; c'est sur ces dernières armes qu'elle compte le
plus, et les cavaliers du Nord sonl particulièrement renommés par la manière de s'en servir.
D'après les renseignements que j'ai recueillis, l'armée se monterait à un million d'hommes ; sans contester ce chiffre, je crois pou voir affirmer qu'il n'exista jamais de troupes moins aguerries, moins capables de défendre un pays contre une agression étrangère, et surtout aussi ignorantes de l'art de la guerre (*^) ; en voici un exemple. La province de Fo-Kien s'était partagée en deux partis qui en vinrent aux mains, et il fallut envoyer des troupes pour ramener l'ordre. Mais au lieu d'agir efficacement, l'expédition commença par s'assurer du nombre des adversaires, et ayant reconnu que les forces des parties belligérantes s'élevaient à dix mille hommes de part et d'autre, les troupes impériales prirent aussitôt le sage parti de demeurer paisibles spectatrices de la lutte, qui se termina par l'extinction de l'une des deux armées. Après ce résultat, le général sortit de son inaction en demandant au parti vainqueur de lui livrer les prisonniers; il l'obtint, sans peine, et ayant ré- 4ligé un bulletin fastueux où il n'était question que de la prétendue victoire que ses troupes venaient de remporter, il finissait par deman-
der Fautorisation de trancher la tête aux prisonniers qui étaient tombés entre ses mains. Ce fut donc par la mise à mort de ces malheureux que la glorieuse expédition se termina !
Les troubles dont je viens de faire mention me fournissent l'occasion de parler de la Société
céleste y association politique qui est une des principales causes des fréquents soulèvements qui tourmentent la Chine. Si ce que les Chinois en disent est vrai, cette société compte parmi ses membres des gens haut placés et de beaticoup d'influence; quant à ce que j'en ai vu à Canton^ce n'était au contraire qu'un ramassis de gens sans aveu et de très mauvais sujets. Toutefois leur extrême hardiesse les rendait redoutables, même à la police de la ville, à laquelle ils ne craignaient pas de résister. Le but constant de cette confrérie est, à ce qu'il paraît, le renversement de la dynastie tartare.
Si les Chinois ont beaucoup de vices, on ne saurait d'un autre <îôté leur refuser quelques qualités éminentes qui sont : la constance dans les entreprises, l'écononjie, l'application, et une bonhomie qui fait partie de leur caractère. Sans doute que de pareilles qualités auraient pu être développées sous un gouvernement plus éclairé;
mais s^ils ont de rintelligence et un esprit inventif, d'un autre côté le langage, les coutumes et la pente même des esprits s'opposent à ce qu'ils sortent du même cercle où ils se meuvent depuis si longtemps. L'éducation elle-même (si tant est qu'il existe en Chine quelque chose qui en mérite le nom) ne tend qu'à les rendre faux, car on ne fait que leur prêcher l'art de duper autrui sans jamais pouvoir l'être soi-même.
C'est l'esprit de dissimulation , qui distingue les Asiatiques, que ce peuple met journellement en pratique. Un Chinois de haute considération m'a dit lui-même que chez eux le mensonge n'était pas regardé comme une action répréhensible; à moins qu'il ne fût assez maladroitement tissu pour être facilement découvert. Aussi est-il bien difficile de reconnaître quand un Chinois a l'intention de tromper, tant est grand l'art de profonde dissimulation sous lequel il sait cacher ses coupables intentions.
S'il existe quelques sentiments de probité, c'est assurément parmi le peuple, et j'ai connu un grand nombre de gens sortis de cette classe qui remplissaient avec honnêteté les fonctions de caissiers chez des négociants qui m'en ont fait le plus grand éloge; il convient d'observer
cependant que ces sortes d'employés étant présentés par le comprador qui en répond , celui-ci a le plus grand intérêt à bien choisir. Si dVil* leur$ les négociants européens ne sont pas trom* pés davantage par leurs employés dans une contrée où tout excite à le faire, c'est peut-être aussi parce que ceux qu'ils emploient appartiennent à upe cl^se particulière dont l'éducation est plus soignée; la plupart parlent cette espèce d'anglais corrompu dont il a été Tait mention.
J'ai déjà émis mon opinion relativement à la population de Canton ; quant à celle de la Chine entière, elle me paraît difficile à évaluer. Je ferai observer cependant à ceux qui l'estiment à 300 millions d'habitants , que toute la population vivant de riz , les rizières de la Chine seraient certainement insuffisantes à nourrir un pareil nombre d'hommes (^^); je doute même que la population s'élève à 150 millions d'âmes. Si les ambassadeurs et les missionnaires ont avancé des assertions aussi exagérées, c'est qu'en se rendant à Pékin ils ont suivi le cours de canaux ou de rivières, qui naturellement traversent les provinces les^ plus peuplées , les plus riches et les mieux cultivées. C'était là une vue politique
du gouvernement, qui exposait eu même temps à leurs yeux les lieux où se fsiit le commerce le plus actif. Les impressions qu'ils en rapportèrent s'expliquent donc aisément , mais sans conclure en faveur de leur opinion. A ce compte^là il suffirait de prendre une lieue carrée d'une des parties les mieux cultivées et les plus populeuses de l'Europe , pour évaluer d'après cette donnée la population de l'Europe entière et juger de sa culture. J'ajouterai que je sais , par des témoins oculaires, que les lieux élevés des environs des principales villes demeurent en friche, tandis que l'on ne cultive que les bas-fond$ , qui peuvent élre aisément inondés; condition indispensable à la culture du riz.
Les instruments d'agriculture en usage, con* sistent en une charrue grossière qui creuse de profonds cillons, et à laquelle on attelle des buffles, et en une piocbi» dont ils font usage dans les endroits où le terrain est trop mouvant. Il est tel endroit où les buffles traînent la charrue et où cependant il serait impossible à un cheval et même à un bœuf de passer. Lorsqu'un endroit ne peut pas être inondé directement par la rivière ou le canal voisin, on a recours aux pompes à chaînes, que deux hommes font mou-
co
voir en marchant sur des échelons adaptés à une roue qui communique le mouvement à la pompe au moyen d'un levier. Quand il y a plusieurs champs attenants et à différents niveaux, c'est par ce moyen que l'eau est transvasée d'un champ dans l'autre.
Ne connaissant que les environs de Canton et de Macao, je ne puis pas parler de la culture du riz dans les autres parties de la Chine; mais quant aux deux parties que j'ai visitées, je sais qu'on y transplante régulièrement et à la main chaque tige de riz, et que la moisson se fait deux fois dans l'année, en juillet et en octobre. Le prix du riz varie des trois quarts d'une piastre, à trois piastres le pékul. Mais lorsqu'il atteint cette limite extrême, la famine ne tarde pas à se déclarer et produit toujours une très grande mortalité ; c est dans ces affreuses extrémités que l'on voit des parents vendre leurs enfants pour quelques livres de riz!
Pour avoir une idée du point de perfection auquel sont parvenus les Chinois dans l'art de cultiver les légumes et les fruits , ainsi que dans celui de décorer les jardins, il suffit d'avoir été à Wampoa, où les pentes rapides des coteaux qui ceignent les îles Danoise ei Française sont
couvertes de jardins, depuis leurs pieds jusqu'à leurs sommets. La peine qu'exige l'entretien de ces jardins, que l'on a l'habitude d'arroser deux fois par jour, est extrême, et donne une idée de l'active industrie des habitants.
Toutes les terres appartiennent à l'empereur, qui en cède la possession, suivant son bon plaisir, à des particuliers qui lui paient une redevance. Si la redevance est inexactement acquittée, le tenancier est puni et la terre lui est enlevée. A son tour ce propriétaire afferme ses terres pour une années, et le contrat se renouvelle ainsi annuellement. Les revenus se perçoivent en nature, c'ost-à-dire en bestiaux, porcs, oiseaux de basse-cour, riz, etc. Si la récolte vient à manquer, on n'use guère de rigueur envers les fermiers, qui s'arrangent avec le propriétaire pour ne fournir qu'une partie de la redevance due.
II est hors de doute que les Chinois ont perfectionné certains arts, mais ça n'a point été chez eux le résultat d'un esprit de méthode; jamais ils ne se sont livrés à des recherches raisonnées pour atteindre un plus grand degré de perfection; s'ils ont fait des progrès sous de cer-
tains rapports, c'est à force de patience et par Texpérietice des siècles. Ponr pouvoir briser les liens qui les attachent encore aux préjugés de leutis ancêtres, il faudrait que les lumières de la science, fruit d'une civilisation plus avancée, pénétrassent jusqu'à êux« Je citerai comme exemple la supériorité incontestable de leurs teintures sur étoffes, tant sous le rapport de réclat que de la solidité des couleurs. Eh bien ! les procédés qu'ils emploient, et que j'ai vu mettre en pratique sous mes yeux, sont les plus simples, elles ingrédients les mêmes que Ton emploie en Angleterre. Gomme d'ailleurs ils n'ont presque aucune idée de l'emploi des agents chi* miques, j'en conclurai que la supériorité de leurs teintures a été acquise à force de tâtonnements. Je prouverai plus tard qu'elle provient aussi du climat.
Les Chinois savent pourtant préparer certaines substances, telles que le cinabre et quelques préparations mercurielles. Des gens du pays m'ont assuré qu'ils savaient aussi extraire plusieurs remèdes dés minéraux, et il est de fait que les médecins en Chine ont l'habitude de demander au malade s'il désire être traité par les
minéraux ou par les végétaux; le^ prettiiers de ces deux espèces de médicatiiénts étant plus chers.
Comme la mainni^œuvre est à très bas prix , ils emploient un si grand nombre de bras à la préparation de la soie, qu'ils retendent déjà pour la faire sécher dès le mois de septembre ou d'oc*tobre, alors <jue lëpack-fung (vent du Nord) commence à souffler. Uh espace de temps aussi court eût sans doute été insuffisant dans nos climats , et j'en conclus qtie le vif éclat des couleurs peut aussi provenir de causes inhérentes à ce climat, dont Tinfluence est si puissante. C'est avant que le pack-fung ait cessé de souffler que Ton teint les étoffes destinées à recevoir des couleurs éclatantes. Ce vent est d'une sécheresse telle que, s'il vient à s'élever durant la nuit, sa présence ne tarde pas à se faire sentir dans les appartements les mieux fermés. On entend alors les meubles et les planchers même se fendre et éclater avec un bruit semblable aux détonations d'armes à feu. L'emballage des soies et du thé ne se fait jamais lorsque le temps est humide, à moins que ce ne soit pour satisfaire aux exigences des commerçants étrangers qui peuvent être pressés d'expédier leurs navires. J'ai vu
moi-même des bâliments demeurer trois semaines à Canton, contre la volonté du propriétaire et du capitaine, et cela pour attendre que le négociant chinois, répondant, se fût décidé à emballer la soie qui devait composer le chargement, ce qu'il différait à cause de Fhumidité de l'atmosphère. '
Ceci nous fournit encore une raison de plus du brillant de leurs couleurs; en effet les Chinois assurent qu'en emballant immédiatement la soie qui vient d'être teinte , ou bien encore par un temps humide, les couleurs perdent de leur éclat, et qu'il peut même en résulter des taches. Ajoutons enfin, pour terminer ce que nous avons à dire sur ce sujet, que s'il est permis d'attribuer aux Chinois des procédés particuliers pour filer et tisser la soie, nous n'avons pourtant rien de certain à ce sujet; mais quant à leurs procédés en teinture, ils sont certainement les mêmes que les nôtres.