CHAPITRE II
Dieu considéré par rapport aux choses extérieures,
La tliéorie de la Natura naturans et de la natura naturata nous amène à considérer Dieu dans ses rapports avec le monde extérieur. Il nous est impossible de parler de l'action de Dieu dans le monde, parce que Dieu n'est pas dans le monde, mais le monde est en Dieu, et tout ce qui est, existe en lui. Définir la substance, c'est du même coup définir Dieu, définir la Natura naturans. De quelque formule que nous nous servions pour cette définition, toutes reviendront à celles de la substance. La Natura naturans est comme la substance: ce qui est en soi et est conçu par soi. Nous avons clairement démontré l'indivisibiHté de la substance et prouvé par là qu'aucune autre substance ne peut exister ni être conçue en dehors de Dieu. Mais si rien ne peut exister en dehors de lui, rien non plus ne peut le déterminer ou le contraindre à agir, puisqu'il n'existe rien en dehors de lui. Il agit donc en vertu des seules lois de sa nature et sans y être contraint par aucune autre chose. Hormis la perfection de sa nature, de la Natura naturans, il n'y -a aucune cause qui pousse Dieu à agir. Il suit de là que Dieu est cause libre et la seule cause libre.
En quoi consiste la liberté en Dieu, que peut-on entendre par ce moi: liberté? Pour Spinoza, l'idée vraie
Dieu cause libre
La liberté de Dieu
est celle qui se comprend de soi; elle est évidente par ellemême et correspond à Tobjet qu'elle exprime. Par conséquent, ce qui est contenu subjectivement dans Pentendement doit exister nécessairement dans la nature, et nécessairement aussi doit être une modification de Tunique substance, Dieu. Et l'intelligence, qui est une modification de la pensée, Pamour, la volonté, le désir, sont des modes qui se rapportent à la natura naturata et non pas à la Natura naturans ; car ils sont des affections de la substance résultant d'elle de toute nécessité.
■ Ni l'intelligence, ni la volonté, ni aucune autre affection ne sont capables de déterminer Dieu à Pacte, mais elles-mêmes sont déterminées par Dieu à exister et à agir d'une certaine façon. Elles ne sont donc pas causes libres, mais causes nécessaires, et ne constituent en rien la liberté
dej Dieu.
Si la volonté en Dieu était cause libre, Dieu pourrait à son gré agir ou ne pas a|gir; il pourrait omettre telle action, telle perfection; il pourrait avoir des préférences pour certains ^ctes et de la répulsion pour d'autres. Ce serait un Dieu despote, décrétant toute chose par sa volonté absolue ; ce serait un Dieu imparfait, ce ne serait plus Dieu. Dieu n'agit pas et ne peut pas agir, comme beaucoup le prétendent, par la liberté de sa volonté ou de son intelligence; car en Dieu, pas plus la volonté que l'intelligence ne sont libres. Il agit par nécessité de nature, et < la vraie liberté de Dieu n'est rien autre chose que la première cause, qui n'est nullement pressée ou contrainte par aucune cause extérieure, et qui, par sa seule perfection, est cause de toute perfection. » ^
Ainsi Dieu est poussé à l'action par nécessité de nature et est la cause librement déterminée des choses qui exis-
ml
* Court Traité. Cliap. IV.
Dieu et les
choses extérieures.
tent en lui. En outre, hors de Dieu, il n'existe aucune substance, c'est-à-dire aucune chose ayant l'être en soi. puisque rien de ce qui est n'est en dehors de lui, et que tout ce qui existe, existe en lui. Dieu donc, cause de soi, seule véritable cause libre, est la cause immanente de toutes les choses et non pas leur cause transitoire.
Nous arrivons par là aux rapports de Dieu avec les choses extérieures.
Si par essence, la substance enveloppe l'existence, il s'ensuit que l'essence des choses produites par la substance divine n'enveloppe pas l'existence. Sans quoi, il y aurait à la fois plusieurs substances existant en soi, plusieurs infinis, plusieurs éternels, ce qui est impossible. Et Dieu, cause immanente et non transitoire des choses est, pour se servir d'un terme scholastique, par le fait même, leur « causa essendi ». Ce qui revient à dire: Dieu n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, il Pest aussi
de leur essence.
Lorsque Spinoza composa son « De Deo et liomine ejusque felicitate lineamenta », la Providence entrait dans le plan de son développement. Il ne disait pas encore « Deus causa essendi », il appelait « Propres » les attributs de Dieu, et la Providence était le second des Propres. La Providence était alors pour lui l'effort par lequel toute la nature et toutes les choses particulières tendent à la conservation de l'être, car nulle chose par nature ne tend à sa propre
destruction.
Pour arriver à la prédestination, Spinoza reprend la PrédestinatiOH proposition où il prouve que Dieu est la « causa immanens essendi » des choses extérieures. Si Dieu est la cause efficiente de l'existence des choses, il est aussi, comme nous venons de le dire, la cause de leur essence, puisque l'existence et l'essence se confondent en lui. De là découle nécessairement l'existence infinie et éternelle des choses qui ré-
Providence.
Le péché.
sultent de la nature d'un attribut divin, nécessairement lui, infini et éternel. De là découle encore que les choses tenant de Dieu Pexistence et Tessence sont déterminées par lui à exister, qu'elles ne peuvent être autrement, qu'elles ont été déterminées à être, qu'elles agissent par la détermination qu'elles ont reçue de Dieu, et que faisant partie de la substance^ déterminante, elles sont dans l'impossibilité de se rendre elles-mêmes indéterminées. Donc, toutes les choses singulières et infinies et dont l'existence est limitée sont déterminées à agir par d'autres causes de même nature, et ainsi de suite, dans une série et à l'infini. C'est l'enchaînement causal, c'est la prcdcstinalion. Prévoyant une objection, Spinoza ajoute: « Ceci n'inclut nullement que Dieu soit la cause éloignée des choses particulières et finies, si ce n'est pour établir une distinction entre elles et les choses qu'il produit immédiatement ou qui résultent de sa nature absolue, les attributs. »
La doctrine de la prédestination est le couronnement de la pensée de Spinoza sur Dieu. Dieu agissant par la nécessité de sa nature produit excellemment tout ce qu'il produit. Les choses n'auraient pu être produites d'une manière différente, ni dans un ordre autre que celui où elles ont étc établies. Elles sont aussi parfaites que possible, ne pouvant pas l'être davantage. Comme tout ce qui est, existe en Dieu, et que toutes les choses sont déterminées par la nature de Dieu à exister et à agir d'une façon donnée, il n'existe rien de contingent et tout est prédestiné.
Une difficulté surgit. Spinoza la prévoit et l'aplanit aussitôt. Si tout est prédestiné, l'homme a été prédestiné au péché. — Tout est parfait, puisque tout est en Dieu, et le péché n'existe pas. — Pourtant on ne peut pas nier les péchés des hommes. — Non certes, et ce que nous appelons péché ne l'est qu'au point de vue de notre raison, qu'au point de vue humain et purement social; le péché
n'est pas imputable à Dieu. Un ouvrier fait une horloge apte à sonner et à indiquer les heures; tout est parfait, tout va biein, tout est selon la fin que s'est proposée l'ouvrier; si l'horloge se détraque, la fin reste quand même bonne et parfaite, et la faute n'est pas à l'ouvrier.
Nous reverrons dans le chapitre de la Servitude humaine la doctrine du péché.
Deux questions se posent encore; Spinoza les aborde sans crainte. Conséquent avec lui-même, au risque de s'attirer des désagréments de la part de l'autorité ecclésiastique, il les traite et renverse les vieux préjugés qu'elles contiennent. Puisque nous parlons des rapports de Dieu avec le monde extérieur, nous avons le devoir de nous demander si Dieu a parlé aux hommes, si la Révélation biblique est possible dans le sens où l'entendent ordinairement les théologiens? Plus intéressante encore que la première, voici la deuxième question: Le diable existe-t-il?
Tout d'abord, Dieu a-t-il parlé aux hommes? — Mais La Révélation oui, c'est certain, affirment les théologiens ; il a parlé à Moïse, au milieu du feu, des éclairs et du tonnerre.
Nous n'hésitons pas à répondre: aucun homme n'a entendu la voix de Dieu, c'est-à-dire un son venant de Dieu et frappant l'oreille de l'homme. Si Dieu avait dit aux Israélites: « Je suis Jéhovah, votre Dieu » ils auraient d'abord dû connaître l'existence d'un Dieu, car les paroles mêmes « Je suis Jéhovah » ne disaient pas qu'elles étaient prononcées par Dieu. « Ils ne pouvaient pas savoir, en effet, que cette voix accompagnée de la foudre était Dieu, même lorsque la voix le disait. » Celui qui prononçait ces mots pouvait parfaitement être un imposteur.
Dieu n'a pas non plus parlé aux hommes par des signes extérieurs, par des songes des visions, ni même par l'exaltation prophétique. Les raisons qui militent contre des paroles prononcées par Dieu valent aussi contre tous
fUTT,":
Le diable.
les signes extérieurs. Quand Dieu parle à IMiomme, c^est par Tentendement. Dieu est la cause efficiente de Pessence des choses particulières, il est la cause de notre connaissance. Ce qui en nous doit connaître Dieu est Tentendement. II est uni si immédiatement à Dieu qu'il ne peut exister ni être cause sans lui. « Il est indubitable qu'aucun objet ne peut être relié à Tentendement d'une manière plus intime que Dieu lui-même. » Puisque Dieu est Tessence de Tentendement, comme il Test de toutes les choses particulières, la conclusion est claire: la Révélation biblique, telle qu'on l'entend ordinairement, n'a jamais existé et ne peut exister.
Passons à la deuxième question: Y a-t-il un diable? « Si le diable est une chose complètement contraire à Dieu et qui ne tient rien de Dieu, il se confond avec le néant ^ », en vertu de cette .proposition : rien ne peut exister en dehors de Dieu. « Si, comme on le dit, le diable est une chose pensante, incapable de vouloir et de faire aucun bien et qui s'oppose à Dieu dans tout ce qu'il fait, il est alors digne de pitié, et si les prières avaient quelque valeur il faudrait prier pour lui. » 2
La durée d'une chose est proportionnée à sa perfection. Dans une chose pensante, la perfection par conséquent la caiiéfc, dépendent particulièrement de Tunion avec Dieu; or le misérable diable est une chose pensante, sans perfection, sans la moindre union avec Dieu bien plus, l'ennemi de Dieu; il ne peut donc pas durer un seul instant.
Enfin, qu'avons-nous besoin du diable puisque sans lui nous pouvons découvrir le plus clairement du monde les causes des passions?
Le diable n'est qu'une fiction et « nous n'avons pas besoin de cette fiction ».
' Court Traité Chap. Du Diable.
^ Court Traité Chap. Du Diable.
Telle est sur Dieu la pensée de Spinoza. Tous mes efforts ont tendu à la débarrasser de ses obscurités, à la mettre en ordre et à la présenter clairement. En effet, ne pas saisir la pensée de Spinoza sur la substance et sur Dieu, c'est se condamner à ne pas comprendre ce qui va suivre, tant sa logique est serrée et son exposé mathématique.