CHAPITRE PREMIER
Dieu considéré dans son être
Dans le Court Traite^ Spinoza prouve d'abord l'existence de Dieu et se demande ensuite ce qu'est Dieu. « Quicl sit Dcus? » Dans V Ethique^ ce défaut de logique disparaît et l'essence de Dieu est placée avant son existence.
Le De Deo était une dissertation ; c'était une œuvre de jeunesse, une ébauche qui contenait en germe tout un système. VEthique est une succession de théorèmes qui s'enchaînent rigoureusement; c'est l'œuvre de l'homme, du philosophe: c'est le système.
L'influence de Descartes n'a certainement pas été étrangère à cette forme mathématique que Spinoza a donnée à son Ethique^ et qui semblerait mieux à sa place en géométrie qu'en philosophie. Comme tout bon mathématicien, comme tout excellent logicien, notre philosophe établit d'abord ses principes en définitions évidentes par soi, indémontrables et indiscutables.
Son point de départ est la substance. « Par substance j'entends, dit-il, ce qui existe en soi et est conçu par soi, ce qui est «cause de soi», c'est-à-dire ce dont l'essence enve-
Unité de la substance.
loppc l'existence, et qui ne peut être conçu autrement que
comme existant. »
Pouvons-nous concevoir une chose qui ait l'existence par soi et dont l'essence soit d'exister? — Oui. Dès lors il est inutile de démontrer la substance; nous la pensons, nous la concevons, donc elle est. Personne n'osera contester cet axiome: «Tout ce qui existe, existe en soi-même ou bien en une autre chose. » Nous existons, est-ce par nousmêmes? — C'est impossible. Nous avons donc l'existence en une autre chose dont l'essence enveloppe l'existence et cette chose est facilement concevable. Puis, s'appuyant sur un autre axiome, qui est en somme la véritable base de toute sa philosophie: « Une idée vraie doit correspondre en tous points avec l'objet qu'elle exprime », Spinoza affirme la substance.
Antérieure à ces modifications, la substance est unique; ce sont là les prémisses de toute la philosophie spinoziste. Démontrer la pluralité des substances serait renverser tout l'édifice. Aussi Spinoza s'efforce-t-il de prouver l'unité de la substance. Deux substances qui auraient des attributs différents, par cela même n'auraient rien de commun entre elles, car le concept de Tune n'envelopperait pas le concept de l'autre. N'ayant rien de commun entre elles, l'une ne pourrait pas non plus être cause de l'autre. Par quoi, alors, différeraient-elles, sinon par la diversité de leurs attributs ou de leurs modifications? Mais dans la nature il ne peut pas exister deux substances de même nature ou de même modification, car si de tous leurs attributs elles en avaient un seul de commun, elles auraient la même nature et seraient une seule et même chose.
Supposons, maintenant, que ces deux substances n'aient aucun attribut commun et revenons à la définition de la substance: «C'est ce qui est cause de soi, ce dont l'essence enveloppe l'existence, la chose à qui par nature il appar-
tient d'exister. » Or elle ne peut pas exister d'une manière finie, car l'existence finie est en réalité une négation partielle, et se nier soi-même quand on existe par soi, c'est nier sa propre existence. Mais, l'on ne peut pas concevoir une existence qui se nie soi-même, un être qui veuille ne pas être ou n'être qu'à demi : la substance est donc infinie et elle ne peut pas, comme telle, se limiter elle-même. Elle ne peut pas davantage être limitée par une autre substance, car cette autre substance se concevant soi-même existerait, elle aussi, nécessairement infinie, et nous aurions deux infinis, ce qui est absurde.
Mais nous avons supposé deux substances n'ayant aucun attribut commun; or nous venons de prouver que s'il existait deux substances, elles seraient nécessairement infinies toutes les deux; elles auraient donc un attribut commun, l'infinité, et partant la même nature ; ce qui démontre clairement que la substance est une et ne peut être qu'une.
En raisonnant sur un autre attribut, l'éternité ou l'immensité, Spinoza aurait pu de la même manière, arriver à l'unité de la substance.
Avant d'aller plus loin et pour plus de clarté, il faut ^es attributs expliquer ce que Spinoza entend par attributs et par modes et des^modes ou modifications. « L'attribut est ce que l'intelligence con- modifications. çoit dans la substance comme en constituant l'essence. En d'autres termes, l'attribut est l'expression de l'essence de la substance. » Il exprime quelque chose de réel et de substantiel, et Spinoza le confond presque toujours avec la
substance.
Les modes ou modifications sont: « Les affections de
la substance, ce qui de la substance affecte les autres choses,
existe en elles et peut être conçu par les choses modifiées
elles-mêmes. » C'est, si l'on veut, l'extériorisation de la
substance, ce que les autres choses peuvent en concevoir.
11 y a deux sortes de modes: les modes infinis et les
.y EI«» >
Preuves de
l'existence
de Dieu
modes finis. Les modes infinis ou éternels sont les intermédiaires entre les attributs et les modes finis. Nous ne connaissons que deux de ces modes : le mouvement dans la nature et Tentendement dans les choses pensantes. C^est ainsi que Spinoza les appelle dans le Court Trailé, Dans VEthiquc il leur donnera un autre nom: PEtendue et la Pensée. Les modes finis sont des déterminations extérieures par lesquelles nous exprimons ce que nous concevons de la substance. Le nombre des modes finis est infini.
Revenons au raisonnement sur la substance dont Tenchaînement logique va nous conduire à Dieu. L'unité de la substance fermement établie, Spinoza en fait la base de son système, et tout d'abord en déduit Dieu.
Plus une chose a d'être ou de réalité, plus le nombre de ses attributs est grand. Cela découle de la définition de Fattribut qui est Texpression de l'essence de la substance, DU mieux: « ce que l'intelligence conçoit dans la substance comme en constituant Tessence ». En effet, plus une chose a de réalité, plus rintelligence peut la concevoir sous des points de vue différents et se la représenter sous des formes plus variées.
Et chacun des attributs de la substance peut et doit être conçu par lui-même, puisque l'attribut est ce que l'intelligence perçoit de l'essence de la substance. Les attributs éternels et infinis coexistent éternellement en la substance, ils font partie de la nature et ne peuvent être produits l'un par l'autre, puisqu'ils sont de la substance et en la substance. Il n'est pas absurde de donner à la substance plusieurs attributs. Bien plus, la nature nous met dans la nécessité de concevoir chaque être sous un attribut quelconque. Il est évident que plus un être aura d'existence ou d'être,i plus aussi il aura d'attributs pour exprimer sa nécessité, son éternité, ou son infinité. Il faut donc nécessairement définir l'Etre en soi: Un Etre qui consiste en une
infinité d'attributs dont chacun exprime une essence infinie et éternelle. Cet Etre absolument infini, cette substance cause de soi, c'est Dieu.
Dieu existe nécessairement. « Si vous le niez, concevez, si vous le pouvez, que Dieu n'existe pas. Alors son essence n'enveloppe pas Texistence, et c'est absurde. » Telle est la première preuve de l'existence de Dieu. ^
Pour chaque chose, il doit y avoir une cause ou raison pour que la chose existe ou n'existe pas. Ainsi, la cause pour laquelle un cercle carré n'existe pas, résulte de la nature même du cercle, car un cercle carré enveloppe une contradiction. L'impossibilité de l'existence de deux substances de même nature ou de nature différente a clairement été prouvée dans les démonstrations précédentes. Si une raison pouvait être donnée contre Dieu, il faudrait qu'elle se trouvât, soit dans la nature même de Dieu, ou en dehors de lui ; or, elle ne peut être ni en Dieu, ni en dehors de lui. Car si la cause ou raison se trouvait dans la substance, elle serait de même nature que la substance et par cela existerait nécessairement.
Si, au contraire, elle était en dehors de la- substance, cette raison serait d'une autre nature que Dieu et ne pourrait rien avoir de commun avec lui; par conséquent, elle ne pourrait ni poser, ni empêcher l'existence de la Substance-Dieu. Dire qu'une raison empêchant l'existence de Dieu ne peut pas être donnée en dehors de lui, c'est dire qu'elle est donnée en lui. Et Pon ne peut concevoir une substance qui porte en elle la cause de sa non-existence, c'est une contradiction, et une contradiction dans l'Etre absolument parfait, est absurde. Puisqu'il n'existe ni en Dieu, ni en dehors de Dieu, aucune cause qui puisse empêcher son existence, Dieu existe donc nécessairement.
» Ethique L. I. Théor. XI.
Résultat de
l'unité de
la substance.
Voilà la deuxième preuve de l'existence de Dieu. Spinoza en donne une troisième; c'est une preuve a posteriori. L'impossibilité d'exister est une faiblesse et la possibilité d'être est une force. Il existe dans la nature des choses finies qui sont nécessairement; elles seraient donc douées de plus de force que l'Etre absolument infini, ce qui est absurde. Nous-mêmes nous existons, soit en nous-mêmes, et alors nous sommes l'Etre par excellence; soit en une autre chose qui possède l'être en soi, et nécessairement l'Etre en soi doit exister et Dieu est.
• Après avoir donné ses trois preuves de l'existence de Dieu, Spinoza revient à l'unité de la substance pour en tirer toutes les conclusions qui en découlent.
' Nous avons une seule substance et un seul Dieu que nous concevons en une infinité d'attributs de toute nécessité infinis et éternels. Mais, pour concevoir les attributs eux-mêmes, nous avons besoin du secours des modes ou des modifications. Par les modes, notre entendement sépare les attributs en partie, parce qu'ainsi il les saisit mieux. Est-ce à dire pour cela que la substance soit divisible, parce (iu'en nous-même, subjectivement, nous la divisons? — Non, la substance est indivisible. Diviser la substance serait Tanéantir. Chaque partie serait cause de soi, infinie et constituée par un attribut spécial, une seule substance pourrait en constituer plusieurs, ce qui est aussi absurde qu'impossible. Les parties obtenues par la division étant cause de soi, n'auraient rien de commun avec le tout qui les aurait produites ; un tout existant et conçu sans ses parties constitutives, enveloppe contradiction. Qui dit toutdit en effet parties, un corps simple et sans parties, n'est pas un tout. Les parties divisées conserveront la nature de la substance ou ne la conserveront pas. Si elles la conservent, elles sont une même chose avec la substance ; si elles la perdent, la substance divisée dans son entier, par le fait
— îS -
Unité de Dieu
même, perdra l'existence. Si l'on envisage la substance seulement sous l'attribut d'infinité qui lui convient, on arrive aussi par la division à l'anéantissement de la substance : la diviser, serait diviser l'infini et partant il y aurait plusieurs infinis ; mais, comme plusieurs infinis ne peuvent exister en même temps, la substance divisée le serait en plusieurs finis, et dès lors, il n'y aurait plus d'infini et la substance cesserait d'exister.
Il résulte clairement de là qu'il n'existe qu'une seule substance indivisible et infinie, en dehors de laquelle aucune autre substance ne peut être conçue. Ce qui revient à dire qu'il n'existe et qu'on ne peut concevoir aucune substance en dehors de Dieu. Il suit de là avec la dernière évidence que Dieu est unique, que la chose pensante (la pensée), la chose étendue (l'étendue) sont deux attributs de Dieu ou deux modifications des attributs divins, qui cependant sont une même chose, puisqu'ils appartiennent à la substance
une et indivisible.
Mais si aucune substance n'existe en dehors de Dieu Panthéisme et ne peut être conçue sans lui, « Tout ce qui existe existe en Lui et rien ne saurait être conçu ni exister en dehors de Lui. » C'est là le corollaire nécessaire de l'unité de la substance infinie. En effet, la substance est causa sui. Or les modifications de la substance ne peuvent être conçues ni exister sans elle, donc les modifications de la Substance, de Dieu, doivent et ne peuvent exister qu'en Dieu ; car on ne peut rien concevoir en dehors de Dieu et de ses attributs ou modes éternels qui expriment son essence^ éternelle. Comment exprimer une essence, sans, par le fait même, exprimer l'existence de cette essende? — C'est impossible. Il faut donc dire, qu'en Dieu, ce qui constitue son essence constitue aussi son existence et que l'existence et l'essence de Dieu se confondent et sont une seule et même chose.
L'essence et Nous sommes arrivés au point culminant de la doc-
l'existence
se confondent ^^inc de Dieu chez Spinoza: Dieu est tout, et tout est en lui.
en Dieu
La Natura naturans
et la natura natura ta.
En résumé, nous avons une tsubstance-Dieu; cette substance est une; en elle est tout ce qui existe, et sans eilc rien ne peut ctre conçu. Nous la saisissons p^:i les modes de l'étendue et die la pensée. Elle est éternelle et infinie, son essence et son existence se confondent et ses attributs, comme elle, sont éternels. La puissance est son essence même, et de cette puissance résulte nécessairement tout ce que nous pouvons concevoir être ou exister.
Cette puissance divine peut agir en elle-même ou par rapport au monde extérieur. Agissant en elle-même, c'est la « Natura naturans »; agissant par rapport au monde extérieur, c'est la « natura naturata ». Ce terme « Natura naturans », Spinoza avoue lui-même, au chapitre VIII du De Deo, qu'il ne Ta pas inventé. « Par cette expression, dit-il, les Thomistes désignent Dieu. » Nous sommes en présence d'un terme de la vieille scholastique. Voici le passage de la « Summa Theologica Thomas Aquinatis », d'où Spinoza l'a tiré: « Natura Vero universalis est, Virtus activa in aliquo universali principio naturae, puta in aliquo cœlestium corporum vel alicujus Superioris Substantiae, secundum quod etiam Deus a quibiisdain dicitur Natura naturans, » ^
Thomas d'Aquin cite lui-même ce terme comme emprunté à d'autres philosophes: « Deus a quibusdani dicitur »
La Natura naturans est « un Etre qui par lui-même et sans le secours d'aucune autre chose (attributs ou modes) peut être connu clairement et distinctement. La natura naturata est « l'ensemble des modes ou créatures qui dépendent immédiatement de. Dieu ou sont éternellement créés par lui ». La natura naturata se divise en deux par-
* Summa Theologica. Pars 2. qua:st. 85, art. 6.
ties: la première est composée des modes généraux qui dépendent immédiatement de Dieu et sont appelés créatures pai Spinoza; l'autre consiste dans les choses particulières causées par les modes généraux.
Nous rencontrons ici les deux mots « créés et créatures», mais Spinoza se garde bien d'attribuer à Dieu la création. Dans la critique de son système, il sera intéressant de faire remarquer quelles conclusions on peut tirer de la natura naturata. Cependant, voici quelques mots d'une note de Spinoza qui fait comprendre clairement ce qu'il pense de la création et d'un Dieu créateur: « Il y a une différence entre créer et engendrer; créer, c'est poser une chose à la fois par l'existence et par l'essence; engendrer, c'est seulement faire qu'une chose naisse quant à .l'existence; c'est pourquoi aujourd'hui dans la nature, il n'y a que génération et non création. Si Dieu crée, il crée la nature de la chose avec la chose elle-même. Il serait donc un Dieu jaloux si, ayant la puissance, mais non la volonté, il eut créé la chose de telle sorte qu'elle ne fût pas en harmonie avec sa cause créatrice, ni en essence, ni en existence. Au reste, pour ce que nous appelons ici créer, on ne peut pas dire proprement qu'un tel acte ait jamais eu lieu, et nous nous servons ici de cette distinction seulement pour montrer ce qu'on en peut dire. »^
La puissance divine, la Natura naturans, aujourd'hui ne crée donc plus; elle engendre, car en Dieu créer n'a jamais eu lieu. Mais qu'engendre-t-elle? Je me garderai bien de répondre; je laisserai parler Spinoza lui-même. Voici sa réponse: « Nous ne connaissons que deux modes engendrés par Dieu 2, à savoir: le mouvement dans la nature et l'entendement dans la chose pensante, lesquels
* Court Traité. Chnp. II.
" Contrairement à sa note Spinoza emploie ici le mot créer, nous avons fnit disparaître cette contradiction.
Dieu créateur
modes sont de toute éternité et subsisteront pendant toute Féternité. Œuvre vraiment grande et digne de la grandeur de son auteur! Pour le mouvement, comme il appartient plus spécialement à la science de la nature qu^à celle dont nous traitons, nous n^avons pas besoin de dire qu^il a été de toute éternité et qu'il subsistera sans altération pendant toute rétcrnité, qu41 est infini en son genre, et ne peut ni exister ni être conçu par lui-même, mais seulement par le moyen de retendue. Nous ne parlerons point de ces choses et nous nous contenterons de dire qu^il est le Fils de Dieu, l'ouvrage de Dieu immédiatement créé par lui. Quant à l'entendement dans la chose pensante, il est aussi, comme celui-là, Fils., œuvre, création immédiate de Dieu existant de toute éternité et subsistant sans altération pendant
toute rétcrnité. » ^
Ces créatures éternelles de Dieu sont les intermédiaires entre lui et les choses extérieures. Le Dieu infini et éternel, sans être au-dessus de la nature, le Dieu immanent ne pouvait pas créer directement. Et comme nous Pavons déjà dit en expliquant les modes, il avait besoin d'un intermédiaire, d'un Fils par qui soient engendrées les choses extétieures, que nous appelons, nous, le monde donné.
' Court traité. Chap. IX.