CHAPITRE VI
Photographies d'esprits.
On a tout photographié de nos jours, même ce que l'œil ne perçoit pas directement, même les étoiles invisibles de l'immense voûte céleste.
Les esprits seuls, ces êtres mystérieux qu'on ne voit pas, mais qu'on sent instinctivement, qu'on atteint par l'intelligence et le cœur, ces chères âmes qu'on a connues et aimées et qu'on voudrait tant joindre et saisir pour les couvrir de baisers et les enlacer dans une chaude et durable étreinte, les esprits échappent absolument à nos yeux et à nos bras, dépassent complètement la portée de nos objectifs.
Qu'y faire?
Les philosophes interrogés répondent invariablement que les esprits sont invisibles,
inaccessibles ; les théologiens, qu'on ne les atteindra que dans l'autre monde.
C'est bien loin, c'est trop long pour les gens pressés de notre siècle qui ont l'enthousiasme aussi prompt que le découragement facile. Des photographes avisés, savants amateurs, et surtout spirilesy ont eu pitié de cette détresse et en ont pris soin : ils ont voulu abréger le délai, obtempérer au désir des bonnes âmes et faire voir l'autre monde en celui-ci. Très comptaisamment, ils ont trouvé le moyen de « saisir » les ombres, les fantômes, en un mot les esprits, de les faire figurer sur les plaques et de les y fixer dans des poses, sinon esthétiques, du moins présentables. La « photographie spirite » ainsi créée avait le plus brillant avenir, en dépit des philosophes et des théologiens ; et il n'y avait plus qu'une voix pour louer les initiateurs du progrès spiritualiste et faire honneur aux « extériorisateurs d'Ames », aux appariteurs d'esprits.
L'art ou, si l'on préfère, l'industrie des photographies d'esprits, a eu une fortune accidentée
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et diverse ; mais sa courte et glorieuse vie comporte principalement deux périodes successives et distinctes que nous avons étudiées ailleurs (i). Dans la première, on évoque à volonté les esprits et on arrive sans peine à reproduire les traits saillants des chers disparus : c'est Tâge d'or. Dans la seconde, instruits par la dure expérience, les novateurs donnent à leur procédé un caractère plus savant, des allures plus élevées, plus désintéressées; ils ne découvrent plus au bout de leurs objectifs la figure des défunts, ils se contentent de graphier sur la pellicule sensible les émanations plus ou moins psychiques, les lueurs animiqueSy les effluves et, si l'on peut dire, les feux follets de l'âme. Les apparences se trouvent ainsi mieux sauvegardées, les rigueurs de la loi ne sont plus à craindre et, ce qui est capital, les esprits, les vrais, sont attirés, captivés et mordent avec ensemble.
(i) Les Photographies d* esprits, TiEour, i898.
La première méthode ne nous arrêtera pas longtemps : elle est séduisante pour les masses crédules, mais trop grossière pour tromper les gens avisés et ne pas tomber rapidement sous la main de la police. C'est Mumler en Amérique qui mystifie tout le monde avec ses photographies de l'au-delà, et qui trouve des complices partout, jusqu'au prétoire, où il obtient un acquittement triomphal. En Europe, c'est Beattie de Bristol, c'est le D"^ Wagner, c'est surtout l'incomparable Buguet à Paris qui rencontre auprès des âmes simples un succès retentissant, bientôt suivi de l'effondrement en police correctionnelle où le suivent les sympathies ardentes de ses dupes. N'insistons pas. Ces faits sont drôles à un certain point de vue, mais vraiment honteux et lamentables pour l'honneur de l'esprit humain.
Incapables d'établir scientifiquement l'existence des spectres humains, les spirites sont devenus modestes : ils cherchent aujourd'hui les preuves de leur fameux périsprit [corps
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astral, corps psychique y double , etc.) dans le magnétisme renaissant, et se contentent de formes nuageuses, de tourbillons vaporeux, d'effluves légers et inconsistants, pour nourrir leurs chères croyances. La tactique est plus habile, parce qu'ici on est à la lisière des faits acquis, et qu'il est très facile de donner pour scientifique ce qui ne Test pas.
L'hypothèse du fluide magnétique , vital, astral, odique, est bien connue et s'appuie sur des observations nombreuses. Mais on la conçoit de plusieurs manières très différentes. Les physiciens expliquent généralement les effets qu'on constate par une force physique, probablement électrique (1), tandis que les spirites invoquent à plaisir leur corps astral ou leur force psychique. Qui a raison, des uns ou des autres? Il y a lieu de croire que ce ne sont pas ces derniers. La lumière se fait de plus en plus complète sur les difficiles problèmes du magné-
(i) Cf. D' S..., Spiritualisme et Spiritisme, Tégui, 1898.
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tisme vital, et tead à diminuer constammenf, nous pouvons même dire à supprimer la part de merveilleux que Tignorance et la crédulité y avaient créée : nous en avons la preuve dans les photographies d'effluves humains qu'il nous reste à examiner.
On sait depuis longtemps que des personnes en état ^hypnose, c'est-à-dire plongées artificiellement dans le sommeil, déclarent voir sortir des mains, de la bouche, des yeux de leur magnétiseur, des effluves lumineux, des vapeurs brillantes, des rayons enflammés. Les affirmations de ces sensilifs se répètent avec une invariable constance; mais elles sont susceptibles de plusieurs interprétations, impossibles à vérifier, et en somme très sujettes à caution. On a dû chercher à leur donner une confirmation positive, ou plutôt à leur substituer une preuve directe, matérielle et incontestable. Pourquoi, s'est-on dit, ne la trouverait-on pas dans la photographie, qui saisit des détails perdus pour notre faible vue et qui ne