‹ Spiritualisme et spiritismeChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'esprit selon la philosophie.

L'homme^ a dit Pascal, n'est ni ange ni tête; celui qui veut faire Tange fait la bête.

Cette parole du grand penseur offre une saisissante vérité une cens tante application et mériterait d'être gravée en lettres indélébiles au seuil de la philosophie ; elle donne la note exacte du spiritualisme raisonnable. Pourquoi les philosophes ne Tont-iis pas plus présente dans leurs déductions et ne s'en inspirent-ils pas toujours avec rigueur?...

Le spiritualisme serait depuis longtemps assuré, maître suprême et incontesté de ropinioû, s'il s'était toujours appuyé éga--

lement sur la raison et la science, s'il n'avait pas été faussé et compromis par les exagérations de ses adeptes, par les fautes et les erreurs des idéalistes. L'esprit n'est pas independant.de la matière, au moins dans nos conditions présentes d'existence : il ne va pas sans le cerveau, organe sensible nécessaire à son exercice.

Il y a en chacun de nous deux principes fort différents, en quelque sorte opposés :

le corps et l'âme ; et ces deux principes ne font qu'un seul tout, qu'une seule personne, car ils sont substantiellement associés et intimement unis. L'âme spirituelle anime le corps et forme avec lui une unité substantielle que la vie caractérise et que la mort seule peut rompre.

Mais si l'esprit est inséparable du corps, il ne se confond pas avec lui, il s'en distingue radicalement. La matérialisation de l'esprit, la localisation cérébrale de l'intelligence est absolument impossible.

L'intelligence est une faculté de l'âme.

une faculté spirituelle, ce n'est pas une fonction organique. Elle ne saurait donc se localiser dans un organe^ cet organe fût-il le cerveau ou Tun quelconque de ses lobes.

Aucun philosophe, digne de ce nom, ne songe à localiser l'intelligence, à lui chercher un siège organique. Pourquoi?

Parce que cette faculté est supérieure à la matière et qu'elle ne saurait être assimilée à une fonction du corps. Les matérialistes seuls, qui confondent sans cesse Tidée et V image ^ V intelligence et la sens action, s'ingénient à méconnaître la nature spirituelle de la pensée et y voient simplement une sécrétion nerveuse, un produit cérébral.

Ce n'est pas un philosophe qui a émis la monstrueuse proposition : Le cerveau secrète la pensée comme le* foie secrète la biUy c'est un savant bien connu par son intransigeance athée, c'est Cari Vogt. Et le sentiment qu'il a exposé là avec une brutale franchise est partagé par le plus

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graad nombre des savants voués au culte de la matière et nettement sensualistes.

Beaucoup cependant ont la pudeur ou, si Ton veut, le tact de ne pas l'exprimer tout haut, soit parce qu'il n'est pas soutenable sur le terrain des faits, soit parce qu'il blesse des convictions respectables et une tradition séculaire. Mais, au fond des esprits, la proposition de Cari Vogt garde sa valeur, son empire, et résume bien l'erreur commune qui confond l'intelligence et la sensation.

Ceux qui n'ont pas voulu s'en contenter et qui, pour se singulariser, ont prétendu lui substituer une formule plus nette, plus audacieuse, n'ont réussi qu'à se rendre ridicules. Tel le confrère de Bordeaux, le docteur Tissié qui a imaginé cet étonnant aphorisme : « Le cerveau est un organe comme un autre : // digère la pensée (i). » Que le cerveau soit un organe comme un autre, c'est notre avis, c'est

(i) Les Rêves^ 1890, p. 304.

èB spiritualisme et spiritisme

ravis général; mais est-ce bien Tavis de M. Tissié? On en douterait vraiment, car un organe qui digère son prétendu produit n'est pas ordinaire et mérite une place à part en physiologie. Cette pauvre pensée, qui nous élève si haut dans la hiérarchie des êtres, aurait droit, ce nous semble, à un meilleur sort : à peine éclose, elle est désagrégée, réduite, dévorée par l'organe cérébral, qui veut sans doute lui conserver un père...

Laissons à Testomac les glandes de la digestion. M. le docteur Tissié se trompe certainement : sa pensée n'est pas digérée^ et le cerveau est un organe comme un autre.

Mais^ si le cerveau est un organe comme un autre, il n'est pas à la fois l'organe de la sensibilité et celui de la pensée. Un organe sert une fonction, et non pas deux.

Tout démontre que les facultés sensibles dépendent du cerveau. Nous voilà ramenés à la thèse favorite des matérialistes qui regardent la pensée comme étant de

même genre et de même espèce que la sensation. Le cerveau qui sent est-il lé cerveau qui pense ? L'organe nerveux qui préside aux mouvements et aux sensations produit-il aussi les idées, les jugements, les raisonnements? Voilà la question qui se pose. La philosophie Ta toujours résolue par la négative, et la science la résoudra de même, quand elle voudra la considérer de près et sans parti pris.

Notre confrère et ami, le professeur Mâisonneuve, d'Angers, a fait valoir contre la conception matérialiste une raison qui n'est pas sans valeur et que nous devons indiquer ici.

« Tous les éléments vivants de nos tissus, dit-il, ont des propriétés communes qu'ils conservent toujours, car tous sont essentiellement formés d'une substance identique dans ses caractères principaux, le protoplasma. Et, qu'il s'agisse d'éléments musculaires, de globules du sang, de cellules de quelque ordre que ce soit, nous

voyons que tous ces éléments se nourrissent, s'accroissent, opèrent des échanges incessants avec les parties voisines, respirent, sont contractiles, etc.

< Ces caractères communs à tous nos tissus vivants, nous les retrouvons dans les éléments qui composent notre cerveau comme partout ailleurs. Des différenciations anatomiques de second ordre modifient ultérieurement, dans une certaine mesure, les propriétésd'abord communes à chaque espèce d'éléments, lesquels se trouvent dès lors en quelque sorte spécialisés.

C'est ainsi que la contractilité est devenue l'apanage principal des éléments musculaires, bien que cette propriété persiste encore dans toutes les autres cellules; que l'absorption est devenue l'attribut prédominant des cellules de la muqueuse intestinale, propriété que possède dans une certaine mesure chaque cellule vivante; que les éléments actifs des glandes ont pour fonction essentielle 4'^xcréter certains produits^ cç cjui jii^est (jue l'çxagé-r

SPIRITUALISME ET SPIRITISME yi

ration d'une propriété que Ton retrouve dans tout autre élément vivant, etc.

« Ces faits, d'ailleurs, ne doivent pas étonner outre mesure, quand on songe que tous les tissus de l'organisme sont dérivés d'une seule et même cellule, l'œuf, ce chaos vital, cpmmç l'appelle l'illustre physiologiste Claude Bernard, Tœuf, en qui résidaient à l'état rudimentaire toutes ces propriétés vitales, lesquelles n'ont pu être communiquées aux éléments qui en sont venus, que si la cellule initiale les possédait elle-même.

«Or, s'il en est ainsi, si cette conception de l'organisation est juste, pourquoi donc un seul des éléments qui entre dans sa constitution jouirait-il, à l'exclusion de tp.ut autre, d'une propriété exclusive, et de nature si spéciale, qu'on ne la rencontrerait dans aucune autre sorte d'éléments? Or, telle est la conclusion à laquelle les matérialistes arrivent quand ils prétendent que le cerveau secrète la pensée, 11$ reconnaissant cependant, çt

avec raison, que tous les éléments du corps dérivent les uns des autres, qu'ils ne sont en somme que des variétés d'éléments primitivement semblables et qui se sont différenciés, de telle sorte que, si varié que soit Torganisme en ses diverses parties, il a l'unité pour point de départ.

Dès lors, nous sommes autorisés à leur 'demander s'ils ont jamais vu la cellule musculaire ou conjonctive, à quelque degré rudimentaire que ce soit, posséder cette propriété extraordinaire qu'ils accordent à l'élément nerveux. A-t-on jamais surpris dans la fibre musculaire l'existence d'un rudiment de conscience et dans la glande salivaire la présence de l'imagination ou d'une faculté intellectuelle plus élevée? Pourquoi donc vouloir attribuer à un élément matériel comme la cellule nerveuse une propriété aussi prodigieuse que Tintelligence?

« Bien plus, peut-on dire qu'il y a entre les cellules nerveuses du cerveau, d'une part, et celles delà moelle ou desganglions

d'autre part, des différences anatomiques suffisantes pour justifier une distinction fonctionnelle aussi considérable que celle qu'on voudrait établir entre elles, les premières seules jouissant du privilège prodigieux de produire la pensée et de sécréter les idées générales, les idées abstraites (i)! >

Comme l'observe très justement notre distingué confrère, la pensée domine de haut la matière et n'a aucun point de rapprochement avec la sensation. Il y a un contraste incontestable entre la sensation et ridée pure, et ce contraste est d'autant plus accentué, d'autant plus frappant qu'on s'élève davantage dans l'essor de la pensée. L'objet de la sensation est nécessairement matériel et étendu, tandis que la pensée abstraite ne saisit que des objets intangibles. Le cercle que je conçois, par exemple, n'existe dans mon esprit

(i) Promtnadts à travers F histoire naturelle ^ p. 393-a93«

qu'à la condition expresse de faire abstraction de tout diamètre appréciable, de toute étendue réelle. Ma main dessinera aux yeux un cercle donné, un triangle défini, mais ne dessinera pas le cercle idéal, le triangle en général. L'objet de la pensée n'est donc pas matériel, étendu comme celui de la sensation.

La sensation se figure les objets d'une manière étendue, tandis que la pensée est exclusive de toute forme sensible. Un livre a une forme, a un dos, une face, des tranches, un haut, un bas. Mais une idée abstraite n'a ni droite, ni gauche, n'est ni ronde, ni carrée, et échappe à toute définition sensible.

Enfin il est incontestable qu'affectés par les sensations, des organes étendus ne sauraient l'être directement par la pensée inétendue, spirituelle. Un savant philosophe, M. l'abbé Farges, a mis en plein relief cet excellent argument dans une page qu'on nous permettra de citer. « Si je puis admettre, écrit-il, qu'un organe

matériel et étendu est affecté par un mode extensif, tel que la sensation, il m'est impossible de le supposer affecté par un mode inétendu, tel que la pensée pure.

De fait, si ma conscience m'atteste que mes nerfs sentent, elle ne m'atteste nullement qu'ils pensent; et ce silence est un aveu significatif. Je puis déterminer le point précis de ma main, entre le pouce et l'index, qui souffre d'une brûlure; il m'est impossible de dire le lieu que pourrait occuper l'idée de justice ou de vertu, et de lui assigner la dimension d'un centimètre carré, ni d'un millimètre cube. La localisation est ici impossible. Si je localise dans la tête et même dans les lobes frontaux l'effort du travail intellectuel, c'est qu'il est un phénomène de l'ordre sensible et mixte ; cet effort s'exerce en effet sur les données des sens et principalement sur les représentations sensibles de l'imagination, lesquelles peuvent être localisées dans l'écorce cérébrale, et probablement dans les lobes frontaux. La pensée pure se

forme par abstraction des images sensibles, qui sont pour ainsi dire les matériaux de nos conceptions intellectuelles, et le travail intellectuel se trouve étroitement associé au travail des sens et des organes sensibles. La pensée pure ne saur.ait être par elle-même localisée dans un organe, elle ne revêt aucune forme extensive et ne représente que des objets simples et inétendus. En un mot, toutes les raisons qui nous font admettre un élément matériel dans le sujet sentant, nous font défaut et nous manquent absolument lorsqu'il s'agit du sujet de la pensée pure. Il est donc immatériel; ce n'est donc pas le cerveau qui pense (i). >

La spiritualité de l'intelligence est incontestable, mais les moyens de la démontrer sont très variés et de valeur très inégale.

Aux savants que la démonstration précédente, sous sa forme indirecte et négative,

(i) Fa^obs, Le Cerveau, l'Ame et Us Facultés^ p. 77-78.

n'arrive pas à satisfaire, on oppose d'habitude Tenseiguement de la conscience, et c'est là que réside indubitablement la force inexpugnable du spiritualisme. Mais il faut s'entendre, et ne pas accepter aveuglément tous les faits de conscience comme des preuves de l'esprit.

Quand l'esprit se replie sur li^i-même, dans son for intérieur, il n'a pas de peine à constater son unité, sa simplicité, son identité. Tandis que le corps est soumis, dans toutes ses parties, à un changement perpétuel, à une rénovation continue, l'esprit reste identique, toujours le même :

au milieu et en dépit du tourbillon vital, le moi ne change pas et demeure invariable. Il est aussi simple, un, indivisible, alors que tout ce qui nous entoure est multiple, étendu, divisible. Tous les philosophes insistent sur cette opposition, qu'ils jugent caractéristique, et concluent : pour le corps, l'étendue, la multiplicité, la variabilité; pour l'esprit, l'unité et la simplicité.

Le partage est-il aussi radical qu'on le suppose? Nous ne le croyons pas, et-nous avons montré dans un de nos ouvrages (i) à quelle grave erreur, à quelle illusion dangereuse se laissent aller ceux qui placent sur une base aussi fragile la spiritualité de l'intelligence.

La simplicité n'est pas la spiritualité et ne doit pas être confondue avec elle.

Certes l'unité n'est pas contestable dans l'âme humaine, mais cette unité se retrouve aussi dans l'âme des bêtes et jusque dans les corps matériels. On ne saurait donc fonder sur la simplicité avérée de l'intelligence la moindre preuve de sa spiritualité.

Avec l'unité, Videntité de l'intelligence est le caractère qui a toujours paru aux philosophes le plus net et le plus essentiel dans la démonstration de sa spiritualité. Le corps, disent-ils, est sujet à un mouvement incessant : les molécules y

(1) Eléments de psychologie physiologique et rationnelle, Paris, MassoQ, 1* éd.^ 1694» F* 76-77.

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arrivent, en sortent, s'y succèdent indéfiniment. Au milieu de ces vicissitudes matérielles, l'esprit reste identique, toujours le même : le moi demeure invariable en dépit du tourbillon vital.

Cet argument qu'on présente comme la preuve triomphante de l'âme n'est pas probant. On nous dit que l'organisme est le siège d'une rénovation moléculaire continue, et on n'ajoute pas ce qui est essentiel : que cette rénovation moléculaire se fait d'après des lois propres, sous l'empire d'un principe constant, dans le sens d'une évolution définie qui accuse nettement ce que Claude Bernard appelait Vidée directrice, en un mot Vunité vivante.

Dans tous les organismes, aux formes si caractérisées et permanentes, il faut bien admettre une force une et identique et, à moins de croire à V esprit des bêtes, renoncer à prendre l'identité pour une preuve de la spiritualité humaine.

Enfin, qui nous donne la conscience de l'identité, sinon la mémoire^ Or, la

mémoire nous est commune avec les animaux supérieurs : c'est une fonction manifestement organique, matérielle; et son identité ne faisant doute pour personne, que devient notre fameuse preuve?

Il faut se rendre à l'évidence, la vraie preuve, la preuve invincible de l'esprit se tire de la nature de nos concepts. La caractéristique de notre pensée, c'est l'universalité et la nécessité de son objet. C'est là ce qui distingue les premiers principes de la raison et les conceptions les plus simples de l'intellect, comme la notion de l'être et la notion de chaque nature d'être.

Or, l'universalité exige l'immatérialité de la substance pensante.

La matière, même vivante, n'a pas, ne saurait avoir l'universalité. Toute matière en effet est étendue, a une forme sensible.

Or, tout ce qui est étendu, est figuré, limité, déterminé, et cette individualisation nécessaire est absolument contraire à l'universalité. Un organe étendu ne saurait porter ni comprendre l'universel. Donc

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la pensée n'a pas d'organe, n'est pas corporelle, donc elle est spirituelle.

Cette démonstration est aussi solide qu'ancienne, elle a subi de nombreuses attaques, mais n'ajamais pu être renversée; elle suffit à la thèse spiritualiste. Elle est d'ailleurs admirablement corroborée par l'enseign-ement de la science moderne, comme on le verra au chapitre suivant.

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