CONCLUSION
Dans le cours de nos réflexions, nous avons postulé pour Dieu plus de transcendance, et surtout la personnalité que Spinoza refuse à son Dieu au nom de la raison. Nous avons reconnu en Dieu la liberté d'ordonner et de conduire le monde et nous lui avons fait, comme à Pâme, une part de liberté dans le déterminisme impitoyable où Spinoza enveloppe tout ce qui est.
Un homme à la pensée profonde, Jean-Jacques Gourd, a tiré parti de tous les imprévisibles des diverses dialectiques pour édifier une dialectique religieuse qui arrive au Dieu transcendant et personnel, et qui satisfasse les âmes avides de trouver Dieu et de vivre en lui.
Nous ne pouvons mieux terminer ce travail que par le bref exposé de la doctrine du Dieu de Gourd ; il explique, il complète celui de Spinoza.
Supprimant toutes les contingences, tous les possibles, Spinoza a placé son Dieu dans Tinfini. Au premier coup d'oeil, le Dieu de Spinoza semble ne faire qu'un avec le monde donné et sans un examen minutieux on pourrait confondre Dieu et la Nature. Le Dieu de Gourd est le mystérieux caché en dehors des coordinations, en dehors de l'infini et des dialectiques « données » ou « qui donnent ;
c'est l'absolu. « Regardez au fond des religions enfantines : n'y a-t il pas toujours la préoccupation de l'invisible, du mystérieux?... Or l'insaisissable, le mystérieux, l'invisible, c'est bien en quelque manière ce qui échappe à la science, ce à quoi on ne peut rien comparer, bref, une sorte d'incoordonnée, d'absolu. » ^ ... *
Si nous considérons le monde donné, quatre discipli- Formation de nés apparaissent: la dialectique théorique ou ordre scien- ''^^' tifique, la dialectique pratique ou ordre moral; à ces deux dialectiques s'ajoutent l'ordre esthétique et Tordre social. Ces quatre disciplines constituent chacune un ensemble de coordination; ainsi la dialectique théorique ou ordre scientifique est une coordination de phénomènes s'appelant l'un Tautre et l'ordre esthétique essaie de coordonner l'agréa^ ble. Mais dans les diverses dialectiques, il y a toujours des éléments qui restent en dehors 'de toute coordination : il y a des « inclassifiables », des incoordonnés. UtiHsons ces incoordonnés des autres dialectiques, réunissons-les, fondons avec eux Un ordre nouveau : voilà la dialectique religieuse. L'incoordonné dans l'objet n'est pas le hasard, encore moins le relâchement; il n'est pas non plus le miracle ni la violation de la causalité ; il est l'absolu, le hors la loi qui ne peut pas être sérié.
Dans l'ordre théorique, que d'incoordonnés!
Laissons de côté les nombreux différentiels que dans toute opération rencontre la science, prenons le monde psychique. Ici l'incoordonnable n'est pas l'inconnaissable, car devant l'incoordonné l'esprit ramassé sur l'objet y voit des oppositions qui par l'examen l'amènent à de la connaissance, mais non à la connaissance. On est en présence du mystère, on se heurte à l'incoordonnable.
Dans la dialectique pratique ou ordre moral, qu'est
* J.-J. Gourd. Les Trois dialectiques. Pag. 76.
donc le sacrifice, sinon Pincoordonnable? La caractéristique du sacrifice est Tacquiescemenit à la perte. N'allons pas dire qu'il offre Pespoir d'un gain quelconque pour la vie avenir; il faudrait connaître sa valeur avant d'affirmer qu'il cherche, qu'il sollicite une récompense ; mais le sacrifice n'est pas un calcul, sans quoi il ne serait plus un hors la loi. Le sacrifice est illogique, il est incompréhensible, et s'il a une valeur, il la possède toute en lui-même. Il est imprescriptible; la Vie serait insupportable, soumise à une loi prescrivant le sacrifice. Il vient de notre liberté et la loi s'oppose à la liberté. N'est-ce pas librement que je fais le sacrifice de mon « moi » dans le pardon des injures? Je renonce à ma propre valeur en renonçant à celle de mon moi, en renonçant à me venger quand par la malice humaine ma vie a été mise en péril. L'ordre moral et Tordre social ne voudraientils pas que justice se fasse? Mais, je renonce à la vengeance, je n'accuse pas, je me tais. N'y a-t il pas là un hors la loi, un incoordonnable?
Et quand le sacrifice est celui de nous-même, de notre propre vie, fait avec joie, avec amour pour l'objet aimé, quand il méprise la mort et s'élève à l'héroïsme, et revêt un caractère éminemment tragique, qu'est-il donc autre chose qu'un incoordonné?
L'ordre esthétique nous offre le sublime, qui apparaît d'abord comme un désordre. Le subhme est l'intensification du beau qui surpasse toute puissance humaine. Notre esprit est captivé, nos sens sont ravis et notre langue est incapable de formuler ce que ressent, ce qu'éprouve notre sentiment affectif. Devant le sublime, l'homme se perd et ne ^it que balbutier. C'est encore de l'incoordination.
Enfin, l'ordre humain nous réserve un incoordonnable social. La nouvelle société-type serait une société d'incoordination, une société libre, dont le but serait la glorification
de la liberté, la liberté elle-même. N'allez pas croire que nous aurions une anarchie! Non, non, ce serait une société conduite par l'amour et avec cette seule ambition: aimer autrui pour lui-même et parce qu'il est différent de nous ; ce serait se rapprocher de l'idéal, du Christ sublime dont la vie n'a été qu'une incoordination sociale.
La religion emprunterait donc son objet aux autres disciplines, allant parallèlement à elles^ elle leur laisserait le coordonné et prendrait pour elle l'incoordonné, le libre qui ne trouve aucune place dans la coordination des ordres théoriques, pratiques, esthétiques et humains. La religion a désormais un objet: l'incoordonné des autres disciplines.
Accumulons maintenant tous les hors la loi dans la pensée, par un effort pour en saisir le plus possible en un seul acte intellectueli, et de cette coordination d'incoordonnés jaillira l'absolu. L'incoordonné, l'absolu est la substance de Dieu; il demeure dans le monde, il demeure en nous, c'est le Dieu immanent.
Nous avons fait un effort intellectuel, il est vrai, nous nous sommes servi de la raison pour obtenir l'immanence divine. Mais, que le Dieu ainsi obtenu est loin de celui de Spinoza! En séparant l'absolu que nous venons d'obtenir du monde son opposé, cette mise à part des coordinations d'incoordonnés du coordonnable nous dionnera le Dieu transcendant, mais connaissable. Celui de Spinoza était inconcevable.
Ce travail de la dialectique religieuse est trop abstrait. Pour la vie affective, il faut des réalités; la concentration des hors la loi les lui a enlevées, il 'est nécessaire de les lui rendre, de corriger les abstractions sans amoindrir le sujet. Il faut fixer ce sujet, donner de l'unité à l'absolu: il faut le personnifier.
Mais retourner au réahsme, c'est reculer; donner la personnalité à l'absolu, c'est le limiter; la personne ilH-
Le Dieu immanent.
Le Dieu
transcendant.
Le Dieu personnel.
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mitée ne se conçoit pas ; et puis, n'est-ce pas une tentative de replacer le hors la loi dans le coordonnable ? Aussi, point de réalisme, mais du symbolisme. La personne, qu'est-elle autre chose qu'un symbole porteur d'une valeur impersonnelle? « Eh! bien, la personne divine sera le porteur, le représentant, le symbole de Tabsolu. » Il ne s'agit plus ,que de fixer la personne divine. Cette union des incoordonnés en une seule idée offre pour la. pensée une grande difficulté; il faut chercher un incoordonné qui les représente tous, qui les rappelle tous et pour qu'il soit mieux à notre portée, nous choisirons un incoordonné non transcendant, un individu. Tout à l'heure nous appelions le Christ un incoordonné social; pourquoi ne serait-il pas le porteur de la personnalité divine? Faisant abstraction de sa vie historique, supposons-le sans défaillance croyons-le Fhomme par excellence, ne voyons en lui que l'absolu, et nous avons une personnification de la divinité. J.-J. Gourd ne dit pas « une personne divine ».
Et si l'on ne veut pas du Christ comme substitut, on peut prendre un commun terme qui contienne l'objet religieux, l'absolu et le sujet et ce commun terme est la personne dans laquelle Dieu devient esprit, et devenu esprit, devient homme. Dieu, dès lors, est immanent à la personne. Dieu est l'intensification du moi: je me rencontre moi-même, et en me trouvant je trouve Dieu en moi.
Ce Dieu n'est pas universel, mais il n'est pas impensable, encore moins inconcevable; il est à notre portée, dans le réel connaissable et donné, il sauvegarde la prière et le merveilleux qui procèdent de Timprévisible.
Par l'union de la raison et du sentiment affectif, J.-J. Gourd nous a donné un Dieu transcendant, immanent, libre et personnel, que nous pouvons facilement connaître et aimer.
Il a évité tous les écueils que redoutait Spinoza et le
Dieu personnel, devenu le hors la loi, est sorti de l'infini
pour s'élever à l'absolu.
Laissons à la science son déterminisme excessif, force aveugle et brutale qui sème à l'envi les souffrances et les douleurs, sans jamais procurer de rafraîchissements aux maux qu'il engendre ; laissons-lui son déterminisme outré, force de tristesse et de mort, qui ne tient compte d'aucun sentiment, et à qui le beau, l'amour et le bien sont inconnus.
Avec Spinoza faisons connaître Dieu par la raison; avec Gourd faisons-le connaître par le cœur.
Aidons-nos frères à comprendre la vérité qui est en Dieu; aidons-les surtout à s'élever à l'amour de la Vérité
des vérités.
Notre pensée religieuse, notre religion ne doit pas être de l'intellectualisme pur. Et s'il appartient à la raison de chercher et de découvrir l'Etre suprême, le domaine du sentiment affectif est de trouver la force de souffrir le nécessaire sans murmure, mais aussi celle d'agir en tout par lui, avec amour, louanges, et actions de grâces.