CHAPITRE X
Eusapia Paladhio
Les médiums meurent, mais le spiritisme de^ meure. Depuis la mort de Home, aucun médium n'avait eu sa force, ses succès, sa vogue; mais il semble qu'à cette heure la Napolilaine Eusapia Paladino tend à recueillir son lourd héritage. C'est pourquoi nous croyons utile de lui consacrer ce chapitre.
Eusapia est née en 1854. Toute jeune, elle reçut à la tête une violente contusion qui détermina une fracture avec enfoncement du pariétal gauche et fut suivie d'accès d'épilepsie, de catalepsie et d'hystérie. Actuellement elle est forte, petite et affectée d'une parésie de la moitié droite du corps. Son hystérie présente des tendances erotiques. Laissons ici la parole à M. le colonel de Rochas qui s'est fait en quelque sorte
le patron, nous allions dire le Barnum de la célèbre médium, et a écrit son histoire très circonstanciée :
« Dès Tâge de huit ans, dit-il, elle fut sujette à une hallucination obsédante à Tétat de veille : des yeux expressifs la regardant de derrière un amas de pierres ou un arbre, toujours à droite. Elle ne se souvient pas d'autre anomalie nerveuse, mais elle a des songes fréquents et très nets.
c( Les premières manifestations médianimiques coïncident avec l'apparition de la menstruation, vers l'âge de 13 ou 14 ans; c'est là une concordance qui se retrouve dans presque tous les cas où Ton a observé la singulière propriété de la production des mouvements à distance.
« A ce moment de sa vie, on remarqua que les séances spirites auxquelles on la conviait réussissaient beaucoup mieux quand elle s'asseyait à la table. Selon son propre récit, elle renonça à ces séances qui l'ennuyaient et elle
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s'abstint de toute expérience pendant huit ou neuf ans.
« Ce n'est que dans sa vingt-deuxième ou vingt-troisième année que commença la culture spiritique d'Eusapia dirigée par un spirite fervent, M. Damiani (1). »
Pendant dix ans, de 1878 à 1888, ce maître, puis le chevalier Ercole Chiaia cultivèrent les facultés médiumniques d'Eusapia, en firent un sujet hors ligne, et c'est alors seulement qu'ils convièrent les savants à venir étudier leur brillante élève. Dès 1 889, M. Tassi de Pérouse et don Manuel Otéro Acévédo de Madrid répondirent à l'appel. Lombroso, inutilement provoqué en 1888, se rendit en 1891 et assista à deux séances à l'Hôtel de Genève : il en sortit étonné et presque convaincu. « Je suis tout confus, disait-il, et au regret d'avoir combattu, avec tant de persistance, la possibilité des faits dits spirites ; je dis : des faits, parce que je reste encore opposé
(1) Albert de Rochas, Extcriorisalion de la motricité, chap. I.
à la théorie. » La distinction et la réserve qu'indique ici le savant italien sont essentielles et des plus louables : pourquoi tous ne s'y tiennent-ils pas? Les faits ne sont pas contestables dans leur ensemble. Ce qui demeure en suspens et ce qui divise les savants, c'est leur interprétation. Les spirites seuls n'ont pas d'hésitation, parce qu'ils ont toujours leur théorie toute prête et qu'ils l'imposent arbitrairement à tous les faits. Que leur importe la science?
C'est eu 1892 que Ton voit se constituer des commissions pour étudier le cas d'Eusapia. La première se réunit à Milan en octobre 1892 et comprenait les personnalités suivantes :
Alexandre Aksakof, l'astronome Schiaparelli, Cari du Prel, BrofTerio, Gerosa, D' Ermacora. Ses conclusions sont favorables sans être décisives. « Nous reconnaissons, disent-elles, que, au point de vue de la science exacte, nos expériences laissent encore à désirer, » Bien plus, dans une lettre adressée à M. Flammarion en 1897, le savant le plus en vue, Schiaparelli,
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« se montrait fort réservé sur la sincérité des phénomènes produits par Eusapia ». Il est vrai que les autres membres de la commission sont moins réservés ; mais, si Ton remarque que ce sont des spirites militants, comme Aksakof, on a le droit de rester sceptique.
C'est encore un ardent spirite, le D' Wagner, professeur de zoologie à Tlnstitut anatomique de Saint-Pétersbourg, qui expérimenta notre médium en janvier 1893. Puis ce fut le tour, en mai suivant, de M. de Siemiradzki à Rome.
Enfin Eusapia se rendit à Varsovie chez M. Ochorowicz, où elle donna quarante séances, du 25 novembre 1893 au 15 janvier 1894, devant vingt personnes de la ville, généraux, médecins ou littérateurs. Les phénomènes, assuret-on, furent réussis et très brillants.
Pendant les vacances de 1894, le D' Charles Uichet, professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris, fit venir Eusapia dans les deux propriétés qu'il possède près de Toulon (château de Carqueiranne et île Roubaud)
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et expérimenla soq pouvoir ea présence de quelques amis : MM. Sigdwick, Lodge, Myers, le baron de Schrenck-Notzing et le D' Ségard, médecin de la marine.
Les savants anglais voulurent à leur tour observer Eusapia et l'invitèrent à Cambridge en août 1895. Leur contrôle fut des plus sévères, et toutes les expériences échouèrent. Le rapport de MM. Hodgson et Lodge révéla au monde ce lamentable insuccès et consterna les spirites qui se vengèrent en accusant les savants anglais d'ignorance et de parti pris. Mais le coup était porté à la réputation d'Eusapia, et elle ne s'en releva pas.
M. de Rochas fit alors venir sa protégée chez lui à l'Agnélas, dans Tisère, et la soumit à l'examen d'une commission qu'il avait composée du D' Dariex, du comte Arnaud de Gramont, de M. Maxwell, substitut du procureur général, de M. Sabatier, professeur de zoologie à Montpellier, et du baron de Watteville. Les six séances de l'Agnélas (du 20 au 29 septembre
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1895) furent remarquables et rendirent la confiance aux adeptes.
Les séances se multiplient en 1896 : à Tremezzo, sur les bords du lac de Corne, le 1 3 septembre ; le 16 à Auteuil, en présence de MM. Dariex, Desbeaux, Guerronnan, Marcel Mangin et Sully-Prudhomme ; le 3 octobre, chez M. Maxwell, au château de Choisy-Yvrac, devant le colonel de Rochas, le comte de Gramont, le baron de Watteville, le général Thomassin, le baron Brincard, etc. Enfin, en juillet 1897, on retrouve notre médium à Montforl- TAmaury, chez M""" Blech, puis à Paris, appelée par un groupe de Parisiens curieux, qui, hélas ! n'en eurent pas pour leur argent.
11 faut Tavouer, en effet, Eusapia Paladino est un médium payé. Elle ne travaille ni pour la gloire ni pour la science. Nous ne mettons pas en doute son honorabilité, mais nous estimons que la valeur de ses tours est quelque peu diminuée par le prix auquel on les obtient, et nous comprenons que ses amis cherchent à
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excuser et à légitimer cette nécessité d'honoraires. c< Très désintéressée et très fière, nous dit M. de Fontenay, obligée pointant de se faire payer, Eusapia est excessivement humiliée de cette position inférieure et il faut la lui faire oublier par des égards et d'affectueuses démonstrations, si on veut avoir de bonnes séances (1). »
Les bons procédés ne nuisent jamais : ici ils sont nécessaires. Bien mieux, le pouvoir d'Eusapia se trouve annihilé par la seule présence d'un assistant hostile ou même simplement incrédule. Les bonnes séances ne sont possibles que dans l'intimité, entre croyants. Cette exigence est étroite, rigoureuse, et, comme nous l'avons dit, ne permet pas d'espérer jamais que la science projette sa pleine lumière sur les phénomènes spirites.
Quels sont exactement ces phénomènes?
M. de Fontenay, s'en référant aux trois séances
(i) A propos d'Eusapia Paladino, p. 166.
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données à Monlfort-l'Amaury en juillet 1897, les divise en deux grandes catégories : phénomènes intellectuels, phénomènes physiques.
c< Vraiment, avoue-t-il, il ne peut être question des premiers que pour mémoire. Nous eu avons observé deux en trois jours, tous les deux à la deuxième séance, et encore le second pourrait-il tout aussi bien figurer sous une autre rubrique. » Le premier « serait plus curieux, si le médium n'a pas triché, car alors il y aurait probablement lecture de pensée », mais on se borne à « signaler le fait sans en vouloir tirer la moindre conclusion... On voit qu'avec Eusapia les phénomènes intellectuels tiennent une place plutôt effacée... Proprement ils sont nuls quand on expérimente ce médium, et Ton peut tout à son aise faire abstraction de Findividualité active pour n'envisager que son instrument, le médium et les phénomènes qu'il produit. »
« Les effets physiques , au contraire, voilà le triomphe d'Eusapia... Les phénomènes mécaniques qu'il nous a été donné de constater peu-
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vent être rangés dans six groupes à peu près distincts : l'* des coups frappés; 2"* des attouchements, empreintes et moulages ; 3° des transports d'objets; 4° le jeu d'instruments de musique; 5* le tracé de lignes au crayon (phénomène cité seulement à titre subsidiaire) ; 6° enfin des déplacements d objets mobiliers et lévitations. »
En fait, tout se réduit à des mouvements étranges, mais aussi incoordonnés qu'imprévus (attouchements, coups, déplacements, bruits). N'étendons pas outre mesure la puissance du médium, déjà si considérable, et ne forçons pas la note. Ne parlons pas des lignes informes écrites au crayon comme de communications graphiques sérieuses, ne tenons pas les empreintes et les moulages pour démonstratifs.
Quant aux instruments de musique (guitare ou piano), ils ne donnent pas le moindre son musical, mais des accords qu'on déclare euphémiquement « plus ou moins harmoniques », c'est-à-dire des sons discordants.
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Nous le répétons, en suivant le compte rendu des séances et en acceptant le dire des spirites témoins, il n'y a d'établi que l'existence de mouvements divers. Ces mouvements nous paraissent d'une nature obscure et d'une explication difficile. Avec tous les spirites, M. de Fontenay s'en rend aisément compte. « L'explication la plus simple, écrit-il, et, je crois, la plus rationnelle (?) de ces différents phénomènes consiste à admettre l'action d'une main demi- fl indique soit extériorisée par Eusapia comme prolongement de sa main charnelle (!), soit plus probablement matérialisée, de toutes pièces en quelque sorte, à proximité de n'importe quel point de son corps (!). Plus rarement, il y aurait matérialisation ou extériorisation d'une autre partie de son individu, par exemple de la tête, ainsi que nous en avons eu la preuve (?) par le moulage du 27 juillet (1). » Bien entendu, notre auteur n'apporte pas la moindre preuve
(i) A propos d*Eusapia Paladino, p. 177.
à Tappui de son extravagante conception, A côté des phénomènes mécaniques, il y a eu à Montfort des phénomènes lumineux. « Nous avons constaté en trois séances : Tdeux reflets; 2° une lueur qui paraissait briller d'un éclat propre ; 3" un assez grand nombre de silhouettes sombres; 4° une silhouette claire; 5° J'apparition de la forme complète d'une main, c'est-àdire un phénomène donnant aux yeux la sensation du relief, de la coloration, en un mot de l'existence normale d'une main qui n'était celle de personne d'entre nous. » Mystère et spiritisme !
M. de Fontenay ajoute qu'il y a « antagonisme à peu près complet entre les matérialisations à effets mécaûiques et les matérialisations à effets lumineux. De ces effets, les uns semblent exclure les autres. » — « Chaque fois, dit-il, que j'ai pu constater le déploiement d'une grande force mécanique, la cause agissante est demeurée absolument invisible. Au contraire, dès que j'apercevais quelque chose, ce quelque chose
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paraissait dépourvu ou à peu près dépourvu de toute force matérielle. »
Cette opposition paraît déconcertante et prête à une hypotlièse compliquée; ne serait-elle pas facile à justifier, si Ton tenait compte que le médium, cause de tous les phénomènes, ne peut pas présider à deux opérations à la fois?
Quoi qu'il en soit, toutes ces matérialisations ne sont ni sûres ni garanties dans les conditions où elles se produisent. On fait et surtout on voit tout ce qu'on veut dans Fobscurité, Or, les séances de Montfort-FAmaury, comme toutes les séances spirites, ont eu lieu dans un jour tellement atténué, tellement discret que c'était la nuit. Comment s'y reconnaître dans ces ténèbres, entre chien et loup? Comment apprécier exactement le moindre phénomène? La médium Eusapia, pour faire ses tours, ne veut pas d'autre moyen, nous l'avons dit : elle trouve toujours qu'il fait trop clair et réclame incessamment : Meno luce (moins de lumière!). La science exige impérieusement plus de lumière, elle ne s'en-
tendra jamais avec les amis de robscuranlisme.
Eusapia, toujours modeste, ne s'attribue pas à elle-même le mérite de ses succès, mais à John, un esprit-guide qui s'empare d'elle dans sa transe et dirige tous les phénomènes. Quel est ce John? Est-ce l'esprit d'un mort? Les détails manquent, et pour cause.
On l'a remarqué malicieusement, le rôle de cet esprit est important, si capital même que, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. Toute la force, toutes les merveilles du médium viennent de lui. Eusapia manque-t-elle un de ses tours, cest la faute de John. Ce diable d'esprit est fantasque, capricieux, et, au moindre incident, pour un rien, boude et refuse d'agir. Tous les échecs trouvent ainsi leur explication et leur excuse.
Beaucoup n'acceptent pas, on le comprend, l'existence de ce personnage mystérieux et imaginaire. Près de ceux-là, Eusapia n'insiste pas et se borne à qualifier de force (qiiesta forza,
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cette force) l^agent producteur des phénomènes. 11 y a là une indication qui ne doit pas être perdue. Le médium produit certainement en abondance une force qui prend une part active à ses opérations. Cette force vitale ou psychique y dont nous parlons ailleurs, se produit à Tinsu du sujet, au cours de ses crises. Son étude est à faire, et se fera. Une dissociation encéphalique (1) est probablement cause des étranges effets qu'on constate. Mais nous n'y insistons pas, la question n'étant pas mûre.
Ce qui paraît probable, c'est que la force vitale du médium n'arriverait pas à réaliser ses merveilleuses opérations si elle n'était puissamment aidée par l'emploi de trucs ingénieux et la complaisante complicité des assistants qui sont
(i) Cette dissociation que nous supposons entre le cerveau et le cervelet entraîne une sorte d'automatisme, un dédoublement de la personnalité ; on Tobserve dans une foule d'états morbides. M. Arcelin lui a consacré une remarquable étude dans la Revue des questions scientifiques de Bruxelles (1900-1901) sous le nom de dissociation 'physiologique. Cf. D"" S., La Vie affective^ Vitte et Amat.
toujours des spirites dociles et enthousiastes. La présomption de fraude ne sera levée que le jour où les médiums agiront au grand soleil, devant tout le monde; et nous avons toutes raisons de croire que ce jour n'est pas près de venir.