CHAPITRE V
La liberté et la béatitude humaine.
Qu'il le veuille ou non, rhomme est une partie de la Nature et doit, comme les autres choses particulières supporter le joug de ses affections. Sa servitude n'est pourtant pas complète, et les facultés de son âme peuvent le conduire de la liberté au vrai bonheur, à la suprême béatitude. Les modes de Nous allons rechercher maintenant les moyens pour
connaissance, iq^ç^^me d'arriver à la liberté et au souverain bonheur.
La connaissance est à la base de ces moyens. Dans le Court Traité, Spinoza conçoit quatre façons d'arriver à se former des notions universelles: lo par ouï-dire; — 2o par expérience; — 3o comme le ouï-dire et l'expérience peuvent tromper, il faut encore employer la raison déductive; — 4ofenfin, le meilleur moyen est la connaissance intuitive qui du premier coup aperçoit la proportionnalité des choses. VEthi(iuv ne cite que trois modes de connaissance: lo Le ouï-dire et l'expérience fondus ensemble et qui s'appellent: connaissance du premier genre ou opinion; nous souvenant des choses que nous avons entendues ou apprises, nous nous les imaginons et nous en formons des idées. — 2o Lorsque nous arrivons à avoir des notions communes ou des idées adéquates sur les propriétés des choses, nous possédons la connaissance du second genre^ qui
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n'est autre que la Raison. — 3o Quand on va de l'idée adéquate à l'essence formelle des choses, de certains attributs à la connaissance adéquate de l'essence des choses, on connaît par science intuitive ou par connaissance du troisième genre.
On voit que, par la connaissance, l'âme arrive d'abord aux idées vraies, puis aux idées adéquates, et enfin à l'intuition ou connaissance adéquate.
Avoir des idées, c'est concevoir des choses sous l'aspect de l'éternité, car l'idée, c'est la vérité; et le vrai, c'est l'éterne! en soi. Considéré subjectivement, le vrai se différencie selon les hommes; car les hommes n'ont pas toujours des idées vraies, obscurcie qu'est leur faculté de penser par d'autres idées, qui, trop nombreuses, produisent la confusion dans leur intellect. Aussi ce qui semble vrai aux uns paraît-il faux aux autres.
Il doit cependant y avoir une norme des idées vraies, et c'est la Raison. Sous l'influence de la raison, en dehors W,es idées confuses qui naissent de l'éducation ou des affections mauvaises, l'homme qui suit les principes de la Nature ne peut avoir que des idées vraies. Qu'est-ce donc que la raison? — La raison, c'est notre âme dans la mesure où elle comprend clairement et distinctement; c'est notre âme, dans la mesure oij elle a des idées adéquates qui lui permettent de saisir les propriétés des choses.
La raison ne peut rien exiger qui soit contre la Nature, sous peine de n'être plus la raison. Elle demande que chacun s'aime soi-même, recherche ce qui conduit à une perfection plus grande, désire ce qui est réellement utile et s'efforce par tous les moyens de conserver son être. Cet effort pour persévérer dans l'être constitue la puissance de rame qui n'est rien d'autre que la vertu. La puissance et la vertu se confondent et la vertu peut se définir: la puissance d'accomplir, d'après les lois de sa propre nature^
La raison.
VA
La puissance de l'âme ou vertu.
IW
Le Corps.
certains actes qui favorisent l'effort pour la conservation de Pêtre. II est impossible d'être vertueux sans être, et le premier motif pour être vertueux, c'est de conserver son être. L'effort pour persévérer dans l'être est la base de la vertu. Quoi de plus beau, de plus grand, de meilleur que la vie! Vouloir agir, vouloir vivre selon le bien, c'est être vertueux*
Agir sous la conduite de la raison, vivre, conserver son être est une seule et même chose; c'est agir par vertu, et absolument. On n'agit en effet, que dans la mesure où l'on comprend, où l'on a des idées adéquates, et comprendre, c'est raisonner. Ainsi par la connaissance, l'âme acquiert des idées adéquates, arrive par ces idées à la Raison, qui lui communique à son tour la Puissance ou Vertu de conserver son être. L'homme doit donc désirer plus que tout au monde, avoir des idées adéquates. Elles sont vraies, elles sont éternelles, elles assimilent à Dieu, elles divinisent Phumanité. Elles sont le premier, le grande l'unique moyen de connaître les passions et de les maîtriser. Les passions ou affections sont mauvaises en ce qu'elles empêchent l'âme de penser. Quand par la pensée l'âme les domine, elles ne sont pas mauvaises. La puissance de l'âme consiste, en dernière analyse, dans la pensée. Par la pensée, synthèse des connaissances des idées et de la raison, l'âme domine et dirige les affections mauvaises qui sont contraires à sa nature; par la pensée, elle a la puissance de coordonner et d'enchaîner les affections du corps. C'est pourquoi nous devons affecter notre imagination des principes et des règles de vie que nous devons pratiquer, afin que la Valeur ou Générosité nécessaire pour vaincre l'affection soit à notre disposition.
Mais le lien qui unit l'âme au corps est des plus étroit. L'âme et le corps ne sont-ils pas deux modes des attributs divins réunis dans un même individu? Comment Tâme
arrive-t-elle à se connaître elle-même et à connaître les choses extérieures, sinon par les modifications de son corps? Pour que l'âme puisse penser pleinement, il est nécessaire que son corps soit en bonne santé. « Par suite l'homme sage devra user des choses et sans délecter, autant que faire se peut (non pas jusqu'au dégoût, car cela n'est pas se délecter). »i Oui, l'homme sage a le devoir de restaurer son corps, de le fortifier par des aliments, par des boissons agréables prises avec modération; il doit le récréer par tout ce que la Nature a mis à sa disposition, par les ornements, par la musique; il doit enfin le fortifier par l'hygiène et par les jeux sportifs; car un corps en santé est nécessaire pour posséder une âme saine. C'est dans ces conditions seulement que l'âme sera capable d'action, c'est-à-dire d'efforts qui résultent de la nécessité de sa nature et se rapportent à elle en tant que conçue et comme composée d'images adéquates. Dans toutes leh circonstances où l'âme sera incapable d'idées adéquates, elle sera du même coup incapable d'efforts et de puissance, elle devra pâtir. Hélas! la puissance de l'homme est bien limitée! il ne peut pas adapter à son utilité tout ce qui est en dehors de lui, car les causes extérieures le surpassent infiniment. C'est pourquoi s'il a conscience d'avoir accompli sa fonction, il doit supporter les contraires d'une âme égale, se disant qu'il est une partie de la nature. Là se trouve le bonheur complet, là se trouvent la paix et le bonheur; c'est la paix, le bonheur le repos de la conscience satisfaite par le devoir. C'est aussi et surtout la satisfaction de notre raison, qui nous ordonne de désirer le seul vrai, autrement dit. d'être d'accord avec l'ordre de la nature.
L'âme puissante considère que toutes les choses résul-
Fruits de la
soumission
de l'Ame au
déterminisme.
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* Ethique. L. IV. Scliolie du Théor. XLV.
La liberté de l'âme.
tent nécessairement de la^nature divine, et si elle pense qu'il y ait des choses fâcheuses, mauvaises honteuses, injustes, impies, horribles, c'est uniquement parce qu'elle conçoit les choses d'une manière troublée, mutilée ou confuse. Elle doit, en conséquence, s'efforcer d'éloigner les obstacles de la vraie connaissance: la haine, la colère, l'envie et l'affreux orgueil. Elle ne doit pas faire le bien pour éviter le mal, mais pour conserver son existence et rendre sa vie bonne dans la joie.
Tel est pour l'âme le chemin qui conduit à la liberté: connaître ses affections, en avoir une idée claire, séparer Faffection de la pensée des causes extérieures et l'associer à des idées vraies, supporter enfin les contraires comme nécessaires et inévitables. Alors seront détruites les affections mauvaises avec leurs désirs eux-mêmes, et la passion cessera d'être.
Etre libre! Comment faut-il comprendre cette exclamation, ce désir de l'humanité? Non certes comme les hommes l'entendent aveuglés qu'ils sont par leurs passions, {par leur orgueil, lorsqu'ils affirment une liberté qu'ils croient avoir, mais qu'ils n'ont pas et qu/ils n'auront jamais.
Etre libre, ne consiste pas dans la faculté d'aller à gauche plutôt qu'à droite, action qui ne peut même pas s'accomplir sans détermination inconsciente. Etre libre, c'est comprendre, c'est saisir l'ordre de la nature, c'est connaître par la raison qu'on fait partie d'une trame, d'une chaîne nécessaire à l'économie universelle, c'est accepter yolontiers le rôle que l'on doit jouer dans le monde. Etre libre, en un mot, c'est vouloir l'ordre établi, c'est s'efforcer d y persévérer, d'y vivre et d'y conserver l'être.
La vraie liberté peut se définir ainsi: avoir de l'ordre de la nature, une idée adéquate qui permette de s'affranchir du joup; des passions par le discernement de leur
cause. Seul est véritablement libre l'homme qui est conduit par la Raison. ., r
La base de la liberté est la Valeur, d'où viennent toutes les actions qui résultent de l'âme en tant qu'elle comprend. On distingue deux sortes de valeurs: la Force d'âme et la Générosité. La force d'âme est le désir par lequel chacun s'efforce de conserver son être en suivant les commandements de la raison. La générosité est le désir ardent d'être utile aux autres hommes et de s'unir d'amitié avec eux.
Par la valeur nous pouvons juger de certaines choses que les hommes ont l'habitude d'appeler vertu et qui sont loin d'être des vertus, c'est-à-dire des puissances; telles sont: le repentir, l'humilité, l'abjection et le célibat.
Nous ne reviendrons pas sur le repentir, nous en avons déjà parlé. L'homme qui se repent est un monstre qui voudrait anéantir une page de sa vie, se supprimer luimême en supprimant l'action qu'il regrette, faire disparaître le nécessaire et réduire le tout au néant en y réduisant la partie: le repentir atteint Dieu dans son essence.
L'humilité est la tristesse de l'homme contemplant son impuissance. Se croire incapable d'agir, c'est entraver directement la Valeur, la Force d'âme ; c'est se condamner à pâtir. Ceux qui font profession d'humilité arrivent souvent à l'abjection, qui consiste à avoir de soi une opinion défavorable. Ces deux affections sont contre nature: « et les homlmes qui pensent être les plus humbles et les plus abjects sont la plupart du temps les pires ambitieux et les pires orgueilleux. » ^
Le célibat engendre une tristesse qui naît du désir de rapprochements sexuels que l'homme se refuse par manque de connaissance. Il est contre nature et attentatoire à la vraie liberté. Le désir d'union sexuelle, modéré par la
• Ethique, L. III Append. Chap. XXIX.
La Valeur.
Les fausses vertus.
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raison, est une affection d'action qui marque la vertu de Pâme et Teffort pour persévérer dans Têtre. 11 ne faut pas confondre le célibat et la chasteté. La chasteté est une puissance de Fâme qui modère ses affections par l'amour légitime et qui trouve sa perfection dans le mariage, dont le but n'est pas seulement Tunion sexuelle produite par l'attrait de la beauté physique, mais et surtout Tamour de procréer des enfants et de vivre selon la Nature.
L'homme libre doit éviter ces prétendues vertus et ne
pas se laisser prendre au piège de l'opinion et des préjugés.
L'amour de Libre désormais d'affections désordonnées, l'homme peut
le?homm«. s'élever au bonheur suprême, au salut à l'amour de Dieu.
Qu'il prenne garde cependant, et qu'il n'aille pas croire que Dieu puisse l'aimer d'un amour spécial et particulier; c'est encore un autre préjugé dont il faut se défier.
Dieu est parfait et il n> a en lui ni augmentation, ni diminution de perfection, par conséquent ni joie, ni tristesse, donc aucune passion, aucune affection. Dieu est immuable, et partant il ne peut pas plus haïr qu'aimer des choses particulières: il s'aime lui-même et en s'aimant, il aime toutes choses.
La raison a conduit l'homme à maîtriser ses passions et à vivre en paix avec elles: son rôle s'arrête là; elle ne donne pas le salut, elle y conduit.
Pour envisager Dieu; il faut plus que des notions universelles, il faut le regard de l'aigle, il faut la science
intuitive.
L'âme qui a la puissance de régler ses affections en s'en formant un concept clair et distinct, peut toujours par le troisième degré de connaissance ou intuition, les rapporter à l'idée de Dieu. Quand l'âme s'est comprise ellemême, qu'elle est arrivée à connaître ses passions par rapport à l'idée de Dieu, elle devient joyeuse, et cette joie fait naître en elle l'amour de Dieu qui doit l'occuper pardessus tout.
La béatitude.
Le corps, nous le savons, est le moyen par lequel l'âme se connaît et a une idée des affections qui l'assaillent. Elle ne parvient pas à combattre les choses au point de vue de réternité, ni Dieu lui-même en concevant l'existence actuelle de son corps ; elle y arrive en concevant l'essence du corps au point de vue de son idée éternelle qui est en Dieu. Se connaissant elle-même et son corps au point de vue de l'éternité, elle connaît nécessairement Dieu, sait qu'elle existe en lui et est éternellement conçue par lui. L'âme connaît alors tout ce qui résulte de cette connaissance de Dieu, elle devient apte à connaître les choses par intuition. Cause formelle de la science intuitive, l'âme sent Dieu présent en tout, elle se sent en lui, elle en est joyeuse, et Spinoza appelle l'amour qui naît de la joie de l'intuition de Dieu: « l'amour intellectuel ». Cet amour est nécessairement éternel, puisqu'il naît de l'intuition qui est une idée adéquate et vraie, donc éternelle.
Il résulte de là qu'aucun amou,r n'est éternel s'il n'est intellectuel et hors le corps. Et Dieu s'aime de cet amour intellectuel. Or Pâme partie de l'essence de Dieu non en tant qu'infini, mais en tant que conçu comme une modification, possède un amour intellectuel qui est une partie de l'amour infini dont Dieu s'aime lui-même. S'aimant lui-même. Dieu aime nécessairement les choses qui sont en lui, il aime les liommes; ce qui revient à dire que 1 amour de Dieu pour lui-même et celui de l'âme sont un seul et même amour.
« Nous comprenons clairement, maintenant que notre salut, notre béatitude, autrement dit, notre liberté, consiste en un amour constant et éternel à l'égard de Dieu et dans Famour de Dieu à l'égard des hommes. Cet amour, cette béatitude s'appelle dans les Livres sacrés « la Gloir< et c'est à juste titre. »i
' FAhiqiie, L. V. Théor. XXXVL Scholie.
Oh! que rame est grande par cet amour, qu'elle est noble et puissante! qui donc pourrait Tébranler, sa forco est la force de Dieu!
Et rien dans la nature ne peut exister contre cet amour,, car ce qui serait contraire à cet amour serait contraire au vrai et tendrait à faire fausse Péternelle vérité.
« Qui ne voit, en effet, que Pon peut entendre par opinion ce que les hommes appellent le péché, par la foi ce qu'ils appellent la loi qui fait connaître le péché, et par science intuitive la Grâce jqui nous délivre du péché?» ^
L'âme aimant Dieu de cet amour intuitif connaît davantage les choses extérieures. Plus elk les connaît, mieux elle peut les éviter, plus aussi elle est à Tabri des affections de passion.
La mort devient méprisable; ce que l'âme vertueuse veut, c'est vivre, vivre de la vie pleine, de la vie Hbre et sans fin, en Téternel amour du Dieu oui est amour. Dieu est vie; l'âme qui connaît Dieu participe de la vie divine et sait « que nous vivons dans une perpétuelle transformation, suivant que nous nous modifions-»; elle bannit la crainte de la mort, car la mort l'aide à se transformer en son éternel principe.
Arrivé sur ces liauts sommets de l'amour intellectuel dont Dieu s'aime éternellement, l'âme se sent immuable et éternelle comme Dieu. La joie immense qui l'inonde lui procure une paix inaltérable que rien désormais ne saurait lui ravir. Elle n'a plus qu'à se reposer en Dieu, son salui son bonheur suprême, son éternelle béatitude.
* Court traité. De Beatitudine. Cliap. XIX.
* Ethique, L. V. Théor. XXXIX. Scholie.