‹ Spirites et médiums: Choses de l'autre mondeChapitre 19 sur 29 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les fantaisies spirites*

Décidés à propager leur doctrine et à conquérir l'opinion, les spirites abusent de la crédulité humaine et ne reculent devant aucune invraisemblance, ils n'en sont que mieux suivis par la foule aveugle et fascinée. Ils auraient tort de se gêner, car les adeptes — et même les autres — acceptent de confiance, sur parole, leurs pires billevesées. Nous en fournirons un faisceau de preuves dans ce chapitre consacré aux fantaisies spirites. Puissions-nous, en éclairant les âmes simples, dérider quelque peu le lecteur fidèle que la considération des fantômes de Fautre monde aurait terrifié ou assombri !

Les spirites n'arrivent pas encore, comme les fakirs de l'Inde, à ressusciter les morts ou

supposés tels, mais ils rivalisent avec eux dans des prodiges surprenants que l'admiration populaire qualifie volontiers de divins. Telle est la création ou plus exactement la production en quelques heures avec rien, avec une misérable graine desséchée, d'une plante adulte pourvue de sa tige, de sa racine, de ses feuilles, de ses fleurs. Nous ne garantissons pas Tauthenticilé de celte merveille.

Les fakirs de Tlnde en sont coutumiers, au dire de Jacolliot, et ils vont peut-être nous fournir la solution du mystère. Leur prodige a élé étudié de près, et tout semble se réduire à des proportions humaines. Les assistants sont soumis, paraît-il, à leur insu à Faction d'un soporifique, de l'opium probablement, et l'opérateur peut les suggestionner à loisir et provoquer une hallucination commune. C'est ainsi qu'il leur fait voir une plante complète, sentir l'arôme spécial des fleurs, etc. Et ce qui le prouve péremptoirement, c'est qu'une personne moins crédule a pu prendre des instantanés de la

séance et que jamais les plaques très réussies n'ont porté la moindre trace de la plante merveilleuse. Elle n'existait donc que dans l'imagination troublée des assistants. Que d'autres photographies reproduisent cette plante et soient données par les spiriles comme une preuve décisive de l'objectivité du phénomène, nous n'en doutons pas; mais on sait par ailleurs que le truquage des plaques sensibles n'a pas de secrets pour ceux qui ont inventé les photographies d^e^prils et qui en ont si largement vécu. Il serait cruel d'insister.

Arrivons à une autre merveille que relate Aksakoff avec tous les spirites. Dickens, le grand romancier anglais, venait de mourir, laissant un livre inachevé, intitulé Edwin Drood, Son « esprit » qui courait le monde s'est emparé d'un ouvrier mécanicien de quatorze ans, le médium James, et en a fait son collaborateur. Le roman a été repris, continué et achevé par l'ouvrier illettré qui en sept mois (décembre 1872 à juillet 1873), avec l'humour,

loi CHOSES DE l'autre MONDE

le sljle et l'orthographe du célèbre auteur a écrit, en dehors de ses heures de travail manuel, 1,200 feuilles de manuscrit. Et l'assimilalion est si complète que tout le monde s'y trompe. « Le récit, dit Aksakoff, est repris à l'endroit précis où la mort de l'auteur l'avait laissé interrompu, et cela avec une concordance si parfaite que le critique le plus exercé, qui n'aurait pas connaissance de l'endroit de l'interruption, ne pourrait dire à quel moment Dickens a cessé d'écrire le roman de sa propre main (1). »

Il y a là un roman, n'en doutons pas, mais ce n est pas celui de Dickens. C'est celui que les spirites ont forgé de toutes pièces et qu'il est temps de démasquer. En voici le moyen et la preuve.

La lettre suivante d'un estimable correspondant de journaux à Londres, M. F. de Bernhardt, auquel nous nous sommes adressé pour

(1) Animisme et Spiritisme, p. 325-332.

avoir le mot de Ténigme, a rextrôme avantage de nous documenter d'une manière décisive.

« J'ai écrit, nous dit-il, à un vieil ami qui était intimement lié avec Charles Dickens — M. K***, ancien rédacteur en chef du Sun. C'est à lui que le grand romancier a adressé la dernière lettre qu'il ait écrite, quelques heures avant sa mort. M. K*** a conservé d'étroites relations avec la famille de son ami défunt, notamment avec son fils aîné, M. Charles Dickens, conseil de la Reine...

« M. K*** m'a répondu « qu'il n'avait jamais « entendu parler de l'incroyable histoire » que je lui communiquais, ajoutant que si cette allégation avait eu le moindre fondement, que si le Mystère iTEdwin Drood avait été achevé par des moyens surnaturels, la famille de Charles Dickens en aurait été instruite et n'aurait pas manqué d'en faire part au vieil ami du romancier.

« Sans .doute quelques personnes, entre autres un Américain, ont entrepris de continuer le

roman inachevé de Dickens ; mais ils l'ont fait à leurs risques et périls, et leur travail n'a aucune autorité.

« Pourtant le célèbre astronome R.-A. Proctor a publié un ouvrage remarquable sous ce titre : Watched by the Dead (Sous les yeux du mort). C'est une étude critique fort ingénieuse dans laquelle l'auteur s'est efforcé, en se basant sur des preuves intrinsèques et en les rapprochant des autres ouvrages de Dickens, de rechercher le dénouement que l'auteur aurait donné à son roman. Proctor semble avoir réussi à établir sa thèse. Toutefois il n'y a là qu'un calcul de probabilités, sans aucune prétention à une intervention surnaturelle. »

Grâce à cette précieuse note de M. de Bernhardt qui lui assure avec notre gratitude la reconnaissance de la science sérieuse, nous tenons tous les fils du roman spirite. Et voilà comment on écrit l'histoire!

La science n'est pas mieux traitée, si l'on en juge par les fantaisies qu'ont imaginées les spî-

LES FANTAISIES SPIRÏTES 157

rites au sujet des fictions sensibles des amputés. Tout le moûde sait que ces malheureux éprouvent de bizarres sensations subjectives et se plaisent à les traduire d'amusante façon. Ils ont maly disent-ils, à leur main coupée, à leur membre disparu : c'est une pure illusion. La vérité est qu'ils souffrent non pas de leur membre absent, mais de son moignon ou du centre cérébral qui lui correspond. Ce moignon renferme l'extrémité des troncs nerveux, ordinairement renflée en massue, où s'est produite une abondante prolifération d'éléments anatomîques et où peuvent naître accidentellement des impressions nouvelles plus ou moins douloureuses sur le siège desquelles l'amputé est naturellement porté à se tromper.

Mais c'est probablement dans le centre cortical du cerveau, correspondant au membre amputé, que les fictions surgissent d'ordinaire : l'organe disparu avait là l'aboutissement de ses fibres sensitives, et si la plupart se sont atrophiées , plusieurs peuvent et doivent garder

assez de vitalité pour réagir sous des influences atmosphériques ou autres encore mal connues et produire des illusions sensibles.

Dans ces conditions, tout s'explique et on se demande à quoi bon les hypothèses sans base du spiritisme, l'appel à un corps astral ou aérosome imaginaire. Pour les occultistes et les spirites, on le sait, le corps astral se maintient toujours et quand même en rapport avec le membre qui a été séparé du corps charnel. Par suite, ce dernier conserverait la conscience de l'existence du membre perdu et pourrait souffrir à ce membre comme s'il l'avait encore : il y aurait liaison et sympathie de l'un à l'autre. Un publiciste spirite, Lermina, a même rapporté à ce sujet des histoires abracadabrantes que nous ne reproduirions pas si elles n'avaient été religieusement consignées dans un ouvrage de M. le colonel de Rochas (1).

« Je visitais, raconte un chirurgien amenai) Extériorisation de la sensibilité, note E, p. 199.

cain interviewé parLermina en 1881, je visitais une scierie mécanique avec des amis. L'un d'eux glissa, et son avant-bras fut saisi par une scie circulaire qui le mutila. L'amputation fut nécessaire; on était à grande distance d'une ville. L'amputation faite, le bras coupé fut placé dans une boîte remplie de sciure de bois, et on l'enterra. Peu de temps après, mon ami, en pleine voie de guérison, se plaignit de souffrir de son bras absent, ajoutant qu'il se sentait la main pleine de sciure et qu'un clou lui blessait le doigt. Les plaintes persistant au point de lui enlever le sommeil, ceux qui lentouraient craignaient pour sa raison, quand la pensée me vint de retourner à l'endroit où s'était passé l'accident, et si étrange que cela puisse paraître, tandis que je lavais le membre déterré pour le débarrasser de la sciure, je constatai qu'un clou du couvercle de la boîte s'était engagé dans le doigt. Ce n'est pas tout; le blessé, qui se trouvait à plusieurs milles de là, disait à ses amis : « On verse de l'eau sur ma

« main; on enlève le clou... cela va beaucoup « mieux. »

Se non e vero...

Avant de croire un mot de cette histoire, il faudrait avoir un supplément d'information et notamment le nom et l'adresse du chirurgien ; et même alors on pourrait craindre qu'il n'y eût des Gascons jusqu'en Amérique. Un savant peu suspect d'hostilité à l'égard du spiritisme, M. Santini, a trouvé le cas raide et a refusé de se rendre; il a risqué une observation aussi piquante que désobligeante, à laquelle nous nous associons. « On se demande, dit-il, — tout en ne suspectant aucunement la bonne foi du chirurgien américain, — comment son ami sentait de la sciure de bois dans le creux de sa main, mais ne sentait i^a^ les vers qui lui rongeaient la main et C avant-bras (1). »

Mais ce n'est pas tout. M. Lermina raconte une autre histoire, aussi stupéfiante, et la fait

(1) Photographie des effluves humains, p. 16, note.

suivre de réflexions qui ne doivent pas être perdues, même venant d'un romancier.

« Une aventure à peu près semblable arriva à un nommé Samuel Morgan, employé aux machines à coudre Singer. Amputé à la suite d'un accident, il se plaignait de souffrances à Tépaule et de crampes dans ses doigts absents. On reconnut alors que le membre amputé avait été tassé si violemment dans la petite caisse où on l'avait enfermé pour l'enterrer que la main était repliée sur elle-même de façon à causer dans le membre — s'il eût été vivant, — la douleur dont se plaignait le blessé.

« H suffit d'ailleurs de consulter les internes de nos hôpitaux pour constater nombre de faits analogues, attribués, comme toujours, à une suggestion de l'imagination. Les Américains, plus hardis, ont essayé d'utiliser ces constatations pour la meilleure guérison du patient. Ils n'hésitent pas à déclarer que la douleur physique a une répercussion durable dans la forme spirituelle {sic) du membre

amputé. La gaDgrèoe qui se déclare après les amputations est, selon eux, la résultante de la 4 décomposition du membre coupé. En brûlant ce membre, le danger disparaît. Seulement, comme le patient soufTre pendant la crémation du membre détaché, comme s'il adhérait à son corps, il importe de l'aneslhésier pendant Topération. »

Il est impossible d'accumuler plus de billevesées en moins de lignes. Personne n'en croira un mol, du moins nous l'espérons pour l'honneur commun. L'injure grossière qui est faite aux chirurgiens d'Amérique n'est pas méritée, ils ont, comme leurs confrères d'Europe, une habile pratique, qui s'inspire de la science, et non du spiritisme. Tous savent, par expérience, que les membres amputés, livrés à la décomposition en terre, n'ont aucune influence sur l'état général de leur propriétaire. L'antisepsie a d'ailleurs rendu les amputations aussi heureuses que faciles, les gangrènes exceptionnelles. Les spirites sont les seuls à ignorer les

progrès de la scîence; de là leurs incomparables bévues.

Mais n'insistons pas sur Tévidence et terminons ce chapitre par une jolie expérience du D' Luys à la Charité. Un de ses malades était amputé d'un doigt. Plongé dans l'hypnose, il accusait de vives douleurs au doigt absent quand le docteur pinçait Fair à quelques centimètres de la main, c'est-à-dire pinçait la place où se serait réellement trouvé le doigt s'il n'avait été retranché par le couteau chirurgical. Ce phénomène, s'il était vérifié, serait à rapprocher de ceux que M. de Uochas prétend avoir obtenus et qu'il explique par ses fameuses théories de Y hypnose profonde et de V extériorisation de la sensibilité; mais il y a des savants — et ils sont légion — qui ne voient là qu'un simple cas de suggestion. 11 est probable qu'ils n'ont pas tort.

Page 1