‹ Spirites et médiums: Choses de l'autre mondeChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

I^es Moulag:est

Les moulages^ qui sont la Irace visible des esprits ou plus exactement Tempreinte à^s matérialisations , n'apportent pas au spiritisme une meilleure confirmation que les photographies cVâmes : ils sont d'ailleurs assez rares et difficiles à obtenir.

Pour préparer ces moulages, on dispose dans une assiette creuse de la paraffine qu'on maintient liquide par la chaleur pendant la matérialisation et qu'on refroidit rapidement dès qu'elle s'évanouit. Mais cette solidification peut être trop rapide ou trop lente suivant les cas et vicier complètement les résultats. La paraffine a donc été abandonnée, et on la remplace avantageusement par des corps qui conservent une consistance molle à la température ordinaire,

tels que Targile ou terre glaise et surtout le mastic de vitrier.

Nous ne pouvons donner une meilleure idée de Topération des moulages qu'en reproduisant le récit des expériences de Montfort-rAmaury faites avec le fameux médium Eusapia Paladino :

« Eusapia se tord, se raidit, a le hoquet et cette petite toux spéciale que l'on connaît. Encore un soupir et le rideau est projeté plus violemment que jamais devant nous, en même temps qu'un objet lourd est renversé, partie sur le bras gauche de M. Blech, partie sur mon bras droit, manquant de tomber par terre entre les deux. Nous nous serrons instinctivement pour le retenir et j'y porte la main gauche. Je m'aperçois alors que c'est la serviette, puis le plateau renversé avec le côté mastic sur nos vêtements. C'est la seule maladresse dont « questa forza » m'ait donné le spectacle en trois séances. Encore d'aucuns prétendront-ils que ce n'en était pas une. Il est certain que si le mastic ne s'était

pas trouvé dessous, nos mains, dans le premier mouvement de surprise, auraient pu y mêler à celle de John une regrettable empreinte.

« Dès que nous connaissons la nature de Tobjet qui nous a été confié, nous le manions avec les plus grandes précautions. On couvre la tête du médium pendant que nous sortons, M°*' Z.

Blech et moi, pour vérifier le mastic auprès de la lampe qui est allumée sur la tablette du corridor. 11 y a vers le bord du gâteau une belle empreinte, pincée profondément, d'un pouce avec deux doigts. Mais la matérialisation ne paraît pas finie. On ne voit ni les ongles ni le réseau délié des papilles nerveuses. Le document toutefois est bon à conserver, car peutêtre n'aurons-nous pas mieux. Je coupe au couteau le secteur de cercle où se trouve Tempreinte qui, par bonheur, était, comme je Tai dit, tout à fait excentrique. Je rapproche les lèvres de la blessure et après quelques minutes d'un bon pétrissage nous avons un gâteau tout neuf.

« Nous rentrons; nous annonçons le résultat en félicitant John et le médium et en demandant une nouvelle empreinte, plus détaillée. Je pose le plateau tout au milieu de la table; chacun peut le voir vaguement dans la faible clarté de la pièce. On attend quelques instants. Eusapia quitte la main de M. Blech avant de me demande?' la mienne y qu'elle prend, et, peu après dit : « E fatto. » Il s'agit du mastic, mais nous hésitons un peu, tant c'a été rapide. Elle reprend : « E faiiOy tre dila » (c'est fait, trois doigts). Je sors de nouveau avec M""" Z. Blech. Il y a, en effet, trois doigts finis, avec ongles et papilles; mais je fais à voix basse à M""* Z. Blech toutes mes réserves au sujet du contrôle. En effet, il n'a pas été suffisant. Eusapia aurait dû me demander ma main avant de quitter celle de M. Blech.

« Nous réparons le mastic et nous rentrons en affirmant le résultat annoncé, mais en ajoutant que l'expérience n'est pas concluante, pour des raisons que nous expliquerons plus tard, et

nous demandons une troisième épreuve. Il était fort inutile de contrister par des soupçons peutêtre injustes le médium qui avait de lui-même offert celte séance supplémentaire et qui nous avait fourni tant d'autres preuves indiscutables de son extraordinaire pouvoir.

« Du reste nous fûmes bien récompensés de ce ménagement. Eusapia eut-elle (si elle avait triché, — ce que je ne crois pas) le remords de son action ? Eut-elle — et je le supposerais plutôt — rintuition que nous la soupçonnions et qu'il fallait donner un bon phénomène?

« Le fait est que le contrôle étant tout d'abord sévèrement repris, je me rapprochai de la table, le plateau serré solidement dans mes deux mains. Je m'étais à peine assis et je le tenais encore pour le poser avec précaution sur la table, que j'eus la sensation d'une main pressant lourdement sur le mastic et y formant une empreinte. Puis la pression cessa et une main à température normale serra très franchement le dos de ma main droite, en appuyant, comme

pour dire : c'est fini. L'indication était si claire que j'annonçai le phénomène aussitôt, me levant pour aller vérifier à la lumière, sans attendre aucune confirmation de la part du médium, qui resta muet.

« Sorti de nouveau avec M""' Z. Blech, j'ai constaté, ainsi qu'elle, une magnifique empreinte de cinq doigts parfaitement finis pour la plupart, avec ongles et papilles. Cette fois le contrôle avait été parfait, et d'autant plus h l'abri des contestations que je ne m'étais pas dessaisi un seul instant du plateau, que les mains du médium n'avaient pas été un seul instant abandonnées et que certainement il ne s'était pas écoulé quatre minutes entre les deux vérifications du mastic; l'attention des contrôleurs ne peut donc être suspectée d'aucune défaillance (1). '>

Les deux premières épreuves que rapporte ce récit font croire qu'Eusapia a produit elle-même

(I) G. DE FoNTENAT, A pvopos d'Eusapiu Paladino, p. 68-73.

Tempreinle de ses doigls sur le mastic, et la dernière n'établit pas qu'elle y a été étrangère. Aucune n'est concluante. Le contrôle sur lequel on insiste tant et qu'on prétend exact et rigoureux est loin d'être satisfaisant : il laisse aux membres du médium assez de latitude pour opérer à distance et permet la supercherie. Nous n'en voulons pour preuve que les explications très complètes fournies par le témoin et narrateur des séances de Montfort-rAmaury.

« Lorsque, dit-il, pour une raison quelconque, un médium s'agite et se débat sous le contrôle, quand par exemple et pour fixer les idées, sur la prière qui lui est adressée d'attirer ou de soulever un siège ou un meuble situé à sa gauche et un peu en arrière de lui, quand un médium s'efforce à détacher sa main gauche de la table pour la diriger vers l'objet qu'il faut influencer, on a le choix entre trois façons d'agir tout au moins.

« Une d'elles, c'est la contrainte absolue^ l'emploi de la force : le contrôleur qui tient

celle main gauche entre les siennes peut ^'opposer brutalement à tout mouvement du sujet.

Si chaque contrôleur en agit ainsi en toute occasion, le médium est mis hors d'état de se déplacer d'aucune manière et le contrôle est assuré, j'en conviens. Mais si, par suite de causes que jusqu'à présent nous ignorons, le médium a réellement besoin, pour agir fluidiquement, d'amorcer un mouvement matériel dans la direction où le phénomène doit être obtenu, il va de soi que cette brutale et absolue contrainte le paralyse, et la manifestation ne peut avoir lieu. Voilà donc un premier écueil à éviter.

« On peut, tout au contraire, dès que le sujet marque une tendance à déserter le contrôle, rester impassible, immobile, en se bornant à desserrer l'étreinte et à rendre au médium l'usage de son indépendance. Dès lors il recouvre sa puissance avec sa liberté. Le phénomène se produit, mais à moins qu'il ne porte sur un objet situé tout à fait et manifestement en dehors de la zone d'action physiologique,

les contrôleurs sont fondés à déclarer que. le phénomène est suspect de fraude et ne vaut rien.

«... Les observateurs de Cambridge (1) se seraient bornés, au cours des vingt séances qu'ils ont eues, au premier ou au second mode de ce contrôle absolument négatif.

« Il n'est plus besoin , suivant les apparences, de signaler tous les défauts inhérents à un pareil manuel opératoire dont pas un expérimentateur sérieux, depuis Cambridge, n'a manqué de faire bonne justice.

« En abandonnant ainsi le médium à luimême, on renonce tout d'abord et de gaieté de cœur à la constatation de bons phénomènes. Il est évident pour tout homme sensé que si le médium amorce un mouvement de 20"" quand il lui faudrait en faire un de 50 pour frauder et que les observateurs, quittant immédiatement le contrôle, se bornent à déclarer le phénomène

(1) Nous reviendrons sur leurs conclusions dans un autre chapitre.

suspect en raison de cette amorce de mouvement, on laissera échapper ainsi, avec un sujet aussi nerveux etconvulsif qu'Eusapia, une foule de manifestations très sincères mais qui, parfois, ne peuvent pas être obtenues fluidiquement sans Tadjuvant de ce spasme, de cette contraction musculaire.

« ...La méthode adoptée à Cambridge nous a paru mauvaise ainsi qu'à M. Ochorowicz en ce qu'elle permettait aux observateurs un doute qu'il était urgent d'exclure. Ainsi qu'à M. Ochorowicz encore elle nous a paru deux fois mauvaise en ce qu'elle permettait au médium de frauder quelquefois.

« Ainsi qu'à M. Ochorowicz enfin elle nous a paru trois fois mauvaise en ce qu'elle suggérait au médium de frauder.

« Qu'elle permette au médium de tricher lorsque le phénomène se produit ou devrait se produire dans le rayon d'action matérielle du membre libéré, c'est une chose si évidente qu'il •est inutile d'y insister.

LES MOULAGES iO

« Mais, en outre, il est plus que probable que Ton suggère de la sorte au médium en général et dans l'espèce à Eusapia la tentation de tromper. On ne se rend pas compte assez exactement de la sensibilité nerveuse d'un pareil sujet. C'est un instrument subtil et délicat. De très faibles actions extérieures peuvent en fausser le jeu...

« Eh bien ! Tune des pires influences étrangères capables de vicier le fonctionnement d'Eusapia, c'est précisément la suggestion sinon tout à fait mentale, du moins involontairement exprimée par un geste, par une attitude, par un sourire, par moins encore. De là l'importance de la composition du cercle au point de vue de la qualité des manifestations. De là aussi le danger d'environner Eusapia d'observateurs prévenus, d'hommes qui c;wwf d'avance qu'elle va frauder et qui, abandonnant le contrôle à l'instant précis où il devient le plus utile, semblent crier au médium de toute la force de leur conviction intérieure : « Mais fraude donc.

« malheureuse, c'est le moment ! » Comment une pauvre créature aussi suggestible saurait-elle résister toujours dans cette pernicieuse atmosphère saturée de mauvaises inspirations, au milieu d'hommes qui lui fournissent comme à plaisir tous les moyens d'y céder?

« Et il ne faudrait pas prétendre que ce sont là des assertions gratuites. On demandait à Eusapia des nouvelles d'une séance donnée à Paris le 28 juillet 1897, et qui fut déplorable, et voici textuellement la réponse du médium :

« Non, les séances de Montfort ne m'ont pas du (i tout fatiguée, je me sentais très bien hier soir ; « seulement il y avait là un médecin qui, tout « de suite, m'a été antipathique, parce qu'il me « faisait une impression d'hostilité. Je sentais « s'échapper de lui une influence contraire. Il « s'est assis près de moi comme contrôleur.

« Alors j'ai senti encore davantage celte mau- « vaise influence ; j'éprouvais comme une répul- « sion et dès ce moment je me suis doutée « que la séance ne serait pas bonne, quil ny

« aurait ?ien, parce que celle impression de « méfiance me paralysait. J'entendais intérieu- « remenl comme une voix qui me disait :

« Truque, truque, et j'étais obligée de me « frotter le front pour échapper à celte sugges- « tion. »

« Ce médecin était fort sceptique, paraît-il, à l'endroit d'Eusapia. Il aurait fait observer, non sans une certaine ironie, que, « dès que les « savants s'occupaient d'elle, plus rien ne se « produisait (1) ».

Il est d'autant plus difficile de ne pas souscrire à l'opinion humoristique de notre confrère que les spirites eux-mêmes la tiennent pour juste et bien fondée. La moindre critique, même formulée in petto, bien mieux, le plus léger doute mental paralyse l'action spirite et l'annihile aussitôt. C'est à désespérer de tout éclaircissement pour l'avenir !

Eh quoi ! le médium ne peut rien produire

(i) A propos d'Eusapia Paladino, par G. de Fontenay, p. 15-27.

s'il o'est entouré d'initiés, dans un milieu fidèle ou tout au moins favorable, prêt à croire et à se rendre. Il faut composer les séances, c'està-dire former, trier sur le volet un cénacle de gens sûrs et convaincus. Sans cette condition expresse y aucune expérience n est possible.

Comment dès lors la science pourrait-elle jamais arriver à étudier et à contrôler les tours spirites? Comment voir clair dans ces ténèbres? Quels savants dignes de ce nom consentiraient à participer à des séances où il faut par avance et nécessairement abandonner son libre arbitre et aliéner tout jugement? On nous avertit que certains penseurs seraient moins difficiles et tout disposés à aborder ces phénomènes étranges avec une parfaite bonne foi et un entier abandon. Nous le croyons sans peine, à en juger par quelques-uns de notre connaissance. Heureusement qu'ils pourront se récuser à temps et se retrancher derrière la sévère interdiction de leurs supérieurs ou de l'évêque.

Les réunions étant strictement composées

d'adeptes, le médium a tous ses moyens, est pleinement rassuré et Opère à son aise, mais quelle valeur reste au contrôle organisé comme rindique M. de Fontenay? On surveille les membres, on les suit dans leurs mouvements, mais on se garde d'user de rigueur et on est complaisant pour les écarts. La fraude d'ailleurs n'est pas contestée chez les meilleurs sujets, même chez Eusapia; et nous avons peur qu'elle ne suffise avec l'action du fluide vital à expliquer toutes les merveilles spirites.

Mais les moulages, dira-t-on, ne restent-ils pas comme la preuve flagrante, irrécusable de l'intervention d'un esprit? Ce n'est pas notre avis. Ces fameux moulages ne sont nullement démonstratifs. Nous en avons vu quelques-uns, et ils ne nous ont pas convaincu. On y remarque des ondulations légères, des profils indécis, des formes vagues, indéterminées, et on y trouve, à bien dire, tout ce qu'on veut. Ce sont des impressions dont le médium est très probablement l'auteur, mais qu'on attribue béné-

volemeQt à son esprit, à son corps astral.

L'explication est dérisoire. Les initiés qui croient sans voir s'en contentent; mais les savants sont plus exigeants : ils veulent voir pour croire.

Et jusqu'à présent, il faut le déclarer, la lumière n'est pas faite. Luira-t-elle jamais?

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