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CHAPITRE IV

La Servitude humaine

L'homme, composé d'une âme et d'un corps est soumis au dur esclavage des passions. Cependant, grâce à son âme, idée constituée par Fessence divine, il peut arriver à une certaine liberté analogue à celle de Dieu. Nous avons prononcé le mot « passion »^ il est nécessaire, avant d'entrer en matière, d'expliquer les termes principaux qui vont servir à la démonstration des propositions touchant la servitude humaine.

Par affection, il faut entendre les modifications du corps par lesquelles la puissance d'agir du corps lui-même est augmentée ou diminuée, favorisée ou entravée; il faut entendre aussi les idées de ces affections.

Si la puissance d'agir du corps est augmentée ou favorisée, l'affection devient « action » ; si la puissance d'agir du corps est diminuée ou entravée, l'affection devient « passion ».

On appelle cause adéquate, celle dont l'effet peut être clairement et distinctement compris par elle. La cause inadéquate est celle qui ne peut comprendre son effet.

Quand nous sommes cause adéquate d'un effet qui se produit en nous ou hors de nous, nous agissons. — Au

•contraire, nous pâtissons, quand il se produit en nous quelque chose qui résulte de notre nature ou dont nous ne sommes que la cause partielle.

Ces définitions nous font voir que l'âme est capable ■d'agir et susceptible de pâtir.

Pourtant il est de l'essence de l'âme d'agir, car elle est constituée par l'essence de Dieu qui est tout action. On peut donc dire que l'essence de l'âme réside dans sa puissance d'action. Mais l'âme ne peut pas toujours agir, son corps l'en empêche souvent. En effet, les affections du corps sont les modifications qui lui donnent sa puissance d'action ou diminue cette puissance; or le corps et l'âme sont une même chose conçue sous deux attributs différents: l'Etendue et la Pensée. Il en résuite que le corps étant modifié par une affection, l'âme l'est aussi, et que ni l'un ni l'autre n'est libre de n'être pas modifié. De là vient que si le corps est modifié par une affection de passion, nécessairement l'âme l'est aussi et n'est pas libre de ne pas pâtir. Suivant les modifications du corps, l'âme a des idées adéquates ou des idées inadéquates. Quand elle a des idées inadéquates, sa puissance d'action est diminuée ou entravée l'âme alors s'attriste, et de sa tristesse naît la passion. Il est inutile de faire remarquer que les mots « pâtir et passion » sont pris dans leur véritable sens, le sens étymologique, et signifient ici : supporter, souffrir.

Les passions naissent toutes de trois affections principales : la joie, la tristesse et le désir.

Consciente d'elle-même au moyen des idées des affections du corps, l'âme s'efforce de persévérer dans son être. Plus elle acquiert de perfection et par conséquent d'être, plus elle est joyeuse. La joie est donc une passion par laquelle rame passe à une perfection plus grande. Au contraire, quand l'âme, malgré ses efforts, est entravée dans sa puissance par les affections du corps, moins elle acquiert

Raisons

pour lesquelles

l'âme pâtit

Des trois affections primaires.

de perfection, plus sa tristesse est grande. La tristesse est la passion par laquelle Tâme passe à une moindre perfection. Lorsque Peffort pour persévérer dans Têtre a rapport à rame et au corps, il se nomme: Tappétit. 11 n'y a aucune différence entre le désir et Tappétit, tandis que la différence est grande entre la volonté et le désir. La volonté est l'effort de Pâme seule; le désir est celui de Tâme et du corps réunis. Le désir est Tessence de Thomme, comme la puissance d'action en Dieu est Fessence de Tâme. Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais parce que nous nous efforçons vers elle, que nous en avons Tappétit et le désir. « Hors ces trois affections, je ne reconnais pas d'autres affections primaires.»^

De là résulte très clairement que toutes les passions, qui augmentent la puissance d'action de l'âme lui causeront en même temps de la joie; telles sont: l'amour, qui n'est autre chose qu'une joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure; l'admiration, l'adoration qui vient de l'admiration; la dérision ou joie née de ce que nous nous imaginons qu'il existe quelque chose digne de mépris dans un objet que nous haïssons. Telles: Tespérance, la sécurité, la faveur ou amour à l'égard de quelqu'un qui a fait du bien à autrui; telles: l'estime et la gloire. Il serait trop long de citer toutes les affections de joie auxquelles l'homme est soumis et qu'il ne peut pas plus éviter que les modifications de son corps.

Toutes ces passions de joie, de tristesse ou de désir

Nécessité I

de la servitude sont nécessitées par la nature elle-même, que nous le

humaine. ^Q^ijon^ ^,^ ^on. En effet, « il n'y a qu'une seule et mêmfc^

manière de comprendre la nature des choses, quelles

qu'elles soient, savoir: au moyen des lois et des règles

universelles de la Nature; donc les affections de haine, de

» Ethnjuf. L. III. Théor. XI.

colère et d'envie, etc., considérées en soi, résultent de la même nécessité de la Nature et de la même force que toutes les autres choses particulières. » ^

L'homme est esclave des affections, il est une partie de la Nature qui ne peut être conçue par soi-même indépendamment des autres parties; c'est pourquoi il n'est pas libre de ne pas pâtir. Il ne peut pas ne pas être partie de la Nature, il ne peut pas ne pas subir de changements autres que ceux qui seraient compris dans sa seule nature et dont il serait, lui, la cause adéquate; il doit nécessairement subir les changements qui proviennent de la puissance des autres causes extérieures, qui sont comme lui des choses particulières de la Nature et parmi lesquelles il n'est qu'un point dans Pinfini. Si l'homme doit subir toutes ces affections, il doit être modifié, affecté, et n'est pas Hbre de ne pas être l'esclave de ses passions.

M est d'autant moins libre jque sa force n'égale pas celle d'une passion et qu'une affection peut surpasser toutes les actions de l'homme et même toute sa puissance d'action; car l'être d'une passion n'est pas défini par notre puissance, mais par celle des causes extérieures qui l'accablent par leur nombre, leur force et leur puissance.

En énumérant tout à l'heure quelques passions de joie, nous n'avons pas eu l'intention de sérier les affections en bonnes et mauvaises. Nous avons appris, du reste, que seulement sont bonnes les choses que nous désirons comme telles. On pourrait se tromper si l'on croyait que le mot « perfection », employé par Spinoza dans la définition de la joie, signifie le bien. Parfait, perfection sont pour lui synonymes de réalité; la perfection et la réalité sont une seule et même chose. En disant: la joie fait passer l'homme à une perfection plus grande, Spinoza dit tout

* Ethique, L. III. Préface.

Le bien et le mal.

simplement: la joie donne à Thomme plus d'être, plus de réalité.

Ainsi donc, une passion comme l'orgueil qui est une affection issue de la joie est cependant la plus détestable des passions, elle est le comble de Pignorance de soimême et indique le comble de Timpuissance pour une âme. «

Mais, si tout est déterminé, si Phomme est Tesclave de ses passions, on est en droit de se demander: le bien et le mal existent-ils? Spinoza a prévu cette question. Nous allons voir ce qu'il pense sur ce sujet. Comme toujours, il commence par poser des bases évidentes par elles-mêmes et admissibles pour tous.

Aucune chose ne peut-être détruite, si ce n'est par une cause extérieure. En effet, toute définition d'une chose tend à affirmer l'essence de cette chose. Considérons cette chose dans son essence, abstraction faite de toute cause extérieure, nous ne pourrons rien trouver en elle qui puisse la détruire. Cette proposition est évidente par elle-même. Du reste, il est impossible que deux choses de nature contraire, c'est-à-dire tendant à se détruire mutuellement puissent coexister dans le même sujet. Rien, disons-nous, ne peut exister dans une chose qui tende à supprimer son existence. D'autre part, chaque chose particulière est un mode qui exprime des attributs divins et éternels ; comment alors ces choses ne feraient-elles pas tous leurs efforts pour s'opposer à ce qui pourrait les détruire? Toute chose donc, de par sa nature et autant qu'il est en son pouvoir, s'efforce de persévérer dans son être. Mais pour conserver l'existence, il faut éloigner tout ce qui est nuisible à la vie; c'est pourquoi chaque chose pour persévérer dans l'être doit s'efforcer de rechercher ce qui est utile à sa conservation. De là vient que naturellement l'homme considère les choses sous le rapport de l'utilité. Il recher-

che celles qu'il croit concorder le mieux avec sa nature et repousse celles qui lui semblent contraires. Or, celles qui concordent le mieux avec sa nature, sont celles qui lui paraissent le plus utile et qu'il désire le plus ardemment. Ces choses deviennent un bien qu'il voudrait posséder, elles sont bonnes, non pas en elles-mêmes, mais seulement par l'appétit que leur utilité prétendue a fait naître en l'homme. La conclusion de ce raisonnement nous ramène à la définition que nous donnions du désir: c'est un appétit dont on a conscience; il nous fait désirer les choses, non parce que nous les jugeons bonnes, mais parce que nous les voulons, les croyant bonnes. Dans le scholie du théorème XXXIX du livre III de VEthique^ Spinoza nous donne un exemple concret de la proposition que nous venons d'énoncer. Les exemples sont si rares dans l'œuvre du grand philosophe que je ne résiste pas à la tentation de citer celui de J'avare. « Tout un chacun juge d'après son affection, autrement dit, estime ce qui est bon, ce qui est mal... ainsi l'avare juge que l'abondance de l'argent est ce qu'il y a de mieux, et sa pénurie, au contraire, ce qu'il y a de pis. » L'avare a d'abord désiré l'argent à cause de son utilité pour la vie; il voulait de l'argent pour persévérer plus facilement dans son être. Puis lorsqu'il a été en possession de l'objet désiré, il a voulu encore de l'argent et toujours de l'argent, cette fois pour le plaisir de le posséder, eistimant cette possession le plus grand des biens, et la pauvreté le pire des maux. C'est la transformation de l'impératif hypothétique de Kant en impératif

catégorique.

S'il en est ainsi, nous ne pouvons jamais savoir de source certaine que rien soit bon ou mauvais, le bien et le fe mal sont purement subjectifs et notre jugement ne s'établit que sur le rapport de l'utilité avec nous-mêmes et avec la conservation de notre existence particu-

lière. Aussi arrive-t-il souvent qu'une chose bonne pour les uns soit mauvaise pour les autres. L'expérience de la vie nous le prouve tous les jours. « Le bien et De mal n'indiquent rien de positif dans les clioses considérées en soi et ils ne sont rien d'autre que des manières de penser, en d'autres termes des notions que nous formons parce que nous comparons les choses les unes avec les autres. Car une seule et même chose peut, dans le même temps, être bonne et mauvaise, et même indifférente. Par exemple, la musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour celui qui se lamente, mais pour le sourd elle n'est ni bonne ni mauvaise. »i

Spinoza se fait ensuite à lui-même cette objection : Que penser du suicide? Il répond: «Ceux qui se suicident sont des impuissants d'esprit; ils sont complètement vaincus par des causes extérieures contraires à leur propre nature. » 2 Personne ne peut par nature désirer ce qui est contraire à sa propre utilité. Ceux qui ont de tels désirs agissent déterminés par des causes extérieures qui les modifient au point de rendre leur âme complètement impuissante. Les uns, comme Senèque, mettent fin à leurs jours contraints par les ordres d'un tyran; les autres, forcée par les circonstances, préfèrent le suicide à l'ignominie; d'autres encore retournent contre eux-mêmes le glaive qu'ils destinaient à autrm ; d'autres enfin se tuent, poussés par des causes extérieures multiples qui disposent l'imagination et modifient le corps au point de lui donner une nature dont l'âme ne peut avoir la moindre idée. Somme toute, « le bien est ce que nous savons de source sûre nous être utile ». — « Le mal, au contraire est ce que de source certaine nous savons nous empêcher d'arriver à la possession d'un bien quelconque. »

' Ethique. L. IV. Préf^ice.

' Ethique. L. IV. Scholic du Théor. XVIII.

Mais, nous avons dit que les choses qui convenaient à notre nature étaient de beaucoup les plus utiles pour nous. Rien ne convient mieux à la nature de l'homme que Fhomme lui-même, c'est pourquoi il n'y a rien de plus utile à fhomme que l'homme.

. Il yfa deux états de l'humanité: l'état naturel et l'état civil, ou, pour parler le langage de Spinoza, « le statut civil » et le « statut naturel ». Mais les hommes sont sujets à des ;affections qui surpassent de beaucoup leur puissance; aussi doivent-ils abandonner volontairement leur droit naturel pour arriver à vivre en paix les uns avec les autres, et pour que le sage dirige et conduise celui qui ne sait pas être maître des passions dans la mesure du possible. Le meilleur moyen de s'aider mutuellement, c'est de vivre en société; cet état s'appelle le statut civil et la réunion des hommes dans un même endroit forme la cité. Le gouvernement de la cité doit s'efforcer de rechercher les choses qui sont le plus utiles à la société commune, le plus en accord avec Thumanité et les plus capables de procurer le bonheur aux citoyens. La cité, en outre, a le droit de punir ou de retrancher de la communauté les membres qui seraient un danger pour elle.

Nous n'avons parlé de la vie des hommes en société que pour arriver au péché. La notion de péché est née de la notion de Dieu. Les hommes, en voyant les phénomèaes de la nature, ont pensé qu'un démon était caché sous chacune des choses qu^ils ne pouvaient expliquer. Ils ont ainsi peuplé le ciel d'un nombre incalculable de dieux. Ils ont inventé les sacrifices et les prières pour fléchir les dieux et se les rendre propices. La loi morale se faisant jour en eux, ils l'ont prise pour la loi de la divinité; ils ont formulé cette loi, et chaque fois qu^un cataclysme ou qu'un malheur particulier leur arrivait, ils en recherchaient la cause dans une infraction aux lois divines. Bientôt les actions posées

Le péché.

contre cette loi furent des fautes plus ou moins graves selon les commandements violés, et les sacrifices qui tout d'abord étaient propitiatoires, devinrent expiatoires pour effacer les péchés.

Nous devons faire tomber ces préjugés. Dans le statut naturel, le péché' est impossible car il n'y a rien qui soit bon ou majuvais; mais le seul mauvais est celui qui ne convient pas à la nature de Thomme ou est opposé à son utilité. L^lîomme à Pétat naturel n'"est tenu d'obéir à personne, sauf à lui-même, et sa seule et véritable loi est son utilité. Il en est autrement dans le statut civil; chacun est obligé de limiter son propre bien pour le bien et le bonheur d'autrui. L'homme qui ne sait pas se conduire selon la raison est obligé d'obéir à la loi, qui doit toujours être l'expression de la raison, et ici, du consentement unanime, s'établit forcément la notion du bien et du mal.

Le péché a sa raison d'être dans le statut civil et on doit le définir ainsi: « une désobéissance aux lois de la communauté, punie en vertu du seul droit de la cité. » ^ De même que l'ignorance avait divinisé les phénomènes, que la peui avait engendré la loi et la loi le péché^ la peur a encore donné naissance à la superstition. La Les choses qui accidentellement étaient cause de joie

superstition. ^^ ^^ tristesse furent transformées par l'observation, en présages bons ou mauvais, suivant les effets que produisaient ces causes. Peu à peu tout fut matière à présages et la superstition naquit de la peur des présages mauvais ou de la crainte produite par un présage bon dont on redoutait de ne pas voir l'effet s'accomplir. Se basant sur le péché, les prêtres des diverses religions ont exploité la superstition et la sottise humaine. Sans même prononcer le mot « clergé » ou « ecclésiastique , ce qui eût été trop dangereux, Spinoza laisse cependant percer sa pensée au

» Ethique. L. IV. Scholie de Tliéor. XXXVII, in fine.

sujet du clergé de son temps: « Quant à ceux, dit-il. qui ne savent que réprimander les hommes, leur reprocher leurs vices plutôt que de leur enseigner les vertus, et non pas fortifier les âmes, mais les briser ceux-là sont odieux aussi bien à eux-mêmes qu'aux autres. De là vient que par suite d'une impatience excessive, d'un faux goût de religion, beaucoup de gens ont préféré vivre au milieu des animaux plutôt que parmi les hommes. » 1

Il ajoute, ce qui est significatif. « ce n'est point par les armes, mais par l'amour et la générosité, que l'on triomphe des âmes. »

N'admettant pas le péché, il était impossible que Spinoza admît le repentir.

(L'homm^el juge souvent des choses par ses seules affections, ce qui rend ses jugements inconstants. Cédant à son imagination qui lui représente bon et utile ce qui a pui l'être dans certaines circonstances, mais ne l'est pluî^ dans d'autres, il s'efforce de faire arriver les choses qu'il croit contribuei à sa joie et de repousser celles qu'il suppose devoir lui apporter de la tristesse. Puis, quand il s'aperçoit que son inconstance, que son insoumission à la raison l'ont trompé, il se repent. Le repentir naît encore d'une autre cause. Il vient d'une mauvaise éducation. Les parents, les maîtres reprochent aux enfants les actions qu'on a l'habitude d'appeler perverses, qu'elles soient causées par des affections de tristesse ou non ; ils louent, au contraire, les actes appelés corrects, sans se préoccuper si ces actes sont bien tels qu'ils le pensent. Les enfants prennent l'habitude de considérer certains actes comme bons et certains autres comme mauvais, et cela indistinctement. Ils se repentent des uns et se réjouissent des autres seulement parce qu'ils en ont pris l'habitude, et que, trompés par leurs éducateurs, ils croient marcher dans la bonne voie.

' Ethique. L. IV. Scholie du Théor. XXXVII, in fine.

Le repentir

et le

remords.

'^'••w ^ yTnm^É^ft-Mifci** 1^

Du reste, les coutumes sont comme les religions, elles îie sont pas les mêmes pour tous les hommes. Ce qui est sacré pour les uns est profane pour les autres; ce qui est bien et honnête pour les uns est mal et honteux pour les autres. Voilà les motifs qui conduisent les hommes au repentir ou les mènent à se glorifier de leurs actions.

Si Thomme se laissait guider par la raison, il comprendrait vite que loin d'être une vertu et un bien, le repentir ^st un mal. Et deux fois malheureux et impuissant est celui qui se repent. En effet, tout homme qui agit est persuadé de le faire pour son bien et son utilité; s'il se trompe, pourquoi se repentirait-il? S'il a souffert, tant mieux. Quand les mêmes circonstances se représenteront, il sera éclairé, il connaîtra mieux les choses qui sont utiles et repoussera avec plus de sûreté celles qui sont nuisibles. On ne doit jamais se repentir d'une expérience, si malheureuse, si dure qu'elle soit, elle sert toujours à quelque chose. Au lieu de s'en repentir, il y aurait bien plutôt Heu de s'en réjouir.

Comme le repentir, le remords est une passion qui vient d'une affection primaire de tristesse. Quand nous doutons de l'issue d'une chose, nous sommes anxieux; quand la chose est passée, si l'issue a été favorable, notre joie devient du contentement; mais si l'issue a été défavorable, nous nous reprochons de n'avoir pas saisi toutes les circonstances qui pouvaient faire naître l'issue favorable et notre tristesse n'est autre que le remords. Le remords de conscience est donc « la tristesse accompagnée de l'idée d'une chose passée, qui est arrivée contre notre espérance ». ^

Le remords, lui aussi est contraire au bien de l'homme et à son utilité. Il est le signe d'une âme impuissante, inca-

' E'biqiu, append. L. IV Ciiap. XVII.

pablc d'obéir à la raison, et qui se laisse dominer par la crainte.

Cependant le repentir et le remords sont deux affections qui peuvent indirectement procurer quelques avantages; « et s'il faut pécher, il vaut mieux pécher dans ce sens. » Les hommes vivent si peu selon la raison qu'il n'est pas rare d'en voir un grand nombre conduits par l'orgueil, n'avoir honte de rien et ne plus rien redouter ni craindre. « Le vulgaire est effrayant quand il ne craint pas. » Aussi les Prophètes n'ont tant recommandé le repentir et fomenté le remords que pour maintenir le peuple sous la conduite de la raison et le diriger plus facilement vers le bonheur.-

Malgré tout, il est évident qu'en général. « c'est bien plus par la raison >et par l'amour de la vérité que par le remords et le repentir que nous revenons au bien. » ^

^ Court traité. Secunda Pars. De Honiiiie, cap X. *

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