J?M., IV, 6; I
contre la résistance ou Thostilité du monde extérieur^ nous ne saurions être assuré du triomphe dans ce conflit intime de nos propres passions ; nous sommes audedans de nous-méme victime d'une force étrangère à nous et qui nous détermine nécessairement à agir. La contradiction qui nous avait apparu dans la passion n'est donc pas un simple ^accident; elle est à la base de la passion; elle constitue, pourrait-on dire, son être même.
Mais au moins, répondra-t-on, faut-il tenir compte d'un auxiliaire qui vient à notre secours dans le combat, et qui peut-être en changera la face. La conscience nous donne la connaissance du bien et du mal; cette connaissance ne nous délivrera-t-elle point du joug des passions en nous donnant une règle pour distinguer entre elles, pour nous attacher aux unes et pour repousser les autres ? Selon Spinoza, cela est impossible tant que Thomme demeure un individu livré à son imagination. En effet, ridée du bien et du mal ne peut engendrer aucune passion, puisque cette idée est la conséquence des passions elles-mêmes. « Nous ne désirons point une chose parce que nous la jugeons bonne ; mais, parëe que nous la désirons, nous disons qu'elle est bonne (1). » Le fait primitif , le fait réel, c'est celui-ci : nous désirons ce qui paraît devoir nous causer de la joie, nous fuyons ce qui paraît nous devoir causer de la tristesse* Le bien ou le mal, c'est tout simplement ce désir lui-même ou cette aversion. Dès lors, la connaissance du bien et du mal est liée à notre joie et à notre tristesse, comme la conscience de Tâme
(1) Eth,, III, 39. Sch. ; I, 154.
Test à l'âme, sans qu'il y entre aucun élément nouveau « susceptible d'affaiblir ou d'accroître l'intensité de ces passions (1). Supposât-on, en outre, que cette connaissance fût conforme à la vérité, la conclusion serait encore la même ; en effet, il n'est pas au pouvoir de la vérité, lorsqu'elle succède à l'erreur, de détruire ce que Terreur elle-même contenait de vérité; la supposition en serait absurde, puisque ce serait supposer qu'il est au pouvoir de la vérité de se détruire elle-même (2). Par conséquent^ il n'y a rien dans l'idée vraie qui puisse détruire ce que les passions enferment en elle de positif , c'est-à-dire la force par laquelle elles nous déterminent à agir ; cette force ne cédera point à la seule puissance de la vérité» elle ne peut être vaincue que par une force plus grande et opposée. Pour que la connaissance vraie du bien et du mal puisse agir sur nos passions, il faut qu'elle se tourne elle-même en passion, qu'elle devienne une passion plus forte, capablepar suite de les modérer et de les réprimer (3). A ce prix seulement, la vérité triomphera de nos passions ; mais ce n'est pas de la connaissance du premier genre que sortira jamais un pareil triomphe. Nos préjugés combattent d'abord contre nous, les hommes se croient libres, et toute passion que nous avons pour un être supposé libre s'accroît en vertu de cette liberté même, parce qu'elle se resserre tout entière sur l'idée de cet être, isolée de tout antécédent, tandis que la vérité, qui nous fait concevoir toute chose comme nécessaire, disperse la passion sur la série des causes et Taflai-
(1) Eth., IV, 8 ; I, 195.
(2) Eth., IV, 1. Seh. ; I, 192.
(3) Eth,, IV, 14. Dem. ; 1, 199.
blit (i). Enfin Tintensité de nos passions dépend de la vivacité de notre imagination, qui elle-même dépend du temps et de ses caprices : à mesure qu'un objet s'éloigne de nous, l'impression qu'il avait faite sur nos organes s'efface, ou bien, si nous ne nous attendons à le voir que dans un avenir éloigné, nous n'en sommes que faiblement affectés; en revanche, rien ne peut résister à l'attrait de la sensation présente qui excite et renouvelle en nous la passion (2). Or nous pouvons bien être sûrs qu'une chose nous est bonne ; mais nous ne pouvons pas faire qu'elle soit, selon notre gré, présente à notre imagination ; cette chose n'est pour nous qu'une simple possibilité, son apparition est contingente; aussi l'impression qu'elle fait sur nous languit et meurt en face de la passion que nous inspire un événement qui est actuel ou qui est nécessaire (3). Fatalement donc, la connaissance du bien et du mal, telle qu'elle peut se présenter à notre imagination, sera étouffée par cette infinité de sensations présentes dont le monde extérieur nous entoure à chaque instant ; fatalement donc l'impuissance sera le dernier mot de la passion.
Les hommes n'ont pu prendre conscience de cette impuissance sans se plaindre et sans s'indigner; mais cela est, et il est impossible que cela ne soit. Pour que l'homme eût une existence indépendante et nécessaire, pour qu'il vécût toujours, il faudrait que toutes les forces de la nature conspirassent à écarter de lui toute cause de mort, toute chance de destruction ; il faudrait en un mot