‹ Spirites et médiums: Choses de l'autre mondeChapitre 13 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Grandeur et déeadeiice de Honte*

Pour connaître le spiritisme et apprécier justement l'étendue de son empire, il faut revenir à Home. C'est incontestablement le maître des spirites, le médium le plus fort et le plus célèbre du xix* siècle. Dans sa longue carrière, il eut le rare et précieux avantage d'être toujours heureux, de ne pas éprouver de revers. Pourquoi une telle grandeur a-t-elle sombré dans labîme d'aveux tardifs et, hélas I trop justifiés?

Home était originaire d'Amérique, le berceau et la terre choisie du spiritisme, mais il en partit encore jeune pour faire son tour d'Europe et se montrer au monde. L'histoire rapporte qu'il vint à Rome et manifesta le désir d'abjurer le protestantisme. Sa conversion futelle spontanée, sincère? Ou n'eut-elle pour but

9i CHOSES DE L AUTRE MONDE

que de saltirer la sympathie et la faveur du monde religieux, où se recrutent les gros bataillons du spiritisme? Dieu seul le sait. Mais ce qui est certain, c'est que jamais la foi de Home ne fut solide ni éclairée. Le P. de Ravignan le vit à Paris à plusieurs reprises, usa à son égard des procédés doux ou sévères, toujours sans grand succès. 11 demeura réfractaire, incorrigible; et, malgré tous les engagements, il ne renonça jamais aux pratiques spirites qui faisaient sa gloire et sa fortune.

Voici du reste le témoignage très autorisé du R. P. de Pontlevoy, ami et historien du P. de Ravignan. « Le jeune étranger, racontet-il, après sa conversion en Italie, fut adressé et recommandé de Rome au P. de Ravignan; mais à cette époque, en abjurant le protestantisme, il avait aussi répudié sa magie, et il fut accueilli avec cet intérêt qu'un prêtre doit à toute âme rachetée du sang de Jésus-Christ, et plus encore peut-être à une âme convertie et ramenée dans le sein de l'Église. A son arrivée

à Paris, toutes ses anciennes pratiques lui furent de nouveau absolument interdites. Le P. de Ravignan, d'accord avec les principes de la foi qui proscrivent la superstition, défendait, sous la peine la plus sévère qu'il pût infliger, d'être acteur ou même témoin de ces scènes dangereuses et quelquefois criminelles. Un jour, le malheureux médium, obsédé par je ne sais qui, homme ou démon, vint à manquer à sa promesse; il fut repris avec une rigueur qui le terrassa. (?) Survenant alors par hasard, je l'ai vu se rouler à terre et se tordre comme un ver aux pieds du prêtre saintement courroucé. Cependant le Père, touché de ce repentir convulsif^ le relève, lui pardonne et le congédie après avoir exigé cette fois, par écrit, une promesse sous la foi du serment. Mais il y eut bientôt une rechute éclatante, et le serviteur de Dieu, rompant avec cet esclave des esprits, lui fit dire de ne plus reparaître en sa présence (1 ). »

{{) Vie du P. de Ravignan, t. II, p. 298.

La page est curieuse, suggestive, et nous ne supposons pas qu'elle trompe aucun lecteur.

Il serait vraiment difficile de mettre au compte de la possession les convulsions et les grimaces du médium, qui n'était peut-être qu'un habile comédien. Nous n'affirmons rien, Dieu seul sondant les reins et les cœurs ; mais où est la preuve que les esprits sont manifestement là?

Paris fut le triomphe de Home. Reçu dans les plus grands salons de la capitale, aux Tuileries même, il se distingua non seulement par la difficulté de ses tours, mais par une réussite éclatante. Il ne se bornait pas à faire tourner les tables, à s'élever en l'air, à mystifier physiquement son monde, il divulguait le passé, voyait à dislance et prophétisait l'avenir. Faut-il le dire, ses prédictions qui se sont réalisées ont été célébrées avec enthousiasme et sont relatées partout; on ne parle pas des autres.

L'audace croissant avec le succès, le maître ne fut pas ébloui par les splendeurs de la cour impériale et se montra presque familier avec

le trône. On prétend qu'il acquît un certain ascendant sur l'esprit fataliste et rêveur de Napoléon III et qu'il pronostiqua sa déchéance et sa mort ; mais il n'était pas besoin d'être médium pour avoir une telle clairvoyance.

Le fait est que Home passa partout, dans les cours, dans les salons, sur les théâtres petits et grands, comme un brillant météore, et qu'il ne se fixa nulle part. Avait-il peur de s'user, de se brûler? Ou simplement se ménageait-il pour s'offrir au plus grand nombre et arrondir plus vite sa bourse ? Nul ne nous le dira mieux que Thistorien futur de cette existence aussi curieuse que mouvementée.

L'âge et la maladie vinrent bientôt mettre un terme à la brillante fortune du magicien. Et, sur le soir de la vie, fatigué des splendeurs passées, blasé des vains applaudissements.

Home se mit en présence de sa conscience et dut s'avouer qu'il avait menti impudemment et trompé les âmes simples et candides. Il sentit le besoin de s'épancher dans le cœur d'un vieil

ami, le D"" Philip Davis, et ce dernier nous a fidèlement transmis celte confession suprême dont nous n'avons pas besoin de signaler Tintérêt et rimportancc.

« Nous causions un soir, raconte notre confrère, quelque temps avant sa mort, du seul sujet qui avait intéressé sa vie, et, chose étonnante, plus il s'affaiblissait, plus la force fluidique avait chez lui des retours de puissance extraordinaire, et il aimait à en faire parade pour s'abuser lui-même sur son état. Il ne pouvait se dissimuler qu'il s'en allait lentement, mais aussi sûrement que le voyageur qui aperçoit déjà dans le lointain la silhouette du village où il va se coucher le soir, mais il ne voulait pas y croire.

« Ce soir-là donc, las de causer, il s'était approché de la table, et posant ses mains, devenues diaphanes à force d'être amaigries, il me dit :

— « Je viens voir combien de temps les esprits me laissent encore à vivre. »

« Et de toutes parts les coups frappés retentissaient dans la table, tantôt comme un roulement de tonnerre, tantôt comme un crépitement de mitrailleuse.

— « A quoi bon? lui dis je en lui touchant le front légèrement du doigt. Est-ce que vous ne savez pas à quoi vous en tenir sur Texislence réelle des esprits, qui n'ont jamais existé que parla puissance de cet admirable cerveau, qui dit à la matière inerte : « Fais ceci !» et à qui la matière inerte obéit?... L'antiquité vous eût mis au nombre des demi-dieux I

« Je savais comment le prendre, et cette flatterie lui plut, car il me répondit :

« C'est vrai, après tout, que cette foule d'esprits devant lesquels s'agenouillent les âmes crédules et superstitieuses n ont jamais existé! Pour moi, du moins, je ne les ai jamais rencontrés sur mon chemin. Je ni en suis servi pour faire donner à mes expériences cette apparence de mystère qui, de tout temps, a plu aux masses et surtout aux femmes ; mais je n'ai point cru à leur intervenu

tion dans les phénomènes çue Je produisais et que chacun attribuait à des influences d'outi^e-tombe, Comment pouvais-je croire? T ai toujours fait dire aux objets que j'influençais de mon fluide tout ce qui me plaisait , et quand cela me plaidait ! Non, un médium ne peut pas croire aux esprits ! C'est même le seul qui ny puisse jamais croire ! Comme rancien Druide qui se cachait dans un chêne pour faire entendre la voix redoutée de Teutatès, le médium ne peut pas croire à des êtres qui n existent que par sa seule volonté ! »

« Après avoir prononcé ces paroles avec effort, et comme s'il se parlait à lui-même, il se tut, et pendant quelques instants, l'œil perdu dans le vague, il sembla s'absorber dans ses réflexions...

(( Et moi, j'avais sténographié ses paroles pour conserver la forme qu'il leur avait donnée... Home reniant les esprits quelques mois avant sa mort, n'était-ce pas le glas du spiritisme sonné par celui qui avait le plus contribué aie fonder?

et Quand il revînt à luî, il avait nettement conservé la notion de ce qu'il m'avait dit, car, me prenant la main, il murmura :

— « N'imprimez pas cela avant que je ne sois plus (1). »

Un tel aveu de charlatanisme est précieux et ne saurait être perdu. Nous l'offrons aux méditations de tous les amis du spiritisme, et nous espérons qu'il éclairera les plus récalcitrants sur la valeur des médiums et de leurs tours. Mais il ne faut jurer de rien, et nous savons des esprits sérieux, des théologiens même qui doutent encore, qui ne veulent pas se rendre. Leur crédulité est si forte qu'ils cherchent des raisons et des faux-fuyants. Ils ne veulent pas croire à un pareil effondrement après toutes les merveilles signalées, à une telle décadence après une si grande gloire.

Us ne nient pas certes les fraudes et les supercheries incontestables des médiums et de Home

(1) La Fin du monde des esprits^ le Spiritisme devant la raison et la science, Paris, 1887.

en particulier, mais, après tout, les humiliaDts aveux de Fimposteur ne laissent-ils pas place à l'intervention démoniaque, et Satan ne s'est-il pas servi à l'occasion de Home, même à son insu? Cette supposition n'a rien d'impossible, et nous nous gardons bien de nous inscrire en faux contre elle ; mais encore faudrait-il fournir des preuves précises, convaincantes, de l'action diabolique, et tout ce que rapporte l'histoire se borne à des allégations sans base, à de vaines présomptions.

On cite volontiers comme extraordinaires et renversantes, dignes du pouvoir de Satan, les fameuses lévitations de Home ; mais on a vu plus haut, au chapitre qui les concerne, les graves suspicions dont la science critique les enveloppe et le cas qu'il faut en faire. On doit attendre, pour conclure, que les expérimentateurs sérieux aient mené à terme une enquête décisive et fait la lumière.

Pourquoi, dit-on encore. Home en veine de confession n'a-t-il pas révélé le secret de ses

opérations, le truc de ses ascensions, par exemple? La réponse est vraiment trop facile. Le célèbre médium était fier de ses tours, il avait comme tout homme sa vanité de magicien, et elle était si grande, et il y tenait tellement que sa recommandation suprême à son ami le D' Davis était, on Fa vu, de ne rien imprimer de ses aveux avant sa mort. Il voulait entrer dans Féternité, le malheureux, avec son auréole mondaine de grand thaumaturge ; et cette vaine prétention est si naturelle qu'il n'y a pas à s'en étonner chez un homme sans foi religieuse, dénué même de tout esprit philosophique.

A quoi faut-il attribuer les merveilleux tours de Home? A quoi tenait son extraordinaire pouvoir? Plusieurs hypothèses ont été proposées pour répondre à cette question curieuse, et nous ne pouvons pas encore aujourd'hui lui donner une solution pleine et entière. La nature offre toujours de profonds mystères surtout sur le terrain physiologique, et il ne faut pas hésiter

à les reconnaître et à avouer les lacunes de la science.

On a dit que Home était hystérique et on a cru par là rendre raison de sa force et de ses tours. Nous ignorons sur quelle preuve s'appuie cette étrange assertion. Home était assurément un nerveux, doué d'une puissance fluidique exceptionnelle. Mais tout neigeux n'est pas hystérique, et il serait sage de reconnaître la variété des tempéraments nerveux tant à l'état pathologique qu'à l'état de santé! D'ailleurs l'hystérie, le nervosisme n'appartiennent pas nécessairement aux médiums et n'arrivent pas à expliquer les phénomènes spirites. Les hystériques qui se distinguent par un degré plus ou moins avancé A' aboulie (1) sont aussi impropres à donner du fluide que disposés à en recevoir et à subir docilement toutes les suggestions. Tout nous porte à croire que Home n'était pas hystérique.

(1) Perte ou affaiblissement de la volonté.

Par contre, nous Tavons dit et nous tenons à le répéter, le célèbre médium était un nerveux de premier ordre, et son fluide vital exubérant a certainement joué un grand rôle dans ses opérations. Ajoutez à celte action physiologique la prestidigitation et remploi habilement ménagé des trucs, et vous aurez la raison des tours les plus déconcertants du fameux magicien. Ses aveux si explicites, et dont on ne peut contester la sincérité à Theure de la maladie, à la veille de la mort, ne permettent pas d'autre conclusion ; et l'impartiale histoire doit inscrire la misérable déchéance de Home, après avoir proclamé sa grandeur.

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