CHAPITRE VIII
Lévitation.
Les tours de médiums que nous venons de passer en revue sont amusants, mais ne dépassent guère le niveau de ceux que nous admirons à la foire. Telle de ces merveilles qui enthousiasment la foule, comme le décapité parlanty est même plus saisissante et mieux agencée.
Mais le sac des spirites est inépuisable, et il nous reste à parler d'un tour supérieur aux précédents et où la violation des lois de la pesanteur accuse, nous dit-on, une intervention surnaturelle. Il s'agit de la lévitation ou ascension à Tair libre du corps humain. Voilà certes une merveille qui n'est pas commune et mérite de retenir l'attention.
Nous ne pouvons lui consacrer qu'un court
chapître et nous renvoyons les lecteurs curieux à une étude plus complète que nous avons publiée (1).
La lévitation, on le conçoit, n'est pas du ressort du premier venu, mais les maîtres la réalisent avec un succès incomparable, au. dire des initiés.
Le fameux médium américain Dunglas Home s'est particulièrement distingué à cet égard, et le savant W. Crookes, qui a assisté à nombre de ses ascensions, lui a rendu un public témoignage de foi et d'admiration :
« Les cas d'enlèvements les plus frappants, dit-il, dont j'ai été témoin ont eu lieu avec M. Home. En trois circonstances diflTérentes, je l'ai vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde, il était à genoux sur sa chaise, et la troisième, il était debout. A chaque occasion, j'eus toute
(1) La Lévitation, Tiéqui.
la latitude possible d'observer le fait au moment où il se produisait.
a II y a au moins cent cas bien constatés de r enlèvement de M. Home qui se sont. produits en présence de beaucoup de personnes différentes ; et j'ai entendu de la bouche même de trois témoins, le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagné des moindres détails de ce qui se passa.
« Rejeter révidence de ces manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel quil soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus imposantes,
« L'accumulation des témoignages qui établissent les enlèvements de M, Home est énorme.
11 serait bien à souhaiter que quelqu'un, dont le témoignage soit reconnu comme concluant par le monde scientifique (si toutefois il existe une personne dont le témoignage en faveur de pareils phénomènes puisse être admis), voulût
sérieusemenl et patiemment étudier ce genre Nde faits. Beaucoup de témoins oculaires de ces enlèvements vivent encore et ne refuseraient certainement pas d'en donner le témoignage...
« Les meilleurs cas de lévitation de Home eurent lieu chez moi. Une fois, entre autres, il se plaça dans la partie la plus visible de la salle, et après une minute, il dit qu'il se sentait enlever. Je le vis s'élever lentement, d'un mouvement continu et oblique, et rester pendant quelques secondes, environ à six pouces du sol; ensuite, il redescendit, lentement. Aucun des assistants n'avait bougé de sa place. Le pouvoir de s'enlever ne s'est presque jamais communiqué aux voisins du médium ; cependant une fois ma femme fut enlevée avec sa chaise, sur laquelle elle était assise (!)• »
Le professeur Crookes n'a jamais douté de la puissance de Home, lui a toujours gardé une
(1) Recherches sur le spiritualisme, p. 156-158.
pleine et entière confiance. Il lui écrivait encore le 12 avril 1871 : « Ne vous gênez pas pour me citer comme un de vos plus fermes adhérents. Une demi-douzaine de séances dans le genre de celles de hier soir, avec quelques hommes de science bien qualifiés, suffiraient pour faire admettre scientifiquement ces vérités, qui deviendraient alors aussi incontestables que les faits de Télectricité. »
Home subissait humblement sa gloire, mais il était sensible quand même aux félicitations des savants comme aux applaudissements de la foule, et il dut céder en 1864 aux pressantes instances de ses admirateurs en publiant un livre sensationnel : Révélations sur ma vie surnaturelle. C'était l'histoire curieuse de ses pérégrinations à travers le monde, de ses merveilleuses opérations, de ses succès constants. On peut y puiser quelques renseignements, tout en gardant une légitime réserve.
La première lévitation de Home eut lieu en Amérique, son pays natal, à la fin d'une soirée
86 CHOSES DE l'autre M0>DE
spirile, le 8 août 1852. Le médium avait à peine dix-neuf ans. a Tout à coup, raconte un témoin, à la grande surprise de rassemblée, M. Home fut enlevé en l'air! J'avais alors sa main dans la mienne, et je sentis, ainsi que d'autres, ses pieds suspendus à douze pieds du sol. Il tressaillait de la tête aux pieds, en proie évidemment aux émotions contraires de joie et de crainte qui étouffaient sa voix. Deux fois encore son pied quitta le parquet; à la dernière, il atteignit le haut plafond de l'appartement, où sa main et sa tête allèrent frapper doucement (1). »
Dunglas Home n'a jamais fait mystère de ses lévitations, et il a poussé la complaisance envers la science jusqu'à nous décrire ses impressions pendant le cours de ses ascensions. « Durant ces élévations ou lévitations, écrit-il, je n'éprouve rien de particulier en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la
(1) Révélations, p. 52.
cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne sens aucune main me supporter, et, depuis ma première ascension citée plus haut, je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse pu éviter les blessures sérieuses.
« Je suis en général soulevé perpendiculairement, mes bras raides et relevés par-dessus ma tête, comme s'ils voulaient saisir Vêtre invisible qui me lève doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont amenés au niveau de ma tête et je me trouve comme dans une position de repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq minutes; on en trouvera un exemple dans un compte rendu de séances qui eurent lieu, en 1857, dans un château près de Bordeaux. Une seule fois mon ascension se fit en plein Jour : c était en Amérique. J'ai été soulevé dans un appartement à Londres, Stoane street, où brillaient quatre becs de gaz, et en présence de
cinq Messieurs qui sont prêts à témoigner de ce qu'ils ont vu, sans compter une foule de témoignages que je peux ensuite produire. En quelques occasions la rigidité de mes bras se relâche et j'ai fait avec un crayon des lettres et des signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart à Londres (1). »
Avec lesspirites, et comme tous les médiums, Home croyait ou du moins enseignait que son pouvoir venait des esprits. Ces êtres intelligents et invisibles arrivaient, selon lui, à s'emparer de sa force nerveuse et à la diriger dans les phénomènes étranges qui se manifestaient au cours des séances (lévitations, coups, lumières, etc.). Et ce n'était pas seulement devant le public que le fameux médium affirmait l'intervention surnaturelle, il la confessait volontiers dans l'intimité avec une candeur et une conviction qui surprennent. Un jour, un de ses vieux amis, sceptique et blasé, le D' Philip Davis, lui deman-
(i) Op. cit.
dait sincèrement la cause de ses merveilleuses opérations. « Je ne suis qu un instrument inconscient ^ répondit Home; les esprits se servent de mon fluide pour se manifester^ communiquer avec les hommes et faire connaître leur pouvoir. » Cette opinion était commune aux médiums et a longtemps fait loi. Nous ne nous en portons pas garant.
il y a d'ailleurs une observation qui s'impose à l'occasion des lévitations et commande non seulement la réserve, mais une légitime suspicion. Le professeur Crookes, qui relève orgueilleusement cent lévitations de Home, ne dit pas que 99 se sont produites dans l'obscurité ou dans une pénombre favorable. C'est Home luimême qui le déclare dans son livre : « Une seule fois mon ascension se fit en plein jour; c'était en Amérique, »
Les médiums n'aiment ni le jour ni la lumière. Toujours c'est à la faveur de la nuit qu'ils font leurs tours, devant les seuls initiés. Eusapia Paladino n'échappe pas à la règle commune :
tout comme Home, elle opère des lévitations, mais le soir, « après avoir fait baisser le gaz » et « dans une obscurité à peu près complète qui permet à grand peine de distinguer les silhouettes (1) ».
Sa recommandation incessante, formelle, ne varie pas : c'est « Meno lace » (moins de lumière) ! Et malgré tout, l'obscurité ne lui suffit pas encore. Le silence même des assistants la gêne dans ses mouvements, et elle leur dit :
« Parlais » (parlez), comme pour détourner l'attention et favoriser son jeu. Voilà qui doit nous édifier sur la valeur des prodiges spirites, car il n'y a que l'erreur et l'imposture pour rechercher l'ombre et le mystère. Et on verra, plus loin, par les aveux tardifs de Home, comme notre réserve est légitime et amplement justifiée.
Nous ne prétendons certes pas, dans l'état actuel de la science, avec la sombre obscurité
(I) G. deFontenay, op, cit., passim.
qui enveloppe les opérations des spirites, donner une explication adéquate de leurs lévitations, mais nous estimons qu'elles dépendent à la fois, comme tous les lours de médiums, de l'habileté professionnelle et des ressources de la nature, de la fraude et du fluide vital.
Combien ces mauvaises et douteuses lévitations sont peu comparables à celles que rapporte l'hagiographie et qu'il est de bon ton dans un certain monde de contester absolument!
Celles-ci se sont produites au grand jour, en plein air, sans préparation, sans artifice, devant dé nombreux témoins, et elles sont mille fois plus authentiques, plus sincères que les autres.
Bien entendu, nous ne commettrons pas avec certains auteurs l'inconvenance de rapprocher des lévitations spirites l'Ascension de Notre- Seigneur qui demeure un fait unique dans l'histoire, indiscuté et indiscutable. Est-ce un crime? dit-on. C'est plus qu'un crime, c'est une faute. Nous le montrerons plus loin.