‹ Spirites et médiums: Choses de l'autre mondeChapitre 18 sur 29 · LE CAS DE M. FLAMMARION · texte numérisé non relu

LE CAS DE M. FLAMMARION

savoir, selon nos opinions et nos croyances, discutant au besoin avec nous, comme nous le faisons nous-mêmes.

« C'est absolument le reflet, immédiat ou éloigné, précis ou vague de nos sentiments et de nos pensées. Toutes mes expériences pour constater ridentilé d'un esprit ont échoué. »

M. Flammarion a fait là une importante déclaration qui fera époque dans l'histoire du spiritisme. Sans doute, il n'élucide pas les difficiles problèmes de la médiumnité, mais il les pose sur leur véritable terrain, et si tous ses aperçus sont loin d'être exacts, plusieurs ont une réelle valeur. On sent avec plaisir que l'expérience l'a éclairé et que les rêveries du poète ont fait place à la réflexion sinon du savant, du moins de l'observateur.

Pourquoi certains théologiens ne se réjouissent-ils pas avec nous de ce revirement tardif ou, pour bien dire, de cette conversion de M. Flammarion? Quand il était spirite militant, ils le tenaient en haute estime et acceptaient.

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les yeux fermés, ses moindres oracles comme venant du premier savant du monde; ils se bornaient à qualifier de diables les esprits familiers qui les lui dictaient et à prier pour le salut d'une belle âme fourvoyée dans la superstition. Aujourd'hui, ces mêmes prêtres rejettent dédaigneusement son témoignage et contestent sa valeur, depuis qu'il a reconnu son erreur et Idché le spiritisme. C'est à se demander :

Comment en un plomb vil For pur s'est il changé?

Le retour de l'astronome amateur aux rigoureux principes de la science peut contrarier et irriter les spirites, dont il ruine les vastes espérances, il ne saurait déplaire aux savants qui cherchent la vérité, ni surtout aux chrétiens qui ont dans le spiritisme sectaire un redoutable adversaire.

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La pratique des médiums ne relève pas de Tordre surnaturel et n'use que de moyens purement humains : voilà la constatation qui nous paraît résulter des faits et qui s'impose en quelque sorte. Sans doute le diable peut se servir — et s'est effectivement servi — des médiums dans plus d'une circonstance ; mais il est étranger d'ordinaire à leurs machinations qui ne mettent enjeu que l'habileté professionnelle et les ressources si puissantes de la nature.

Nous n'avons aucun mérite à reconnaître possible, probable, l'intervention du diable dans quelques phénomènes spirites; car, à moins de nier l'esprit du mal, ce qui serait contraire à la foi et indigne d'un catholique, il faut bien admettre qu'il exerce partout sa

néfaste action et qu'il est de taille à s'immiscer dans tous les instants de notre existence, à l'occasion du moindre fait. Il peut influencer mon cerveau : pourquoi n'userait-il pas à l'occasion de celui d'un médium?

La puissance de Satan est considérable, mais elle n'est pas infinie : elle est restreinte dans son universalité même et limitée d'une part par la liberté humaine, de l'autre par le pouvoir souverain de Dieu. Il ne faut pas l'étendre démesurément, l'exagérer à plaisir et la voir partout. Et il est aussi faux qu'imprudent de lui attribuer tout ce qui paraît anormal et extraordinaire, tout ce que la science n'arrive pas à nous expliquer; ce serait en vérité provoquer et justifier cette malheureuse proposition de nos adversaires : Le diable , cest U ignorance !

Toutes réserves faites sur la part du surnaturel, la question du spiritisme se précise, se limite, s'éclaircit admirablement. Et elle serait vite résolue à l'aide de la raison et de la science si les spirites ou plutôt les occultistes^ les théo-

riciens de la secte, ne venaient habilement la compliquer et Tobscurcir pour relever leur prestige très diminué et rajeunir quelque peu leur doctrine. Leur diversion doit nous arrêter, mais ne les sauvera pas.

Ils sont assez avisés pour sentir que Fopinion publique sceptique et blasée abandonne les errements du spiritisme primitif et qu'elle ne croit plus guère aux revenants ni aux réincarnations avec ou sans la métempsycose. \\ leur est difficile de prétendre, sans rire, que les mains qui touchent les assistants, qui déplacent les meubles, ou se profilent en vagues reflets sur les murs, soient les mains des esprits des morts; aussi, laissant de côté les vieilles idées comme des loques usées, s'efforcent- ils de prendre le vent de la science et de s'appuyer sur le magnétisme et la physique transcendante.

Ils ne croient plus aux esprits, ils accordent cependant que leur existence est pos^ible^ mais ils déclarent nettement qu'ils ne sont pour rien

dansTaction spirile. Les prodiges des médiums seraient exclusivement dus à V extériorisation de leur corps astral.

Il faut entendre sur ce point le maître des occultistes, le D' Papus. « Un médium, écrit-il sans sourciller, n est pas autre chose quiine machin'^ à dégager du périsprit (corps astral), et ce périsprit sert d'intermédiaire et de moyen d'action à toutes les volontés visibles ou invisibles qui savent s'en emparer (1). » Le lecteur n'atlend pas de nous une réfutation de celte théorie du corps astral, empruntée aux Égyptiens de la dix-huitième dynastie, et qui ne repose sur aucune donnée scientifique.

Le corps astral ri existe pas.

Ce qu'on nous donne comme tel, il faut le dire et Papus lui-même l'avoue, c'est la vie, c'est la sensibilité qui caractérisent l'homme animal, c'est la force psychique ou cosmique qui paraît à plusieurs l'élément irréductible de

(1) Lumière invisible, Médiumnité et Magie, 1896, p. 36.

notre activité; c'est, pour parler plus exactement, le fluide électrique ou vital qu'on recherche depuis si longtemps, qui n'esl pas encore déterminé par la science et qui le sera certainement un jour prochain. Ce fluide, à n'en pas douter, joue un rôle, et un rôle important dans la vie humaine comme dans les phénomènes étranges de la médiumnité : nous l'avons dit et nous le répétons, mais il faut redire aussi qu'on en ignore actuellement la nature et le fonctionnement (1).

Toute la science est orientée dans cette voie nouvelle, ouverte par le magnétisme animal, pour découvrir l'origine et la nature du principe qui obéit à la volonté et gouverne les muscles, les nerfs et toute l'économie vivante.

L'avenir est là.

Les occultistes inquiets le pressentent, et, dans leur ambition, font d'incroyables efforts pour détourner à leur profit le profond courant

(1) Cf. D"* S. Spiritualisme et Spiritisme, Téqui; Gasc-Des- FOssÉs, Magnétisme vital.

d'intérêt et de sympathie qui va au magnétisme renaissant : ils veulent à tout prix confondre leur hypothétique corps astral avec la force psychique ou vitale que tous devinent, mais la science ne liera jamais sa cause à la leur et ne se fera pas leur misérable complice.

Il est vrai que M. le colonel de Rochas est venu à leur secours en imaginant que la sensibilité peut dans certaines circonstances soiHir du corps, s extérioriser en quelque sorte. Et le D' Papus, prompt à assimiler au corps astral cette sensibilité volatile ou aérienne, n'a pas manqué de féliciter Taventureux colonel de sa « brillante découverte » et de proclamer « (s^'il avait grandement mérité de V occultisme (1) ». L'éloge n'a rien de flatteur, il est malheureusement justifié. Rappelons en quelques mots les faits.

On sait que, d'après Charcot et l'École de la Salpêtrière,tout individu qu'on hypnotise passe par trois phases caractéristiques : la léthargie,

(1) Loc, ci'., p. 59.

la catalepsie, le somnambulisme. Après le somnambulisme, une suggestion ou une excitation vive réveille le sujet. Or, M. de Rochas eut Tidée de modifier les procédés communs d'expérience et de revenir, quand l'hypnotisé était en somnambulisme, aux passes des anciens magnétiseurs, h'état profond de rhypnose serait né de cette pratique et se caractériserait par l'extériorisation de la sensibilité.

On n'ignore pas que, dans les trois états classiques de l'hypnose, le sujet ne manifeste pas la moindre sensibilité. Cette sensibilité reparaît, d'après M. de Rochas, dans des conditions extraordinaires, à mesure qu'on entre en hypnose profonde. Sans doute l'insensibilité du patient (1) persiste absolument au niveau de la peau, mais — fait incroyable — elle cesse à 10 ou 20 centimètres, de sorte que l'on peut conclure, en toute justice, à Yexté?iorisation de

(1) Eusapia Paladino fut le sujet de ces singulières expériences. On a prétendu que si elle n'avait pas trompé son maître, elle avait pu le buggestionner.

la sensidililé. Que Ton pince, ou plutôt que Ton fasse le simple geste de pincer le sujet à la distance de 10 centimètres, et aussitôt il accuse une vive douleur (I).

U exlériorisation de la sensibilité a été saluée avec enthousiasme, avec reconnaissance par les occultistes comme la confirmation de leur doctrine, elle n'est pas reçue par la science. L'hypothèse de M. de Rochas, même greffée sur celle de V hypnose profonde , n'est nullement démontrée : tous les expérimentateurs sérieux qui ont voulu vérifier l'une ou l'autre ont échoué dans leurs tentatives, ce qui n'est pas pour donner crédit aux théories risquées du fameux colonel.

La médiumnilé n'a d'ailleurs que faire des théories nuageuses, du co?ps astral et de l'occultisme. Des chercheurs Tout étudiée de nos jours avec conscience dans ses phénomènes élémentaires et en ont trouvé une explication

(1) A. DE Rochas, Les Étals profonds de l'hypnose^ 1802; Extériorisation de la sensibilité, 1895.

scientifique naturelle qui parait assez satisfaisante et que la science ne manquera pas de confirmer et d'étendre à la généralité des cas. Le problème n'est certes pas résolu, il demeure encore obscur, mais l'avenir reste avec toutes ses promesses.

C'està Chevreul, notre illustre chimiste, que Ton doit la première tentative d'explication du mouvement des tables. D après lui, les phénomènes sont dus non pas à Yesprit frwppeur, mais aux assistants mêmes, acteurs et dupes : ils se produisent par une action musculaire involontaire et inconsciente, par une série d'impulsions imperceptibles qu'impriment à la table, et à leur insu, ceux qui la touchent, en conséquence de la direction même et de la force de leur attention, de la vivacité de la pensée et de l'intensité du désir qui les accaparent et les dominent (1).

Ces trépidations musculaires, quoique învisî-

(1) Journal des savants, 1853-54.

bles et à peine sensibles, sont très probables : on les a montrées dans les recherches avec le pendule explorateur ^ avec la baguette divinatoire^ et on les retrouve indubitablement dans les expériences récentes de cumberlandisme (1).

Mais sont-elles suffisantes pour amener la rotation et les soulèvements d'une table? C'est douteux.

Le médium n'opère pas seulement par ses muscles, il agit d'abord et surtout par ses nerfs et son cerveau ; la force psychique ou vitale qu'il déploie pour produire ses merveilleux effets est considérable, et il faut en tenir compte. C'est ce que n'avait pas fait Chevreul. Sa théorie, dont on ne saurait trop louer l'idée première et l'ingéniosité, a été reprise de nos jours à ce point de vue, agrandie et complétée par un professeur à l'École nationale des Beaux-Arts, M. A. Chevillard, et elle est digne de retenir l'attention.

(1) Expériences de lecture de pensées par le seul contact des mains. M. Stuart Gumberland est Finitiateur le plus fameux de ces recherches, et leur a donné son nom.

« La personne, dit ce savant, qui prétend amener les battements de la table, s'appelle le médiuniy parce qu'elle se dit intermédiaire entre Tesprit consulté, qui censément les frappe , et la personne qui évoque. On comprend bien que la question n'est pas d'examiner ce que la table dit. Ce genre de contrôle n'amènerait rien de définitif; la question à résoudre est d'examiner comment elle le dit^ car c'est là qu'on doit trouver le critérium de la révélation, ce critérium invariable, quoique la réponse tabulaire change sans cesse (1). »

Nous ne suivrons pas l'auteur dans le long développement de sa curieuse thèse. Il nous suffit de savoir qu'il fournit une explication rationnelle et suffisante des battements et des craquements de la table en montrant la part combinée du médium et des assistants et en invoquant l'action du fluide vital,

« La table, écrit-il, est véritablement magné-

(1) Études expérimentales sur le fluide nerveux, et solution rationnelle du problème spirite, Paris, 1882, pp. 27 et suiv.

tisée par rémission du médium (de l'opérateur) ; et le mot magnétisé n'a d'autre sens que de faire entendre qu'elle est couverte ou imprégnée de fluide nerveux vibrant, c'est-à-dire vUal^ du médium, après l'équilibre préalable de la température.

« La table est alors comme un harmonica qui attend le coup de marteau de la pensée de celui qui l'a imprégnée. Le médium désire un coup au moment qu'il va fixer en regardant altenli- \ement le crayon courir sur l'alphabet, et ce désir, en arrivant subitement au maximum à l'instant venu, et s'éteignant aussitôt, engendre un choc cérébral, comme une détente, qui se répercute immédiatement par les trajets nerveux sur la surface tabulaire vibrante.

« Le coup résonne en intégrant sur un point les vibrations de la table par un fort éclat, ou étincelle obscure appelée vulgairement boitement, dont le bruit est la conséquence de cette condensation ou contraction instantanée, faite dans l'air ambiant. L'agent de cette transmission

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nerveuse ou électrique animale entre le cerveau et la table n'est assurément pas plus intelligent en soi que l'agent de la transmission électrique entré deux stations télégraphiques. »

Telle est l'explication ingénieuse de M. Chevillard. Elle n'est certes pas absolument satisfaisante, et nous ne la garantissons pas. Elle n'en est pas moins probable et ne saurait devenir complète et définitive tant qu'on ne connaîtra pas exactement la nature de ce fluide vital, qui déconcerte encore les recherches de la science.

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