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CHAPITRE III

L'âme,

Nature de l'âme

Le lecteur trouvera peut-être extraordinaire, voire illogique, que la définition de Dieu soit placée en tête du chapitre* de l'âme. Spinoza agit tout autrement; il met en tête de chacun de ses livres les définitions des termes et des principes premiers évidents par eux-mêmes, dont il se servira poui traiter son sujet.

Notre but est de rechercher la pensée théologique de Spinoza, de la rendre nettement apparente et d'en faire voir Penchaînemcnt. C'est pourquoi nous plaçons les propositions dans Un ordre qui montre la dépendance des idées les unes des autres et permet d'en apercevoir plus facilement les conclusions.

La définition de Dieu est le résumé de tout ce que nous venons de dire, elle ^st le point de départ de tout ce que nous allons dire; c'est là, nous semble-t-il, une raison suffisante de la place que nous lui avons donnée. Il résulte des déductions sur la substance, sur Dieu que Dieu est: <4 l'Etre absolument infini, c'est-à-dire la substance qui consiste en une infinité d'attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. »

Si Dieu et la substance sont une même chose. Dieu est cause de soi, son essence enveloppe l'existence, il existe

nécessairement, et sa nature est d'exister. Qu'est-ce donc que la nature de Dieu, sinon son essence? Or sa nature est d" exister, il ne peut pas ne pas être ; dès lors il va de soi qu'en lui l'existence et l'essence se confondent. En vertu de ce théorème: « toute chose tend à persévérer dans son être », Dieu qui a l'être par soi, ne peut pas être à luimême une cause de destruction, il est éternel. De sa nature éternelle et infinie, de son essence comme de son existence découlent des choses infinies en d'infinies modifications ; car un entendement infini peut concevoir infiniment, autrement dit, peut tout concevoir. S'il conçoit tout rien ne peut exister en dehors de lui. ^ Mais l'âme existe et son essence n'enveloppe pas l'existence. Cela prouve qu'elle est produite par Dieu, car l'essence des choses produites par Dieu n'envelojppe pas l'existence, sans quoi, elles seraient leur propre cause et il y aurait plusieurs substances. Puisque l'âme n'est pas cause de soi, elle reçoit de Dieu son existence et son essence. L'âme produite par Dieu est de ce fait une chose particulière, « et ces choses ne sont rien d'autre que les affections, en d'autres termes, les modes' des attributs de Dieu»-', qui d'après la définition de Dieu, font partie de la substance, sont, comme elle, infinis et éternels, et ont les mêmes propriétés ou qualités. L'âme est donc un des modes, une des affections de la substance. Par les modes, la substance s'extériorise et nous pouvons en concevoir quelque chose. Les modes particuliers ou choses particulières sont en nombre infini ; il ne nous est possible d'en saisir que deux: l'Espace ou Etendue, et la Pensée. L'âme est une chose pensante et, comme telle, elle est inclue dans le mode de la pensée et, par conséquent, fait partie de l'intelligence divine. Ce qui

* Ces théorèmes ont déjà été démontrés dans le « De Deo », - Elhiqiie. Corol. I. du ihéor. XXV. L. I.

Théorie des idées.

€st comme si nous disions que la nature de Pâme humain exprime Dieu, non en tant qu'il est infini mais seulement en tant que conçu partiellement par Tâme; — autrement dit — compris par elle d'une façon inadéquate. Ce qui est comme si l'on disait: « Dieu constitue Tessence, la nature de l'âme humaine. »

Il faut remarquer avec Spinoza que la nature de Dieu n'appartient pas à l'essence des choses produites ; tout au contraire, ce sont les choses produites qui appartiennent à l'essence de Dieu. C'est dans ce dernier sens seulement que Dieu constitue la nature de l'âme iiumaine.

Pour ne pas interrompre le raisonnement, nous nous sommes abstenu de toute réflexion au sujet des modes que peut percevoir notre âme. Dans le Courl Traite^ ces deux modes sont le mouvement et la pensée, ils sont Fils de Dieu; dans VElhiquc,, Spinoza a abandonné cette conception, l'Etendue a remplacé le mouvement qui était cartésien, et les modes perceptibles toujours au nombre de deux, sont devenus: « l'Espace ou Etendue et la Pensée.

Avant d'aborder les rapports de l'âme et du corps, il est nécessaire d'exposer la théorie de Spinoza sur les idées. Il part des idées pour arriver à l'éternité de l'âme. Nous ne disons pas à Vlninwrialitc^ car, pour lui, l'âme n'est pas immortelle, elle est éternelle. « Sous le nom d'idée. Spinoza comprend une conception de l'âme, que l'âme forme parce qu'elle est une chose pensante. » Le mot conception est préférable au mot perception; perception, en effet «paraît indiquer que l'âme reçoit passivement l'impression d'un objet, conception, au contraire semble exprinvjr une action de l'âme».

Il ya trois sortes d'idées: les idées adéquates, les idées inadéquates ,et les idées vraies.

f< Par idées adéquates, il faut entendre l'idée qui, en lànt qu'elle est considérée en elle-même et sans relation

avec son objet, a toutes les propriétés d'une idée vraie, autrement dit tous les caractères distinctifs intrinsèques d'une idée vraie. »

L'idée adéquate est celle qui n'a pas tous les caractères d'une idée vraie. Elle est toujours partielle et confuse.

On est en droit de se demander ce qu'est une idée vraie, puisque la définition des idées adéquates et inadéquates repose sur les idées vraies; en voici la définition: « Idea Vera débet cum suo ideato convenire. 1» Il résulte de là que l'idée adéquate est toute dans le sujet sans rapport avec son « idéat » ou objet, et que Tidée inadéquate est autant dans le sujet que dans l'objet qu'elle perçoit d'une manière partielle ou confuse.

Toutes les idées qui existent en Dieu sont vraies, puisqu'elles s'accordent en tout point avec leur objet; donc toutes les idées, en tant qu'on les rapporte à Dieu, sont vraies. Quand nous disons qu'il existe en nous une idée adéquate, nous disons: En Dieu, en tant qu'il constitue l'essence de notre âme, il existe une idée adéquate. C'est comme si nous disions : cette idée est vraie. Ce qui revient à ceci : toute idée absolue en nous, c'est-à-dire adéquate, est une idée vraie.

Mais il y a des idées fausses. Comment les expliquer? D'abord par le fait que lorsqu'on dit idée, on dit vérité; puisque toutes les idées qui existent en Dieu sont vraies et que rien ne peut exister ni être conçu en dehors de Dieu. C'est pourquoi il n'existe rien de positif dans les idées qui permette de les appeler fausses. « Si vous le niez, concevez, si vous le pouvez, un mode positif de la pensée qui constitue la forme de l'erreur — autrement dit, de la fausseté. » La fausseté ne peut pas exister en Dieu. Nous avons dii: « il n'existe rien de positif qui permette d'appeler les idées fausses. » Aussi, quand elles le sont, c'est par leur côté né-

' Ethique. Livre I, axiome VI.

gatif. La fausseté ne peut pas consister dans une privation totale de connaissance, ce serait de Fignorance absolue; or, ignorer et se tromper sont deux choses très différentes. C'est pourquoi elle consiste « dans un manque de connaissance qu'enveloppe la connaissance inadéquate des choses ».

Ce sont les choses particulières, ce sont les âmes qui, abusées ou trompées, perçoivent confusément les modifications du corps.

L'âme dans Venons maintenant aux rapports de Pâme et du corps.

ses rapports ^^ *

avec le corps. L ame, par rapport au corps est Tidée du corps, et le corps est Pobjet de cette idée qui constitue Tâme humaine. S'il en était autrement, les idées qui viennent des modifications du corps n'existeraient pas dans notre âme. Il faut que tout ce qui modifie Fidéat corps soit perçu par Tâme, si bien que rien ne puisse se passer dans le corps qui ne soit aussitôt perçu par Tâme. En effet, la connaissance de tout ce qui se (lasse dans Tobjet d'une idée existe nécessairement en Dieu, en tant que Dieu a l'idée de cet objet parmi ses modifications ou, ce qui est la même chose, en tant qu'il constitue Tessence de Tâme humaine, et en cette qualité^ Fâme doit nécessairement avoir la connaissance des idées de son objet; puisque ses idées sont en Dieu qui constitue son essence. Le résultat de cette union de Pâme et du corps est riiomme.

Remarquons ici que Tidée de Tidée « âme » existe en Dieu comme l'idée du corps et est au même titre une modification. C'est pourquoi la réunion de l'idée âme et de Tidée corps en une même chose n'empêche pas l'âme d'être un mode de la pensée, et le corps un mode de l'étendue. Nous avons la réunion de deux modes dans un même individu, et l'un est ridée de l'autre. L'idée âme ne sait pas que le corps humain existe et ne le connaît que par les idées des modifications dont le corps est affecté; car l'âme est une chose et le corps une autre chose ; l'âme est un mode et le corps

un autre mode, et ils ne peuvent se connaître que par l'idée de chacun d'eux qui existe simultanément en Dieu.

Mais si l'âme connaît le corps humain par contre-coup et seulement par les idées des affections dont le corps est affecté, le corps devient le trait d'union entre elle et les autres corps extérieurs qui ne sont pas le sien, mais qui affectent le sien. Dès lors, aussi longtemps que son corps sera ainsi affecté, l'âme humaine s'en représentera la modification, jusqu'à ce que le corps soit affecté par une autre modification. Bien plus, lorsqu'une modification du corps sera passée, l'âme pourra encore se représenter comme présents les corps extérieurs qui auront modifié le sien. Cette faculté de l'âme de se représenter les affections passées du corps s'appelle l'imagination.

Il est facile maintenant de comprendre ce qu'est la mémoire. On peut la définir : « un certain enchaînement d'idées qui ^emveloppent en elles la nature des choses existantes en dehors du corps humain, enchaînement qui se produit dans l'âme suivant l'ordre et l'enchaînement des modifications du corps. » C'est par la mémoire que l'âme, s'imaginant une modification passée du corps, par analogie se souvient aussitôt des autres modifications similaires. La mémoire naît de l'imagination que se fait l'âme de deux corps qui pnt modifié le sien; s'imaginant l'un, elle est aussitôt obligée de fee remémorer l'autre.

C'est seulement en tant que percevant les idées des Connaissance modifications de ,son corps que l'âme humaine arrive à se j'eUe-m'ême. connaître elle-même. L'âme est constituée par l'essence de Dieu, elle fait partie de l'intelligence divine, donc Dieu la connaît. Mais, comme modification de Dieu, elle se confond avec Dieu /et il faut, pour qu'elle prenne conscience d'elle-même, qu'elle soit affectée par les idées des affections dont son corps est lui-même affecté.

Tout cela se résume en quelques mots. L'âme a la faculté de l'imagination seulement parce que son objet, h

re

Eternité de l'âme.

corps, a été modifié. Elle ne connaît son corps que par les modifications qu'il subit ou les affections dont il est affecté. Elle ne se connaît elk-même qu'en tant qu'elle perçoit les idées des modifications de son corps.

Une question se pose encore : l'âme et le corps sont chacun une chose ,particulière étroitement unie dans un même individu; l'âme arrive à se connaître par les affections du corps. Que devient-elle lorsqu'à la mort le corps disparaît en tant que corps humain ? Voici les réponses de Spinoza: La première se trouve dans le Court Traité; elle est basée sur cette proposition : « l'âme est l'idée du corps ». La deuxième se trouve répandue dans VEthique et est le couronnement et l'achèvement de la première.

Voyons d'abord la réponse du Court Traité. La durée d'une idée est relative à la durée de son objet; or l'âme est l'idée du corps, et sa durée est forcément relative à celle du corps; elle doit donc mourir avec lui. Mais l'âme n'est pas que l'idée du corps, elle est aussi une idée de Dieu, une modification de la substance à qui, comme au corps, elle est étroitement unie. Or, en tant qu'unie à un objet éternel et immuable, elle est éternelle et immuable comme lui ; donc l'âme est non seulement immortelle, mais éternelle.

Passons maintenant à l'éternité de l'âme telle que la conçoit Spinoza dans VEl/iii/ue: « Notre âme, en tant qu'elle perçoit les choses d'une façon vraie, est une partie de l'intelligence infinie de Dieu; par conséquent, les idées claires et distinctes de l'âme sont aussi nécessairement vraies que celles de Dieu. » Mais l'idée vraie en nous est celle qui existe adéquate en Dieu exprimé par la nature de l'âme humaine. Ce qui revient à dire que les idées qui sont vraies en nous, en d'autres termes, que nous concevons en rapport avec leur objet, existent en Dieu, également vraies en elles-mêmes et sans relation avec leur objet. Or, toutes les idées qui sont en Dieu ne peuvent être qu'a'dé-

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quales, vraies et éternelles comme lui; si elles sont éternelles en Dieu, elles le sont aussi dans l'âme, et l'âme concevant des idées éternelles est nécessairement éternelle.

Autre démonstration. Comme de tout ce qui existe Dieu est non seulement la cause de l'existence des corps humains, mais aussi de leurs essences. Il conçoit nécessairement l'essence des corps, au moyen de sa propre essence. Ce concept des corps doit, en Dieu éternel, envelopper l'éternité; donc, l'idée exprimant Fessence de tel ou tel corps humain, existe nécessairement en Dieu et elle existe éternelle. Mais x:eitt idée appartient à l'âme, puisque lame est l'idée du corps; or même quand le corps est détruit, l'idée de l'essence des corps reste éternellement en Dieu; donc l'idée de l'idée du corps, l'âme, demeure nécessairement éternelle. Spinoza ajoute: «Nous n'attribuons à l'âme humaine aucune durée qui puisse être définie par le temps ; en d'autres termes, nous n'attribuons la durée à l'âme que tant que dure le corps. » 1 On ne peut dire que notre âme dure, ni définir son existence par un temps déterminé; car notre âme est éternelle et l'éternité est en dehors du temps et de la durée. « C'est seulement dans la mesure où l'âme enveloppe l'existence actuelle du corps qu'elle ja la puissance de déterminer l'existence des choses par le temps et de les concevoir par la durée. »

La conclusion de cette dernière affirmation de Spinoza Propriétés de est que l'âme séparée du corps ne peut ni s'imaginer les .''^"'^ choses, ni se souvenir de celles qui sont passées. *^'^'°^"^

Il est impossible à l'homme de se souvenir d'avoir existé avant son corps, parce que l'éternité n'a aucun rapport avec le temps et ne peut être définie par le temps.

« Mais, néanmoins^ nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. » 2

^ Eibûjue. L. V. Théor. XXIII.

- Ethique. L. V. Scholie du Theor. XXIII.

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