‹ Spinoza et ses contemporainsChapitre 17 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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philosophie consiste dans l'opposition constante entre le caractère positif de l'idéalisme mathématique qui fait apercevoir immédiatement en Dieu le contenu réel des idées, 1' « archétype » des objets, et le caractère négatif de l'idéalisme psychologique qui se résout dans un sentiment obscur du moi, dans des images auxquelles aucune chose peut-être ne correspond. A aucun moment Malebranche ne s'est senti spinoziste , parce qu'à aucun moment il n'a rattaché par un lien d'homogénéité les données de la conscience aux idées claires de la raison. Chez Spinoza, au contraire, la pensée est une réalité par elle-même ; la conscience, qui vient s'y surajouter, n'est en quelque sorte qu'un phénomène second ; elle est la science de la science, qui suit en tous ses degrés le développement de la science première. Le sentiment obscur, partiel, tout individuel, qui est, pour une psychologie empirique, caractéristique de la conscience, correspond à une science ellemême, obscure, partielle, tout individuelle. La science vraie, qui est claire, infinie, universelle, se reflète dans une conscience qui est elle-même claire, infinie, universelle. Ainsi l'idéalisme psychologique, qui enfermait toute connaissance dans la sphère d'affirmation propre au sujet individuel, est éliminé au profit du seul idéalisme mathématique. Le parallélisme de l'idée est alors affirmé, sans restriction, comme la condition de l'intelligibilité universelle.

Le fondement de cet idéalisme est nécessairement la pensée. Mais le rôle de la pensée peut être considéré soiis un double aspect. La pensée est d'abord conçue dans sa spécificité, comme propriété du sujet connais-

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sant par rapport à l'objet connu. En un sens elle est un attribut particulier qui longe l'attribut de l'étendue, comme il longe tout autre attribut, quel qu'il soit, de la substance infiniment infinie : toute réalité requiert une pensée qui lui corresponde (1). Mais s'il y a ainsi correspondance perpétuelle, concevable sous une infinité de formes qui dépassent l'horizon de l'homme, entre la pensée et son objet, nécessairement la pensée est plus que ces innombrables reflets : elle n'est pas uniquement le côté subjectif de toute correspondance, elle doit être la raison de la correspondance. La vérité n'est pas seulement l'affirmation adéquate, mais elle est l'unité interne qui lie la réalité adéquate à l'affirmation adéquate, la source profonde d'où émanent, sous une infinité de formes, le sujet et l'objet ; elle est à la fois ce qui fonde leur existence et ce qui garantit leur parallélisme, elle est la substance.

La notion spinoziste de la substance est donc pour nous le produit d'une réflexion qui s'exerce sur la doctrine cartésienne, qui s'applique à en développer les conséquences en suivant intégralement la méthode mathématique, telle que Descartes en avait donné le modèle dans sa Géométrie. En faut-il conclure que Spinoza rompe absolument avec la tradition précartésienne ? Oui, sans doute, si cette tradition était tout entière dans Aristote et dans l'enseignement péripatéticien de la scolastique. Non, si on remonte au maître qu'Aristote a, sinon méconnu, du moins contredit, à Platon. Le platonisme prend pour base la mathématique pythagoricienne, dont la méthode lui paraît susceptible

(1) Pollock, op. cil., p. 172 sq.

d'une extension universelle. La tâche du philosophe est de rendre mathématiquement intelligible l'intégralité du monde de l'expérience. 11 n'a pas à découvrir des objets nouveaux ; mais il approfondit sur place en quelque sorte sa connaissance des objets, en les pénéti^nt d'une lumière interne. L'e'.Jtaci'a devient ir-'atiç, la TTÎdTi; devient otàvoca, laotâvota devient vq-zitcç, par le même progrès dialectique que Spinoza décrit, en termes, exactement correspondants, de la connaissance du premier genre ou imagination^ à la connaissance du second genre ou jxiison, à la connaissance du troisième genre, ou Science intuitive, et dont l'étude est la clé même de l'interprétation du spinozisme. Le problème de la vérité, identique pour Platon et pour Spinoza, conduit nécessairement à une conclusion identique. Ni les métaphores naïves et contradictoires du matérialisme, ni les illusions du subjectivisme, ne rendent compte de ce fait que posent la science et la pensée de l'homme : l'adéquation de l'idée et de la chose. Cette adéquation requiert l'ascension, du plan où sujet et objet sont encore distincts et mis en face l'un de l'autre, à un plan d'unité où ils s'identifient dans leur source commune, dans une indivisible intuition. L'idée de Vun est cette unité suprême, ou fjatv tô cpôiç 3 'J;iv xt r.o\=x ôpav oTi xccXÀiaxa xal -zk ôpwjjisva ôpôtffôou (1) ; ce qui, si notre interprétation est bien fondée, serait identiquement la substance de Spinoza. Seulement Platon, dont la spéculation se développe dans un cercle de philosophies exclusivement objectivistes, marque le caractère spé-

(1) République, VI, 508 a.

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cial de cette intuition, en disant qu'elle est au delà de l'objet, £TC£x.£iva T/jç owiaç (509^) ;. et Spinoza, qui soude son sj'^stème à une philosophie de l'entendemeiït comme le cartésianisme, en disant qu'elle esA inaccessible à l'intelligence même.

Cependant Spinoza n'a subi» à aucun degré que ce soit, l'influence directe de Platon. Le platonisme ne lui est apparu que défiguré par l'interprétation réaliste du moyen âge, qui substitue à une logique de la compréhension et à une métaphysique de l'immanence, une logique de l'extension et une métaphysique de la transcendance j Platon prend place à côté d'Aristote parmi les rêveurs et presque les fous de l'antiquité. Faut-il dire alors que seule la méditation de la philosophie cartésienne a conduit Spinoza à reconstituer dans les « essences affirmatives singulières » les idées platoniciennes, à élever sur la base de la dialectique géométrique le monisme de la pensée ? Ce serait assurément trop dire. Entre Platon et Spinoza la continuité se rétablit par les néo-platoniciens. Profondément pénétrés de l'Aristotélisme, ils se distinguent pourtant d'Aristote précisément comme Spinoza se distinguait de Descartes : en substituant Dieu à l'esprit proprement dit. Le voùu; suppose un objet, l'ouata ; la dualité du vouç et de l'oùcia, du sujet et de l'objet, de l'idée et de l'idéat, ne peut être que l'avant-dernier degré de la dialectique. La vérité définitive, c'est l'unité d'où émane la relation des deux termes, une fois distincts. Or l'influence néo-platonicienne pénètre de toutes parts la théologie du moyen âge, théologie juive aussi bien que théologie arabe ou théologie chrétienne. Dans

le Scholie qui accompagne le théorème de V Ethique sur l'identité de l'ordre et de la connexion des idées, de l'ordre et de la connexion des choses, Spinoza écrit : « Sic etiam modus extensionis et idea illius modi una eademque est res, sub duobus modis expressa ; quod quidam Hebrœorum quasi per nebulam vidisse videntur, qui scilicet statuunt, Deum, Dei intellectum, resque ab ipso intellectas, unum et idem esse (1). » Cette lueur qui perce le nuage, c'est le néo-platonisme qui l'a transmise aux anciens Hébreux (2), c'est Philon le Juif, — et elle vient de Platon. Lorsque Spinoza la fait apparaître à la clarté de l'évidence géométrique, la place au cœur d'un système fondé sur la logique mathématique, il est vrai qu'il résiste au courant de la tradition scolastique pour suivre la philosophie nouvelle, qu'il use, pour obéir à une inspiration commune, d'une méthode que ne soupçonnaient pas les philosophes italiens de la Renaissance ; il est vrai aussi qu'il parcourt, à son insu, mais effectivement, la voie qui du néo-platonisme remonte au platonisme même. Ainsi s'explique que deux œuvres, de structure aussi dissemblable que la République et VEihique, se rapprochent si intimement en leur dernière profondeur — constatation qui ne sera peut-être pas indifférente, si

(1) Elh., II, 7. Sch. (I, 81).

(2) Freudenthal, Spinoza und die Scholaslik, p. 124 et 125, fait un rapprochement du même ordre, et conclut que les mêmes contradiciions se retrouvent dans le néo-platonisme et dans le spinozlsme. Des jugements de ce genre montrent mieux que toute autre considération la nécessité de tenir compte, pour interpréter Spinoza, non seulement des formules isolées de VÉthique, mais de la signification exacte de la méthode scientifique qui les relie et les justifie.

l'on estime qu'à travers le renouvellement sans fin, nécessaire et bienfaisant, des concepts scientifiques, moraux, religieux, des formes d'expression et d'argumentation, quelque chose de fondamental demeure identique pour ceux qui ont eu le sens libre et profond des conditions de la vérité.

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