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CHAPITRE IV

, t'ESPRIT SELON LES SAVANTS DE l'ÉCOLE*

Malgré tous les témoignages contraires fournis par Tobservation physiologique et cliniqiie, en dépit des progrès merveilleux delà cérébrolûgie^ TEcole de médecine de Paris n'avait jamais jusqu'à présent reconnu l*âme spirituelle et s'était toujours distinguée par un enseignement exclusivement organicien et matérialiste, C*était la forteresse redoutable de la libre-pensée, et Ton pouvait craindre qu'aucune capitulation n'en sortirait. La consigne était étroite et sévèrement gardée, et la noire statue de Bichat semblait défendre à jamais rentrée des amphithéâtres et des chaires à

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la philosophie traditionnelle, au spiritualisme le plus simple et le plus mitigé...

Mais voici qu'un revirement profond, inattendu se produit et que successivement les professeurs les plus renommés, les maîtres les moins suspects abandonnent les vieux errements, rejettent et condamnent le matérialisme de l'École et reconnaissent enfin plus ou moins nettement l'existence et les droits de l'esprit. Saluons cette heureuse révolution, remercions-en les auteurs, et surtout n'en laissons pas perdre les fruits.

C'est d'abord le professeur Charles Richet qui, rompant nettement en visière avec la tradition étroite et sectaire, a voulu faire la part de l'idéal dans la nature et a porté la question palpitante du surnaturel sur le terrain scientifique. Nous ne nous arrêterons pas à étudier sa généreuse et féconde tentative qui sort du cadre de notre travail. Nous avons mieux à faire : c'est de relever les déclarations ré-

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centes et très positives, de professeurs de la Faculté de médecine sur Timpuissance du matérialisme à rendre raison des phénomènes psychiquee et sur la nécessité de faire appel à Tesprit.

Cette nécessité nous paraît évidente et a été déjà indiquée non seulement par les philosophes, mais par de nombreux savants. Toutefois il n'est pas indifférent de la voir reconnue et proclamée par les maîtres de Técole officielle. Si le corps est nécessaire à l'esprit, celui-ci le dépasse infiniment et le domine de haut. L'esprit ne pense pas sans images, et le cerveau, organe des images sensibles, est Tinstrument indispensable de l'esprit, mais l'âme n'en reste ps^s moins la maîtresse incontes^ table des organes nerveux, la souveraine ouvrière de nos associations d'idéôs et d'images, le principe et la cause de nos pensées et de nos volontés. Si le cerveau est manifestement la condition physiologique de l'esprit, tout démontre que dans la vie psychique les éléments sensibles

son au service de Tesprit. L'esprit a besoin de ces éléments et n'est cependant subordonné à aucun : en un mot, il ne se localise pas.

Mens agitât molem^ a dit la sagesse antique. La formule s'applique exactement aux rapports de l'esprit et de la masse nerveuse encéphalique. L'esprit actionne cette masse sans effort : il commande à toutes les cellules cérébrales, préside, aux opérations des différents lobes et à leur harmonieux agencement. Il ne se cantonne pas dans tel ou tel lobe, dans telle ou telle cellule, mais il agit sur l'ensemble et sur chacune des parties, se portant ici ou là, partout, suivant les exigences de la vie; il se multiplie merveilleusement sans se diviser, sans jamais s'amoindrir, en gardant cette unité saisissante, incomparable qui fait la base de notre personnalité.

L'unité psychique en face de la multiplicité cérébrale, voilà l'unité que tous les Observateurs de bonne foi, à quelque école qu'ils appartiennent, doivent s'ac-

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corder à constater et qu'il faut tenir pour essentielle et caractéristique. Ce n'est pas l'unité de l'esprit opposée à l'étendue et à la multiplicité du corps en général, unité que nous croyons à certains égards contestable (i); c'est l'unité de l'esprit dominant, régentant la multiplicité des cellules et des centres cérébraux et s'imprimant dans tous les actes psycho-sensibles.

Les centres cérébraux sont nombreux et répartis dans toute la surface : l'un est préposé aux mouvements d'un membre, d'une articulation, l'autre actionne les organes vocaux, un troisième recueille les sensations optiques, etc. Mais l'esprit, qui participe à toute la vie motrice et sensible, ne se partage pas, ne s'émiette pas en quelque sorte entre ces différents centres : il les domine, les accapare et les gouverne tous dans sa puissante unité.

Cette opposition est saisissante, et elle a été relevée par des maîtres que tout

(x) Voir nos Eléments de psychologie physiologique et ration» nelle. MassoD, a* éd., 1894, p. 76.

leur passé rattache à la doctrine matérialiste. L'un d'eux, et non des moindres, le professeur Laborde, de l'Académie de médecine, a eu la sincérité de donner à son sentiment tous les développements nécessaires, et nous sommes heureux de citer ici son important témoignage, qui lui fait honneur.

« Si Von conçoit^ écrit notre savant confrère, la possibilité d'une localisation de mouvement proprement dit, Von ne saurait admettre la localisation en foyer, cest'à-dire la manifestation partielle, émiettée d'une fonction psychique y telle que la volonté; de façon qu'il y ait, en quelque sorte, une par celle de cette volonté pour chaque localisation motrice. Cest particulièrement à ce point de vue que la , doctrine psycho-motrice des localisations cortico-cérébrales ne paraît pas acceptable.

La région ou zone motrice est formée de foyers plus ou moins distincts ou localisés, dont la mise en jeu fonctionnelle dé-

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termine des mouvements toujours dans les mêmes muscles correspondants à ces foyers, et ordinairement du côté opposé à leur siège, ou d'une façon croisée ; et dont la destruction amène la paralysie de ces mêmes muscles. La volonté, comme fonction psychique générale, préside à ces mouvements qui sont, pour cela, des mouvements volontaires. A ce point de vue seulement, on peut concevoir des foyers ou centres psycho-moteurs, et les dénommer ainsi, à la condition de ne les point considérer comme comprenant chacun et emportant pour ainsi dire avec eux une portion de cette fonction générale de volition, laquelle ne saurait être divisée, éparpillée, èmiettée, comme nous le disions tantôt, pas plus que toute autre fonction psychique ou intellectuelle, Vidéation par exemple : elles interviennent évidemment dans la détermination des mouvements partiels dépendant des foyers localisés dont il s'agit, ce qui fait leur caractère de mouvements volontaires ou spontanés; mais

cette intervention n'est que la manifestation de la fonction psychique générale, totale, toujours homogène, non localisée en un mot; et non spécialement inhérente au foyer ou centre moteur. En ce sens, et dans cette mesure, on peut concevoir et admettre une doctrine des localisations cortico-cérébrales conforme à la réalité des faits et à la conception physiologique rationnelle des fonctions psychiques (i). »

Ces paroles du professeur Laborde sont marquées au coin d'une raison sûre appuyée sur l'expérience et ont une grande portée sur laquelle nous n'avons pas besoin d'insister. Elles montrent que les savants valent mieux que leurs systèmes le plus souvent préconçus, et que, sur le terrain exclusivement scientifique, tous les esprits droits se rencontrent et toutes les bonnes volontés peuvent s'accorder. Dans la question cérébrale qui est comme le nœud

(i) Traité élémentaire de physiologie^ 1893, p. 360-363.

gordien des écoles contemporaines, les matérialistes et les spiritualistes se sont longtemps combattus sans se vaincre^ sans se convaincre, avec un égal acharnement, sans aucun profit pour la science :

Tunion est nécessaire, désirable, ' et elle est facile. Il suffit de s'entendre sur les mots qui prennent dans nos discussions une importance démesurée et surtout d'accepter les faits que l'expérience impose.

Or, M. le professeur Laborde nous paraît rendre Tentente singulièrement aisée en faisant appel à la seule expérience.

Comme nous, il admet sans restriction la capitale doctrine des localisations cérébrales si bien assise sur les faits.

Comme nous, il ne reconnaît à cette doctrine qu'une valeur physiologique et refuse de suivre les savants sectaires qui voient au cerveau des centres psychiques^ psycho-sensibles ou psycho-moteurs.

Comme nous, il déclare de la manière la plus catégorique que l'esprit est un^

simple^ général^ et ne saurait se partager, se localiser...

Que pourrions-nous demander de plus à ce physiologiste distingué qui se tient sur le terrain expérimental, prétend n'en pas sortir et ne voudrait à aucun prix faire œuvre de philosophe? Il est spiritualiste sans le vouloir, sans le savoir peut-être, mais il est spiritualiste comme nous.

Cet accord est essentiel, et le dissentiment qui persiste sur les mots nous touche peu, parce qu'il est sans valeur et qu'il tombera vite. L'ignorance philosophique, dans laquelle nos savants se font gloire de vivre, explique aisément les désignations erronées, les mots impropres, les confusions qui fourmillent dans leurs œuvres : il est facile de les distinguer et d'en faire justice.

On ne prend pas à la lettre des affirmations comme celles-ci : Le cerveau est V organe de V intelligence ou V organe de la volonté. Nos savants veulent dire que le cerveau est V instrument^ l'agent nécessaire

des facultés psychiques. Tel est du moins le sentiment intime et raisonné du docteur Laborde qui n'admet pas la division, la localisation de Tesprit et croit à son unité fondamentale. Mais, nous ne l'ignorons pas, le savant professeur n'est pas philosophe et ne se croit pas tenu d'être toujours clair ni conséquent. On pourrait citer de lui telles propositions qui accusent malheureusement dans les termes un matérialisme très net, comme la suivante :

« Les hémisphères cérébraux constituent le siègCy V organe des fonctions de la volonté ou de la volition, de laquelle procèdent les phénomènes instinctifs ; de perception sensitive ou perception consciente à laquelle se rattachent les sentiments affecti f s , et desfonctions de Inintelligence ( i ) . » Laissons les psychologues sourire à la lecture de ces prétendues définitions, et opposons-leur du même auteur un passage plus net et plus vrai qui les corrige et les

(i) op. cit., p. 190.

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rachète amplement : « Certaines fonctions cérébrales, telles que la spontanéité volontaire ou volition, ne sauraient être cantonnées y reléguées, en un mot localisées dans un district organique, mais elles sont inhérentes, sans morcellement possible^ à la totalité du substratum organique, auquel elles appartiennent (i). >

Restons sur cette déclaration sans équivoque possible du docteur Laborde. Elle répond exactement à notre sentiment.

Le substratum organique de l'esprit, c'est Torgane encéphalique : voilà notre point commun d'entente. Le reste est de minime importance; il sera toujours facile de prouver que le cerveau est la condition, non la cause de Tintelligence. C'est une pure question de philosophie, où les savants du jour sont absolument incompétents. Si le matérialisme consiste à croire qu^on ne pense pas sans cerveau, que Ves^ prit ne va pas sans V organe sensible, que

{i) op. dî., p. a8o.

SPIRITUALISME ET SPIRITISME 8l

les cellules corticales, les neurones céré^ braux sont les indispensables ouvrières de la pensée^ nous le déclarons hautement, nous sommes matérialistes avec le professeur Laborde. Mais, on l'a vu, il est spiritualiste avec nous quand il affirme que V esprit ne se localise pas; de sorte que nous sommes pleinement d'accord sinon sur les mots, du moins sur les choses.

Matérialiste, on Test quand on considère les nécessités inéluctables de la matière, les conditions physiologiques de l'esprit; spiritualiste, on le devient forcément en s'étudiant soi-même et en trouvant au fond de la conscience l'idée de l'infini et le reflet de Dieu.

Le professeur Laborde n'est pas seul à reconnaître l'impossibilité ^'incarner les facultés psychiques, de localiser l'intelligence et la volonté. Tout récemment un maître que l'Ecole de Paris est fière d'avoir donné à la province, le professeur Pitres, réminent doyen de la Faculté de Bor-

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deaux, n'hésitait pas à déclarer au congrès de Nancy que « les fonctions psychiques ne sont pas localisables ».

« C'est courir après une chimère^ ajoutet-il, que de rechercher le siège de Vintelligencey de la mémoire, du jugement et de la volonté. » Une seule réserve doit être faite dans cette importante et décisive déclaration. Le professeur Pitres, plus compétent en cérébrologie qu'en philosophie., met à tort la mémoire au nombre des facultés psychiques. La mémoire est une fonction organique, animale; et si sa localisation cérébrale n'est pas encore faite, nous sommes assurés qu'elle est possible et se fera dans un avenir prochain.

Il était réservé au professeur Armand Gautier, membre de l'Académie des sciences, de prendre la question de plus haut et de la traiter avec tous ses développements.

Le monisme^ qui prétend expliquer tout l'univers par le jeu dtes forces physiques, pç tient pas compte de la hiérarchie et de

la subordination des êtres, du substratum organisé et vivant que réclame la sensibilité, de l'organe sensible qui à son tour est indispensable à l'exercice psychique. De même que la vie ne va pas sans la matière brute, ou la sensation sans la vie, la pensée n'est pas possible sans la sensibilité :

l'image sensible ne produit pas, mais elle conditionne absolument les phénomènes psychiques. Avant de rendre raison de ces derniers, il faudrait donc expliquer mécaniquement les phénomènes plus simples de la sensibilité et de la vie; et le monisme recule impuissant devant la tâche. C'est ce que démontre d'abord très catégoriquement M. Armand Gautier, avec autant de logique que de science.

Dans une conférence donnée en 1897 (i), le savant chimiste se pose la question :

Les manifestations de la vie dérivent-elles toutes des forces matérielles? et la résoud négativement. Mais il faut l'entendre et le

(t) Ligue contre Vathéisme , conférence^, û® 3^,

suivre dans Je développement très serré de sa thèse.

« Les forces matérielles^ déclare-t-il, se reconnaissent à ce qu elles communiquent à la matière de V énergie, mais avec cette expresse condition que Tune dès formes, chimique, élastique, calorifique, mécanique, etc., de cette énergie venant à apparaître, la forme précédente disparaîtra en quantité équivalente. Les forces que manifestent les animaux ou les plantes ont-elles toutes ces deux caractères essentiels des forces matérielles? » Notre auteur qui a porté par ses savants travaux une si vive lumière dans les mystères de la ctimie organique montre que la vie manifeste une activité spéciale et supérieure.

« L'animal, dit-il, fonctionne grâce aux modifications incessantes des principes qui le composent. De ces modifications résulte une quantité d'énergie qui, de latente, devient actuelle et dont dispose l'être vivant. Mais toujours, pour un même cycle de transformations matériel-

les, les mêmes quantités, ou des quantités équivalentes, de chaleur, travail intérieur ou extérieur, travaux de structure, etc., se manifestent égales à celles qui apparaîtraient si les aliments consommés durant ce temps eussent été brûlés au calorimètre en donnant les mêmes produits, ç«^ Tanimal soit amibe, insecte ouhomme, qu'il ait été ou non, durant ce temps, le siège d'actes psychiques... Nous pourrions tout de suite en conclure que puisque la vie ne consomme pour se manifester ou se transmettre aucune parcelle d'énergie matérielle, elle ne saurait être une forme de cette énergie. Maiis qu'est-ce que nous appelons la vie, et comment se manifeste-t-elle ? « Tout être vivant, toute cellule vivante assimile, se nourrit et se reproduit : elle assimile, c'est-à-dire qu'elle forme des principes semblables à ceux qui la composent avec des aliments qui peuvent ne pas contenir ces principes; elle se nourrit, c'est-à-dire qu'elle se conserve avec sa forme générale tout en passant de l'état

jeune à l'état adulte; elle se reproduit, , c'est-à-dire qu'elle forme des êtres semblables à elle-même. Pour diriger ces trois fonctions, elle possède en elle une force, une cause, qui règle la succession de ses actes et qui les dirige. C'est qu'en effet, si son protoplasma est l'agent et le siège des phénomènes chimiques de sa nutrition, le noyau de la cellule est leur .

centre directeur, comme l'ont démontré Nûsbaum, Grûbber,Hofer, Verworn, Balbiani, etc., dans leurs expériences dites de mérotomie... Le noyau n'est donc pas l'agent des transformations physico-chimiques ou nutritives (le protoplasma paraît y suffire) ; mais il en est le centre directeur. C'est lui qui dans la cellule organise les actes, dirige les manifestations vers un même but, à savoir le maintien du type, la reproduction, la vie en un mot de la cellule. C'est en lui que paraît surtout résider cette âme nutritive d'Aristote, celle dont il disait : « Ses actes sont d'engendrer, et ^'employer 1^ nourriture, >>

« Cette direction des manifestations, des actes matériels, en vue d'un but commun, ne peut être le fait d'une force matérielle proprement dite, car, ainsi que je le disais, nous reconnaissons ces forces à , ce que, appliquées à la matière, elles font apparaître l'énergie sous Tune de ses formes : chaleur, travail dynamique, actions chimiques, etc. Or, si les phénomènes chimico-physiques qui se passent au sein du protoplasma dépensent l'énergie correspondant au travail, à la chaleur, aux actes chimiques produits dans ce protoplasma, V ordre, le sens imprimé à ces manifestations n'en saurait dépenser ni produire. La direction imprimée aux phénomènes matériels, l'ordre, la loi de ces phénomènes consécutifs n'a et ne peut avoir aucun équivalent mécanique ; elle ne peut dépenser ni produire aucune énergie propre... La vie résulte de l'ordre imprimé aux divers actes vitaux, de telle sorte qu'ils viennent tous concourir à un même but. »

% Cette ass oçiatipn d^ cause m jrstérieuse^

poursuit le docteur Gautier, ce contrat pour le travail de toutes les cellules en vue d'un but commun, la vie générale, la conservation de l'individu, est accompagné chez ranimai (?), et en particulier chezThbmme, de phénomènes d'un ordre spécial qui ne paraissent avoir avec les phénomènes matériels aucune commune mesure ou équivalence. Je veux parler des manifestations de la conscience : pensée^ volonté, sens esthétique, sens moral. Peuton rattacher ces manifestations aux forces matérielles? Oui, si Ton peut démontrer qu'elles équivalent à une dose d'énergie mécanique, chimique ou calorifique disparaissant proportionnellement à mesure qu'apparaissent ces phénomènes psychiques; non, dans le cas contraire.

« La pensée qui voit, compare, délibère; lavolonté qui se détermine j le sens esthétique qui juge le beau; le sens moral qui perçoit un monde de sentiments que la raison logiquen'atteint pas, manifestent en nous une ou plusieurs forces... Pour être

démontrées d'ordre matériel, ces forces doivent pouvoir être transformées en forces mécaniques, ou en dériver proportionnellement. Apparues dans la matière, elles doivent en disparaissant y faire naître de Ténergie transmuable dans les formes mécaniques, calorifiques, chimiques, etc., que nous connaissons. Or, il n'en est rien. Qu'un animal, qui consomme durant les 24 heures une quantité constante d'aliments, pense ou non, qu'il se détermine à agir ou non [pourvu qu'il ri agisse pas), qu'il soit amibe, chien ou homme, pour une même quantité d'aliments et d'oxygène consommés, il produira la même quantité de chaleur et de travail, ou d'énergie totale équivalente. Il n'y a donc pas eu, pour créer la pensée ou faire naître la détermination d'agir, détournement d'une partie des forces mécaniques ou chimiques, transmutation de Ténergie matérielle en un mot, en énergie de raisonnement, de délibération, de pensée.

Ces actes, exclusivement propres aux êtres

doués de vie, n'ont pas d'équivalent chimique. « Les actes psychiques, conclut avec nous M.Chauveau, nepeuventrien détourner de rénergie que fait naître le travail physiologique et qui est intégralement restitué sous forme de chaleur sensible. > « Ce qui caractérise les états successifs de rénergie matérielle, c'est qu'ils sont chacun exclusifs des états précédents tet des suivants... // rien est pas de même des phénomènes psychiques. Lorsque les vibrations matérielles ou chimiques provoquées par une sensation de cause physique périphérique arrivent à notre cerveau et qu'elles s'y impriment, cet effet s'accomplit dans la cellule cérébrale grâce à une suite de modifications matérielles équivalent à l'énergie mécanique ou chimique qui les provoque : du glycogène, des nucléines disparaissent du cerveau; de la cholestérine, des phosphates apparaissent dans ce cerveau qui s'échauffe, etc., et l'ensemble de l'énergie représentée par les modifications totales de la

cellule impressionnée est égale à l'énergie qui a été transmise à cette cellule.

L'énergie d'excitation équivaut, en un mot, aux énergies d'impression et de réaction dans lesquelles elle se transforme. Mais lorsque l'impression matérielle a été ainsi emmagasinée dans la cellule cérébrale et qu'un nouvel équilibre chimique et physique s'y est établi, les faits de conscience commencent et se succèdent. De l'impression matérielle naît la sensation ; celle-ci éveille la pensée qui se développe et peut à son tour faire naître la volition. La pensée, l'acte psychique, le raisonnement, la délibération peuvent même ne se réveiller que des années après que l'impression matérielle a été produite et que s'est dissipéle flux d'énergie qui a traversé le cerveau. C'est que la pensée, la volition, l'acte psychique ne sont pas l'impression, encore moins l'une des formes passagères et transmuables de l'énergie impressionnante. La sensation elle-même n'est pas une conséquence né-

cessaire de l'impression et peut|jne pas la suivre. Si elle*naît, elle peut réveiller la pensée, c'est-à-dire Taperception, la vue intérieure des modalités de l'impression actuellement produite dans l'organe récepteur, aussi bien que des impressions antérieures... Mais ces phénomènes persistants de conscience, de vue intérieure (car nous n'avons point de terme plus précis pour indiquer la sensation desmodalités cérébrales en impressions observées par l'esprit), se passent dans le silence du cerveau, après que les impressions ont été reçues. La mémoire les conserve, et l'esprit les perçoit et les compare. L'impression a été matérielle sans aucun doute, mais les modifications mécaniques ou chimiques qui l'ont produite ou accompagnée ont disparu alors que l'esprit peut continuer à comparer ces impressions entre elles. Dès lors n'intervient plus en rien l'énergie correspondant à ces impressions, énergie qui^ depuis longtemps peut avoir quitté la cellule cérébrale im-

pressiorinée. L'acte psychique ne résulte donc pas d'une transformation de tout ou partie de cette énergie chimique ou mécanique qui, en se transmettant au cerveau, a produit l'impression.

« 11 serait d'ailleurs absurde de dire que la sensation d'une impression, même celle d'une image physique extérieure, sa comparaison avec des impressions déjà reçues et la détermination d'agir qui peut suivre la pensée ou le jugement, ont un équivalent mécanique : sentir, comparer et vouloir n'est pas agir; or y seul Vacte matériel est transmuable dans les diverses formes de V énergie quil représente. >

La conclusion du professeur mériterait d'être citée tout entière. « A ceux qui me demanderont, déclare-t-il, quel est l'agent de ces manifestations de la vie que nous .

ne saurions attribuer à des forces matérielles, parce qu'elles n'en ont point les <:aractères et que leurs effets ne peuvent équivaloir aux effets de ces forces, je

répondrai que c'est ici question de sentiment et de croyance (?) . Le monde de l'esprit se manifeste à nous par ses phénomènes, comme se manifeste celui de la matière, et, à tout prendre, on aurait tort d'affirmer celui-ci à l'exclusion de celui-là, parce qu il serait moins mystérieux ou plus accessible à notre entendement.

Quelle est la nature de ce substratum matériel, de ce support inerte grâce auquel peuvent se manifester les forces proprement dites? Qu'est-ce que l'énergie qui l'anime et comment cette énergie peut-elle passer d'une forme à l'autre? Comment peut-elle se transmettre à des milieux, ou par des milieux qui, tels que l'éther intersidéral ou interatomique, sont dénués de matière ordinaire; et si ces milieux sont conçus comme pleins d'une matière spéciale, qu'elle en est à son tour le nouveau substratum et la nature? Ces questions sont-elles plus simples à résoudre que celles-ci : Quelle est l'essence, le substrat tum de ce qui produit les manifestations

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de rintelligence? Quelle est la nature des forces et du travail de l'esprit? Ses diverses manifestations sont-elles dépendantes, peuvent-elles se transformer les unes dans les autres à la façon de l'énergie matérielle? Dérivent-elles d'un principe mystérieux vivifiant le corps?

« De l'esprit, nous ne connaissons que ses manifestations ; et quoique leur liaison à celles de la matière soit difficile à expliquer, nous ne pouvons la méconnaître.

Des causes, des forces immatérielles existent chez l'être vivant, et nous venons de montrer qu'elles ne résultent pas de la transformation des forces matérielles et qu'elles ne peuvent davantage transmettre aux corps vivants aucune énergie matérielle. La vraie science ne saurait rien affirmer, mais aussi rien nier, au delà des faits observables de la matière et de l'entendement, et cest une science à rebours que celle gui ose assurer que seule la matière existe et que seules ses lois gouvernent le monde. >

Ces derniers mots sont très justes, et nous applaudirions complètement à toute la conclusion de M. le professeur Gautier, si elle n'appelait de nécessaires réserves.

Pourquoi ce savant maître se - récuse-t-il quand il s'agit de dire la cause des manifestations immatérielles? Pourquoi ne veut-il pas lui donner un nom? Pourquoi surtout déclare-t-il que « c'est affaire de sentiment et de croyance » ? C'est aller trop loin, semble-t-il, et méconnaître les droits de la logique. L'explication rationnelle des faits appartient à la philosophie, et non à la religion. M. Gautier l'a cherchée et Ta trouvée lui-même, puisqu'il dit : « Les forces matérielles sont incapables d'expliquer les phénomènes supérieurs de la vie et de la pensée.» Pourquoi dès lors se refuse-t-il à caractériser la force dont ils relèvent? Le nom importe peu. L'essentiel est de reconnaître aux phénomène^ vivants une cause spéciale, qu'on l'appelle âmCy principe vital^ idée directricey etc. Mais n'insistons pas davantage. M. le profes-

seur Gautier proclame assez nettement Texistence de Vesprit pour mériter Tanathème des matérialistes. Remercions-le de ce témoignage précieux qui s'ajoute à tant d'autres et contribue largement au triomphe du spiritualisme.

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