‹ Spiritualisme et spiritismeChapitre 9 sur 19 · FLUIDE VITAL · texte numérisé non relu

FLUIDE VITAL

De nombreux savants, peu familiarisés avec la philosophie et désireux de rendre raison des phénomènes vitaux, croient à l'existence d^un fluide vital. Qu'est-ce que ce fluide? Qui Ta vu ou expérimenté ?

Est-ce la force nerveuse?

Est'Cela force psychique ou quelque autre force spéciale, distincte des deux autres?

Ces différentes hypothèses ont été émises sans jamais trouver dans les faits un fondement plausible.

La force psychique ne saurait être dé-

nommée fluide vital : la volonté n'a rien de comparable avec une force organique ou sensible. Quant à l'influx nerveux, il ne peut davantage être assimilé au fluide vital : les phénomènes de la vie ne sont pas liés aux manifestations nerveuses et de même ordre. Toute la classe des végétaux n'est-elle pas privée de nerfs et de sensibilité?

Si le fluide vital n'est ni force psychique ni force nerveuse^ que peut-il être? Certains auteurs, encore imbus de la simple mais fantastique doctrine du monisme, ne sont pas embarrassés pour le dire : ils invoquent \e fluide vital à la base de tous les phénomènes biologiques et ne craignent pas de le tenir pour une vulgaire force analogue ou semblable aux forces cosmiques dont elle dérive. Pour ces audacieux physiologistes, la physique serait la science unique, universelle : la vie, avec son évolution compliquée, avec ses merveilleux phénomènes, s'expliquerait mécaniquement, et rame, que quelques-uns

admettent encore, ne présiderait que de loin, comme un roi fainéant, au gouvernement de la machine humaine. Mais il faut entendre formuler cette singulière et aventureuse théorie par ceux mêmes qui l'ont imaginée, et nous laissons la parole au dernier praticien qui Ta proposée.

« Quelle est, dit le docteur Paul Audollent, la source, le moteur matériel de notre vie physiologique? (Nous disons matériel, parce que nous n'avons pas à nous occuper ici de Vâme qui en est comme le pilote immatériel.) Le moteur de notre organisme, le centre de notre vie, c'est le fluide vital. Qu'on l'appelle ainsi ou qu'on le nomme influx nerveux^ électricité animale, magnétisme animal, etc., peu importe le nom; mais il nous a semblé que celui de fluide vital le désigne mieux que tout autre. L'important, c'est l'existence de ce fluide, modalité physiologique du fluide cosmique (qu'on nous permette cette dénomination) dont l'électricité, la chaleur, la lumière, etc., ne sont que des manifes-

tations physiques variées. Ce fluide, que nous produisons nous-mêmes ou que nous accumulons en le prenant à l'atmosphère et à tous les êtres animés ou inanimés qui nous entourent, parcourt sans cesse notre corps tout entier sous forme de courants, grâce au système nerveux qui est un véritable appareil électrique [physiologique^ ne l'oublions pas), comportant des centres producteurs et accumulateurs (cerveau, moelle, ganglions), des relais et commutateurs (plexus nerveux), des rhéophores (nerfs), des électrodes et récepteurs (papilles, organes des sens, terminaisons nerveuses diverses).

« Le fluide vital est donc le grand moteur de tous nos appareils organiques. Il donne d'abord l'impulsion au cœur et agit ainsi directement sur la circulation, de même sur la respiration, les fonctions digestives, urinaires, motrices, etc. Les sensations, la douleur ne sont autre chose que les manifestations des vibrations ou des courants de ce fluide.

« C'est surtout à la périphérie du corps que l'on peut en constater la présence et les émanations continuelles, plus ou moins intenses. Ce que Ton a nommé od^ périsprit, corps astral, est constitué, à notre avis, par ces effluves périphériques qui forment autour de nous comme une zone, une auréole, une enveloppe inséparable de chaque être vivant et dont le volume, la densité, l'intensité varient considérablement suivant une foule de circonstances et notamment suivant l'état de bonne santé ou de maladie. C'est par ce fluide, par ces émanations périphériques que nous sommes constamment en rapport avec le monde extérieur, grâce au contact et aux échanges continuels de notre fluide avec celui de tous les êtres, de tous les objets qui nous entourent. Telle est la clef des nombreux phénomènes dont on chercherait en vain une autre explication plausible, la clef de mainte et maints faits dûment constatés, mais inexpliqués jusqu'à ce jour et que l'on rangeait trop-faci-

lement et à tort, pensons-nous, dans le domaine du mystère et du surnaturel (i). > L'hypothèse de notre jeune confrère est bien hardie, mais elle est tellement obscure qu'elle n'éclaire nullement le problème vital et nous laisse en plein mystère. Ce fluide qui est physique tout en restant vital n'di rien de naturel, et comme l'auteur nous affirme qu'il n'est pas surnaturel, nous restons perplexe. Il déclare que le fluide vital n'est qu'une modalité du fluide cosmique et que le système nerveux n'est qu'un appareil électrique : rien n'est plus simple à concevoir, mais que devient la vie ? U influx nerveux, V électricité animale, le magnétisme^ le fluide vital, toutes ces dénominations caractérisent le même agent àla fois physique et vital. Quelle lumière nous apportent ces affirmations sans base? Ce n'est pas avec des mots qu'on fait la science. Si M. le docteur AudoUent pense que l'influx nerveux

(i) Concours médical^ n® a, 8 janvier 1898, p. 17-18.

n'est autre que le vulgaire courant électrique, qu'il le dise et le prouve; mais il n'a garde d'apporter des arguments à une thèse qui a eu son heure de vogi>e, mais qui aujourd'hui, nous l'avons vu, est définitivement ruinée.

Notre auteur d'ailleurs ne redoute pas les inconséquences, puisqu'il les multiplie.

Il attribue au fluide vital une double et singulière origine : il ne le tire pas seulement du milieu cosmique, il prétend que nous le produisons. Avouons que la pile humaine est alors bien puissante. Comment l'être vivant pourrait-il produire lin fluide physique? Il assimile, il transforme les éléments matériels, il les fait concourir à l'édification et à l'entretien de l'organisme, mais il ne les produit pas.

Rien ne se crée^ rien ne se perd : tel est l'axiome universel. Le docteur Audollent attribue au corps considéré comme appareil électrique une vertu que les plus hardis vitalistes refusent à l'âme même.

N'insistons pas davantage sur une thèse

aventureuse et mal étudiée, et arrivons de suite à celle du professeur russe Serguéyefif qui se distingue entre toutes par son audace et son habileté.

Ce savant, à la recherche du siège organique du sommeil, a cru finalement le trouver dans le système nerveux du grand sympathique. « Nous sommes, écrit-il, en présence d'une fonction nécessaire, végétative et presque évidemment nerveuse, mais dont Torgane est tout à fait ignoré.

Que nous faut-il? Il nous faut un organe nécessaire, végétatif et presque totalement nerveux, mais dont en revanche la fonction principale demeurerait encore, à tous égards, indéterminée. Or, un organe existe qui satisfait à ces conditions, c'est précisément l'appareil sympathique ou ganglionnaire. Les ganglions seraient donc des organes assimilateurs d'une forme éthérée, sthénique ou dynamique, et cette œuvre s'exercerait par deux phases alternantes d'emprunt ou de rejet

qui sont la veille et le sommeil. Je cherche un mçtif valable pour leur refuser a priori une semblable destination fonctionnelle, et en vérité je n'en découvre pas. Le système sympathique est abondamment pourvu de cette substance ganglionnaire qui, dans le myélencéphale, est considérée comme étant la source productrice de toutes les innervations, et, par suite, l'histologie n'interdit en aucune manière d'envisager, au même titre, les ganglions comme des réservoirs plus ou moins autonomes d'une forme dynamique quelconquey laquelle deviendrait énergie nerveuse par une de ces actions métaboliques dont parle si souvent le professeur Luys. L'anatomie n'est pas moins favorable, car la double chaîne et les grands plexus sont situés dans ces mêmes cavités splanchniques qu'occupent aussi tous les organes essentiels des autres fonctions assimilatrices ; en outre, les branches ramifiées du système accompagnent toujours les artères, et les unes se

dirigent vers la périphérie cutanée, comme les canaux de petite circulation vers la membrane pulmonaire, tandis que les autres pénètrent la profondeur des organes, comme la majeure partie des vaisseaux sanguins. En un mot, dans son aspect général, l'organe sympathique se montre sensiblement calqué sur le système vasculaire, c'est-à-dire sur un système qui n'est pas autre chose qu'un appareil végétatif d'importance capitale.

Donc, au premier abord, les faits soit histologiques, soit anatomiques n'opposent rien de contradictoire à l'idée qui nous inspire, et il serait possible que l'appareil ganglionnaire fût l'organe immédiat d'une œuvre fonctionnelle d'assimilation nerveuse, dont les deux phases alternantes seraient la veille et le sommeiU et dont l'aliment pourrait être une/orme quelcon".

que à la fois ambiante et impondéra-ble (i). >

(i) Physiologie de la veille et du sommeil, 1890, t. I, p. 37.

Arrêtons-nous ici pour admirer la vertu des mois. Le professeur Serguéyeff n'est p'as satisfait de sa « forme dynamique :&, mais il se rassure par la pensée qu' « elle peut devenir énergie nerveuse grâce à Taction métabolique du docteur Luys ^.

Le trait n'est-il pas remarquable?

«Notre ignorance est dissipée du coup par ces lumières. La « forme dynamique :^ n'arrivait pas à nous contenter; mais M. Luys survient qui la« métabolise > ou, plus exactement, qui la change du bout de sa baguette et la transforme en courant nerveux,,., et aussitôt tout s'explique. Le savant médecin de la Charité, qui avait cru — à tort — découvrir des cellules pensantes j a dû moins une belle compensation : il a trouvé la métabole. Mot heureux qui immortalisera son nom, car il répond à tous, les problèmes et résout toutes les difficultés.

« Comment le mouvement physique devient-il mouvement vital? — Par métabule.

« Comment la sensation résulte-t-elle naturellement des vibrations cosmiques?

— Par métabole. La pensée elle-même, qui la fait sortir du mécanisme cérébral, qui l'explique par le simple jeu des forces physiques? — La métabole, toujours la métabole!

« La théorie matérialiste paraît sûre d'elle-même. Cest en vain que la raison et les faits la condamnent. La métabole n'estelle pas là pour réduire les objections, suppléer à Texpérience et expliquer les plus obscurs phénomènes? Elle doit porter la conviction dans les esprits ou plutôt les séduire en les trompant et en leur faisant prendre — qu'on nous passe l'expression vulgaire — les vessies pour des lanternes.

« Tous ne subissent pas Téblouissement, et plusieurs, refusant de prendre la métabole pour le dernier mot de la science, n'y voient qu'un terme nul et vide, inventé par l'ignorance aux abois (i). »

(1) D»" SuiBLBD. Le Problème cérihraU p. 139-141.

Revenons à Informe dynamique du professeur Serguéyefif. Les ganglions du grand sympathique en seraient à la fois les réservoirs et les organes assimilateurs. Elle viendrait du milieu cosmique et s'absorberait par la peau qui reçoit les extrémités des fibres nerveuses et qui jouerait vis-àvis de l'alimentation dynamique le rôle du poumon à Tégard de l'alimentation gazeuse.

« L'épiderme corné, dit le savant russe, comparable au tissu des aréoles pulmonaires, se borne à laisser passer l'aliment exigible, mais au-dessous de la couche cornée se rencontre partout la couche muqueuse dont les cellules constituent déjà de véritables éléments fonctionnels doués d'une aptitude attractive qui permet de les comparer à des globules sanguins stationnaires et en vertu de laquelle ces corpuscules fixent le dynamisme ambiant comme les hématies fixent le gaz oxygène. Dans toute l'étendue de la couche muqueuse se ramifient d'autre part ces innombrables fibres grises qu'a découvertes Langerhanset qui,

d'après Ranvier, viennent dfe laprofondeur* De semblables fibres évidemment ne peuvent se rattacher qu'aux cellules des ganglions périvasculaires ou bien à celles des amasplusprofonds,et delà sorte nous apparaît l'élément spécial du grand sympathique, c'est-à-dire la cellule ganglieuse munie d'un prolongement pâle, lequel se continue avec une fibre nerveuse également pâle.

€ Pris en soi, chacun de ces éléments peut assez bien se comparer avec une bouteille de Leyde à la fois vivante et microscopique, laquelle serait condensatrice sinon de T électricité, du moins d*une forme très voisine. Les cellules ganglieuses les plus proches de la périphérie projettent leurs fibres grises au milieu des cellules du corps muqueux, et là ces fibres remplissent un rôle analogue à celui que jouent dans les bouteilles de Leyde les tiges métalliques dont elles sont armées ; ein un mot, les fibres de Langerhans soutirent aux cellules de Malpighi la forme

peut-être déjà modifiée que ces dernières dérobent au dynamisme ambiant, et elles la condensent au profit d'un premier nombre de ganglions circumvascuiaires.

Ceux-ci de nouveau ne sont pas autre chose que des bouteilles de Leyde composées, ou disposées en petites batteries, et dont pareillement à leurs analogues l'aptitude condensatrice n'est pas indéfinie, c'est-à-dire qu'elle ne va pas au delà d'une certaine charge-limite. A partir de l'espace sous-épidermique, les ganglions circumvascuiaires se transmettent de l'un à l'autre le dynamisme alibile que, par entremise fibrillaire, ils reçoivent de la couche muqueuse, et delà ces influx centripètes qui, se propageant jusqu'aux ganglions fondamentaux, constituent le mouvement fonctionnel d'emprunt vigil.

« Un agent à la fois nerveux et trophique s'accumule de la sorte dans les masses fondamentales du système, et à leur tour celles-ci le dispensent à tous les tissus au moyen de leurs fibres grises eflférentes.

Mais les dépenses dynamic[ues de Torganisme sont, sous le rapport quantitatif, au dernier point variables, et c'est pourquoi les ganglions ou réservoirs centraux accumulent toujours beaucoup au delà des besoins courants. De cette circonstance, il résulte qu'au bout d'un certain temps quotidien plus ou moins déterminé les masses ganglieuses fondamentales se trouvent détenir un excédent dynamique qui leur devient intolérable et qui, mettant de fait obstacle à la continuation de l'emprunt vigil, suscite en son lieu et place ces influx centrifuges au moyen desquels s'accomplit le rejet morphéique (i). »

Il y a dans ces pages beaucoup de science et d'imagination, mais à quoi bon tant d'efforts pour constituer un pur roman? L'existence de la forme dynamique^ son absorption par la peau, son assimi-

(i) op. cit., p. 742-744.

lation par les ganglions, sa distribution par les fibres, le rôle des cellules du corps muqueux, tout cela forme une série de suppositions gratuites. La physiologie ne permet pas de les admettre. La raison ellemême n'est pas satisfaite. Comment la /orme invisible, impondérable arrive-t-elle à se condenser dsiVïsles ganglions? C'est une des mille contradictions que la thèse présente.

Mais pourquoi insister? L'auteur luimême n'attache pas de valeur à sa conception fantaisiste, puisqu'il reconnaît « qu'une forme dynamique quelconque, à la fois ambiante et impondérable, ne suffit pas à constituer V activité vitale. > C'est dire que toutes les théories physiques ne sauraient arriver à rendre raison des merveilles de l'organisation et qu'il faut en chercher la cause dans l'âme vivante. La force vitale n'est et ne peut être que cette âme informant la matière, appelant à son service tous les éléments physiques, les groupant, les transformant, les sublimant

en quelque sorte dans la grande œuvre de la génération et dans celle non moins importante de l'évolution vivante qui n'est, comme Ta dit Claude Bernard, qu'une génération continuée.

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