‹ Spet années en Chine; nouvelles observations sur cet empire, l'archipel Indo-Chinois, les Philippines et les Iles SandwichChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Remarques sur le caractère des Chinois. — Chronologie. — Orgueil national. — Lois insuffisantes. — Corruption dans le gouvernement. — Sort des paysans. — Mendiants. — Usages et suites tle Topium. — Connaissances médicales.

J'ai déjà fait observer que l'on était souvent tombé dans Terreur en attribuant aux Chinois plusieurs qualités qu'ils n'ont pas; s'il s'agissait de louer leur tempérance et l'activité de leur industrie , je me hâterais d'y donner mon assentiment , mais sous le rapport de leurs connaissances, de leur religion, des établissements d'utilité publique, des progrès moraux et de l'amélioration des coutumes, ceux qui en ont fait l'éloge se sont grandement trompés. Us ont peut-être un certain degré de supériorité sur les Turcs dans les arts industriels, mais l'état de la civilisation est également arriéré chez ces deux peuples, comme il l'est au reste chez tous les Asiatiques. Parmi les défauts que l'on peut juste-

ment reprocher aux Chinois, il faut compter la méfiance, la jalousie et l'envie ; mais on doit en attribuer principalement la cause au gouvernement, qui non-seulement ne fait rien pour répandre quelques principes d'éducation parmi la jeunesse, mais, au contraire, fait tout pour lui apprendre à se tenir en garde contre son avidité. La moralité publique est donc dans le plus fâcheux état , et cependant j'ai quelquefois été té' moin de traits d'attachement et de conduite délicate qui pourraient servir de modèle à bien des Européens.

La chronologie chinoise , qui remonte à cinquante siècles avant notre ère, est sans doute fabuleuse en grande partie; il est hors de doute que si jamais les Européens parviennent à se procurer les monuments historiques de ce peuple , l'examen qu'on en fera diminuera de plusieurs siècles l'ancienneté dont ils tirent tant d'orgueil. Voilà donc un rapport sous lequel les Chinois sont encore bien éloignés des Européens, et pourtant leur vanité est telle que rien au monde ne saurait leur persuader qu'il peut y avoir mieux que chez eux dans d'autres pays; aussi qualiiieiit^ilâ tous les étrangers A^fan-quay, ce qui signifie diables étrangers ^ en y ajoutant qu'ils

leur arrivent des extrémités fangeuses de V univers.

Morisson observe judicieusement, dans son excellent ouvrage, que le gouvernement chinois emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour faire accroire au peuple que toutes ses mesures sont dictées par Tamotir du bien public ; f reipérience, ajoute-t-^il, a démontré ace gou-* vernement combien il lui était profitable de rem* plir a^ décréta de spéculations métaphysiques, qui font prendre le change au peuple 3ur ses véritable^ intentions.» Pour ma part, je doute qu'il y ait jamais eu d'administration plu^ attachée à répandre de grossiers mensonges pour justifier Tabsurdilé de ses actes.

Ce que les preneurs ont surnommé le Code d'or ^t Un assemblage de lois tellement dures et cruelles qu'elles ne sont point appliquées, et qu'on fi'en sert uniquement comme d'un épou^ vantail pour couvrir les injustices de toutes espèces des agents de l'autorité ; aussi l'empe^ reur émet-il de temps en temps des manifestes composés dé métaphores emphatiques (^^), dans le but d'apaiser les justes plaintes de la nation.

Les dignitaires ou mandarins de l'empire étaietit autrefois choisis parmi les hommes les

plus probes des provinces , où Ton envoyait de temps en temps quelques hauts dignitaires à cet effet; il leur était enjoint de donner toujours la préférence au mérite, quand même il ne serait pas uni à la fortune. Mais aujourd'hui cet état de choses n'est plus , et les fonctionnaires de l'État sortent en général de la classe des marchands que leur fortune a fait parvenir ; d'autres fois encore ces places sont mises au concours , et c'est celui qui a rédigé la meilleure dissertation qui l'emporte. Hélas ! il faut qu'elle soit tracée en lettres d'or pour que les aristarques chinois lui accordent la prééminence; c'est l'or en effet qui est la vraie pierre de touche de ce peuple.

Par rapport aux mœurs des paysans aux environs de Canton , que j'ai eu occasion d'observer, ils sont , quoique grossiers , bien plus honnêtes et moins effrontés à l'égard des étrangers que ceux qui habitent la ville, et qui sont d'autant plus inexcusables que, voyant continuellement des Européens, ils devraient y être habitués.

La classe pauvre de la ville et des environs vit dans l'état le plus misérable, et infiniment inférieure en bien-être à une autre portion du peuple qui habite constamment dans dessampanes, sur Veau ; le nombre des individus qui passent ainsi

leur vie à Canton est considérable , et s'élève cer» tainement de 60 à 80,000 âmes (t7). Cette classe jouît comparativement de plus d'aisance, et respirant un air plus pur, elle est d'une meilleure santé que celle qui vit à terre ; mais aussi cette dernière jouit en revanche de plus de considération. Ces sampanes sont bien tenues et recouvertes pour qu'on y soit à l'abri du soleil et du mauvais temps; des femmes en lavent journellement le pont, et l'intérieur en est peint et sculpté. Vers l'une des extrémités est une espèce de chapelle où se trouvent les dieux pénates, et de l'autre côté sont la cuisine et les dépendances; en un mot, c'est là une habitation tranquille et commode. Les maisons sur le rivage, et qui sont construites en briques , présentent un tout autre aspect ; elles sont basses , obscures , et la population qui y est entassée se nourrit des aliments les plus grossiers et présente le tableau de la misère et de la malpropreté la plus repoussante. Je n'ai pourtant point l'intention de soutenir que les habitations sur l'eau soient d'une propreté recherchée, mais il est certain qu'elles sont bien mieux tenues que les autres.

On se sert à Canton d'un procédé particulier pour la clarification de l'eau, et le besoin s'en

fait sentir puissamment, attendu que l'efiu de la rivière est extrêmement trouble ; les Européens vont puiser l'eau dont ils se servent yers le haut de la rivière, ou bien ils la font prendre aux sources. Les gens du pays opèrent la clarification par le procédé suivant : ils remplissent à moitié de sable un vase en argile percé à sa base, où se trouve adapté un tube en bambou ; ce vase est ensuite rempli d'eau, puis fermé par une lourde pierre. L'eau s'écoule ensuite doucement par le tube inférieur et sort parfaiteme&t limpide.

Le climat de Canton devint malsain ea au* tomne, surtout dans les lieu:t bas et humides* C'est avec la mousson d'est qu'arriventles fièvres malices et intermittentes; une ntaladie conta* gieuse, connue sous le nom de fièvre des prisons, s'y est déclarée deux fois durant mon séjour. Ce fléau n'atteignait généralement que la classe pauvre, où il fit un grand nombre de victimes ; mais il frappait rarement les personnes en état de se garantir contre le froid et l'humidité. Le malade mourait communément en vingt-quatre ou trente -six heures, mais s'il ne succombait pas dans cet espace de temps, il y avait chance de guérison en suivant un régime analo-

gue, pourvu qu'il lui restât encore des forces suffisantes. Le traitement qui a été couronné de plus de succès consistait à administrer d'abord du calomel avec de l'opium, et puis ensuite, et pendant la durée même de l'accès, de l'opium avec du quinquina. La fièvre se trouvait coupée souvent après quelques doses de ces médicaments, mais la faiblesse qui suivait les paroxismes était telle que plusieurs malades, auxquels je m'intéressais, auraient sûrement péri sans les aliments nutritifs que je leur envoyais.

Il est une sorte de remèdes pour lesquels les Chinois ont la plus grande répugnance ; ce sont les purgatifs, et surtout les purgatifs violents. La constitution physique de la haute classe, et même de la classe moyenne, est généralement Cstible ; les individus qui les composent ont pour la plupart les poumons et l'estomac affectés, ce qui provient, je crois, du climat et de l'usage constant de boissons chaudes. De tous les fléaux, celui qui a sévi avec le plus de force en Chine, c'est la petite vérole ; mais grâce aux soins du docteur Pearson, premier médecin de la factorerie britannique, la vaccine a été introduite dans le pays, et de mon temps un grand nombre de Chinois la mettaient déjà en pratique.

Un autre fléau, non moins terrible, dont TAmérique a doté autrefois l'Europe, exerce aussi ses ravages en Chine. Lorsque ce mal se réunit à Téléphantiasis, maladie qui y est aussi fort commune, il ne reste plus aucun espoir de guérison. Cette espèce de lèpre est vraiment affreuse par les effets qu'elle produit : la paralysie des pieds et des mains, la perte du goût, de l'odorat et de l'ouïe, atteignent le malade, tandis que ses chairs se gonflent et que sa peau se soulève en laissant échapper des humeurs mélangées de sang; l'aspect en est hideux au-delà de toute expression. La frayeur que cette maladie occasionne est telle que, dès l'instant qu'un individu en est atteint, on le sépare de sa famille, et il est condamné à habiter des sampanes placées dans un endroit déterminé, où ces malheureux végètent dans l'abandon. Lorsque ce fléau atteint un homme riche, il fait en sorte de le cacher à ses voisins en vivant complètement retiré , et en achetant le silence du mandarin de l'arrondissement. Mais si la cause de sa retraite est découverte, ses héritiers ne manquent pas de le faire reléguer et déposséder de ses biens. On a attribué les nombreux cas de cécité, que l'on remarque en Chine, à l'habitude qu'ont les

Chinois de manger le riz chaud dans des écuelles qu'ils tiennent tout près de leur visage, en se servant de baguettes en guise de fourchettes (18). Je ne saurais partager cette opinion, qui attribuerait une qualité malfaisante à la vapeur qui s'échappe de cet aliment ; on a dit aussi que c'était comme agissant intérieurement que le riz produisait un effet aussi funeste; je ne le crois pas non plus, mais je pense que la cécité résulte des effets mêmes du climat. Les C4hinois m'ont assuré que beaucoup d'enfants de la classe du peuple naissaient aveugles. Il est certain que ce pays renferme beaucoup plus d'êtres difformes que quelque autre contrée que ce soit , et cela provient sans doute de ce que les femmes y sont condamnées à l'inactivité la plus complète, par l'habitude où Ton est de déformer leurs pieds dès l'enfance. Aussi les femmes de l'intérieur de l'empire, et c'est la majeure partie, sont-elles d'une constitution faible, tandis que celles des sampanes, qui n'ont point subi cette espèce de mutilation, paraissaient d'une complexion plus forte. Le défaut d'exercice produit aussi cet effet sur certaines classes d'hommes, tels que les marchands et les artiisans; aussi sont-ils sujets à beaucoup de maladies chroni-

que»; ajoutons cependant qu'elles proviennent bien souvent d'excès ainsi que de l'usage de Topium.

La manière de fumer l'opium est particulière. A cet effet on a de l'opium préparé exprès sous forçae d'extrait, et chaque fois qu'il s'agit d'en fa mer I la dose est exactement pesée et puis versée dans une petite pipe à long tuyaU dont l'o^ rifice est extrêmement étroit. Le premier e£fet qu'il produit est d'e:|citer les passions, après quoi succède vne sorte de léthargie ou d'ivresse pendant laquelle le fument* est agité de rêves seml)labl6s au délire des fiévreux. Les Chinois assurent que les objets les plus enchanteurs fascinent alors leurs sens, et il faut vraiment qu'il en soit ainsi, puisqu'ils conviennent eux-mêmes que ces jouissances s'achètent au prix de leur vie. J'ai été dans le cas de tenter la guérison de ce penchant funeste, sur deux Chinois de ma connaissance, qui, à dire vrai, n'étaient pas des fnmeurs endurcis. Je commençais premièrement par administrer du laudanum en dose égale à l'opium destiné à être fumé, et cela au moment où le besoin de fumer commençait à se faire sentir. II en résultait un sommeil pro* fond après lequel le malade devait prendre une

nourriture substantielle et un peu de madère. Les effets du laudanum étaient moins forts que ceux de Topium, et le but que je me proposais en l'administrant fréquemment et diminuant à chaque fois la dose, était de déshabituer peu à peu le malade de Topium ; et durant ce temps il continuait à fumer, mais seulement du tabac.

Cette méthode eut un plein succès, et tandis que le malade s'éloignait de plus en plus d'une habitude qui aurait occasionné sa perte, ses forces se r^fnettaient par l'usage du laudanum, qui agissait comme fortifiant.

Il n*y a point de chirurgiens en Chine, de sorte qtie Tanatomie y est ignorée. Ayant eu Toocasion de causer, à l'aide d'un interprète, avec un des premiers médecins de Canton, je me ccmyainquis qu'il avait les notions les plus bizârreà, principalement sur la circulation du sang. Selon lui la circulation s'opérait inégalement des deux côtés du corps ; « ausài, ajoutait-il, avons-nous l'excellente habitude de tâter le pouls du malade au bras gauche et au bras droit. » Il faut conclure de là que si les Chinois guéris^ sent quelquefois de leurs maladies, ils en sont bien plus redevables au régime et aux efforts de la nature qu'à leurs médecins .

' Nulle part les plaies ne se ferment aussi facilement; des fractures qui en Europe exigent l'amputation, se guérissent en Chine sans recourir à ce moyen extrême. J'en attribue la cause à la simplicité de la nourriture des gens du peuple, qui ne mangent généralement que du riz, des légumes, et plus rarement du poisson et de la viande, avec une petite quantité de leur boisson favorite, le sam-tcheu^ dont ils usent avec modération. Ce que je viens de dire relativement à la guérison des blessures est coqfirmé par le fait suivant. Des couvreurs travaillaient à une maison attenante à la mienne, lorsque la charpente qui soutenait la toiture s'écroula en les entraînant dans sa <;hute. Le manque de chirurgien fit que je fus appelé pour panser les blessés, qui avaient diverses blessures plus ou moins graves à la tête. Après avoir lavé les plaies avec de la teinture d'opium, j'y appliquai de l'emplâtre d'Angleterre et ordonnai de n'y pas toucher jusqu'à ce que la suppuration se fût établie. Eh bien! une seule des blessures suppura, et cela,

parce qu'étant à la nuque le malade ne consentit pas à ce qu'on rasât les bords de la plaie; toutes les autres se fermèrent à la suite du premier appareil. Je n'ai pas besoin d'ajouter que

la reconnaissance de l'entreDreneur des travaux fut des plus vives, car sans moi les plaies se seraient sûrement envenimées, vu le manque total de tout secours.

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