‹ Splendeurs et infortunes de Narcisse MistigrisChapitre 10 sur 40 · S XIV · texte numérisé non relu

S XIV

L'éLéHBHT POI.ITIQUB

La vocation de Histigris ne lui permettait pas de jouer un rôle obscur et de rester en seconde ligne; il ne s'y résigna que le temps nécessaire pour assurer sa position , se ménager quelque crédit, et connaître à fond les ruses et les stratagèmes de la coulisse. Jéroboam put un moment lui

servir de caution et d*appui ; jamais il ne fut son maître. Non-seulement les caractères différaient» mais aussi les méthodes. Narcisse eut la sienne^ qui ne manqua pas d'éclat , comme on va le voiP.

Jéroboam s'était fait une règle invariable de laisser la politique en dehors de ses spéculations ; il avait horreur du mot, et la diose lui causait le

frisson. A ses yeux la politique était un domaine interdit ; il se la représentait sous la'^forme d'un sergent de ville, avec Fépée au côté, et il était tou* jours tenté de détaler devant elle en emportant sa boutique sous son bras. Aussi s'abstenait-il d'y songer, de peur d'accident : encore moins eût-il donné à ses opérations une base aussi dangereuse. U ne se décidait que d'après ses instincts, prêtant l'oreille aux moindres bruits sans en propager aucun y se gardant avec le plus grand soin des appréciations personnelles. Sa maxime était qu'il faut vivre on paix avec tous les gouvernements et toutes les polices qui en sont issues, se mêler de ses affaires et non de celles de l'État , ne prendre parti pour personne ni contre personne , et bénir tous ceux qui nous font gagner quelques écus. A son sens, d'ailleurs, la politique dérangeait plus de calculs qu'elle n'en servait, et il aimait mieux s'en fier à ce flair exercé qui l'avait mis sur les voies de la fortune et ne l'avait jamais déçu.

Mistigris rompit ouvertement avec cette manière d'envisager les choses ; il trouva indigne de lui , indigne de son caractère, d'opérer d'une manière

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duflsi étroite, aussi timide, en cachette, à bas brofC et en homme qui rougit de ses actes. Dès le premier jour il se déclara le complice, le champioiiy le héraut d'armes du gou?ertiemeiit , professa pour lui radmiratioa la plus exclusive et le dévouement le plus absolu , s'identifia h ses destinées et brisa des lances en sa faveur. Au lieu de dissiouiler son opinion , il Tafficha ; au Heiu de se mainlenir daus une neutralité prudente, il arbora son dra* peau favori et marcha tête levée. Il ne reganktl pas. seulement cette conchiite eomode la plus ain-^ cère, mais encore comme la plus utile que Ton pût tenir, et pressentait d*avaiice les éléments de siie^ ces ^'elte renfermait en germe et qu'il suffiaatt d'en dégager. C'ânit une iospiratioD supérieure, et qui laissait bien loio les routines de Jéroboaoï. Mistigris s'en empara pour doouser la foule des i^péculateurs; il devint ThMame politique dé la xottlisse.

Ses coups d'essai en ce genre furent les coufis d'un maître consommé : ceux qui Tout vu à Tornivre s'en souviennent A tout régime il ftut un certain nombre de térilés élémenlairea qui y correspoo-

dent, et en soient Teicpiieatim. Ces yèrités n^»ii' pas mimqtté à rétaUtosement nonTean ; elles con^

rent anjoard'hui les mes; ce que Ton ignore, c'est qn'on les doit en grande partie à Mistigris cpii n'a Tédsoïé ni jetons dé présence, ni droits d'autemr. B estartre autres déeoavertes, nn mot (|u'ii imapoa ie premier et lîrra sans frais à la eîrcùlatibn i le mot de pmiementarisme.YoiUi xm mot terrilte dans sa nooveivQté et nn cruel bélier contre les: gens à terre. Narcisse étaK inimitabie pour Vkc^ cent qu'il y mettait, QoîcGiique n'approiitait pai^ sans réserve , sans restriction , tout ce qui se fai^ sait ou aUait se feire , était suspect de patlemen-^ iarisme. Dans ses débuts, au sein de la coulisse V il n'avait que ce mot à la boûdie et en écrasait lés malveillants. Parlementarisme^ B ne sortait pas de U. Jouait-^n k la bdiase? pàrlementwri$mt. Élevait-on deis doutes sur le bon état des Suances et la sîtuatioa du Trésor?, parlemeniarisme. AvaitHOor une toi médiocre dans le maintien de la pajz? ^w-^ iementarisme. C^ sub$tanttf répondait à tout;'j^ ^t mipossible d'en imagiBer de {dus ingénieui. Une fois en veine, Narcisse ne s'arrêta plus ; il se

livra à son génie en toute liberté. C'est à cette époque de sa Yie que se rattachent ses belles conceptions sur le caractère français et la nature du gouvernement qui lui convient le mieux. Depuis Montesquieu on n'avait rien trouvé d'aussi concluant. Aux yeux de Mistigris , cette nation de braves et de troubadours ne peut avoir ici-bas que deux missiifns : faire Tamour ou faire la guerre; hors de là elle manque au programme que la nature \ui a tracé. Si on y ajoute la faculté de traiter les modes avec une supériorité que Tunivers lui envie et d'avoir, en fait d'opéra-comique, le pas sar tons les États civilisés , on arrive & une somme de distractions et d'exercices qui suffit à l'activité la plus vaste et aux besoins les plus variés. Notez que Narcisse n'excluait ni les jeux de Bourse, ni les agréments qui y sont attachés; il les trouvait, et pour cause, parfaitement adaptés au génie de ce peuple belliqueux et galant. Mais quant au reste , il ne transigeait pas, et n'en parlait qu'avec mé« pris. Illusion! erreur! imitation anglaise! préjugé 1 pur préjugé! enfin parlementarisme/ C'était toujours son dernier mot; il y tenait.

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C'est par de semblables études , et à Taide de cçs considérations ^ que Mistigris parvint à fonder son inQuenee sur la tribu des petits spéculateurs. Ce qu'on aimait en lui , c'est qu'il traitait le régime parlementaire du haut en bas et l'accommodait de main de maître. Naturellement il eut des plagiaires ; c'est inséparable d'un succès. Petit à petit tout le monde s'en mêla et ce pauvre régime fut cruellement arrangé ; il est douteux que jamais il s'en relève.

En attendant Narcisse avait atteint le but qu'il s'était secrètement proposé; dès le début , il avait marqué son rang et assuré son empire. Il avait fait plus encore; s'emparant du levier que Jéroboam avait dédaigné, il venait de mettre la politique au service de la spéculalîon , s'en servait pour réchauffer et discipliner la coulisse, et la conduisait h la confiance et à la hausse avec l'aplomb dun capitaine consommé.

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à XV-

JLA roaTuiic

Le sort ne trahit point ane wssi ingénieuse combinaison; désormais » dans ee monde à part, on ne jura plus que par Narcisse; il devint on centre d*opinions et d'infornftations. A peine levée « son étoile fit pâlir celle des vieux routiers. Il est vrai que personne ne possédait^ à un plus haut degré « les airs (|ui imposent, le verbe haut, le geste aisé et Fart de parler, sans paraître entrepris» des choses dont on ^nore le premier mot. Làdessus Mîstigris étak incomparable. Ainsi, à peine eut-il placé la politique au nombre de ses armes de combat, qu*il en prit à l'instant le ton et le laâgage. Qui ne Ta vu ne peut se faire une idée de la manière dont il lançait deux ou trois phrases à effet en s'appesantissant sur chaque mot et comme si sa bouche eût rendu des oracles :

— Les nouvelles de Saint-Pétersbourg sont bonnes I nous n'avons pas de dépêches de Berlin !

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Un vétéran de fo dfplomaftie n'y eût pas^ mis plus iïe tact, ni déployé phis de finesse. On y sefntaitllUHBme qai ne se lirre qu'à demi et garde poar lui b meflleure part de son secret. ^

Ainsi, dès le début, Narcisse eut la conlisse dans^ sa main. Rien n'est moins surprenant quand on sait de quoi elle se compose. S*il existe dans une famine quelque enfant perdu, auprès duquel les ranontranees ont échoué , et qui a essayé de tous le^ métiers sans pouvoir se fixer à aucun , c^est la coulisse qui tôt ou tard le recueillera. S*il existe dans les timbes âe Findustrie ou du commerce' quelque spéculateur aux abois, dénué de crédit , à bout de ressources et ne sachant à quoi recourir, la eoBlisse est Ik pour lui ouvrir son sein miser!* ciMdieQX. fou» les êtres déclassés y trouvent uu dbri, artistes sans traviàly littérateurs en dlsponibi* lité, jemes gens arrivés aux eonBns de leur patriiBoine, enfin cette masse d'oisife et f aventuriers q» eherdient un emploi de leur temps ou un moyen de faire valonr leurs derniers ciqpitaux. Toiià quel bataHhm il s'agissait de former et d'initier à la vie poUtique s tous les moyens y couve*

naient. En général la coulisse a moins d*étades qae d'appétit et plu3 de dettes qoe de géographie. Il est donc facile de la promener à travers TEurope et de lai faire voir sons* un jour avantageux les dispositions des États et des cabinets.

Narcisse ne s*y épargna pas et le succès dépassa ses espérances. Âujourd*tmi encore, apréô un triste et brusque retour, les hommes de service montrent à la Bourse, avec un orgueil mêlé de respect, je pilier devant lequel il tenait ses assises au milieu d*un essaim d'agents et de familiers. C'est de là que partit ce mouvement de hausse dont nous avons été témoins et qu'on put croire transformé en mouvement perpétuel. Mistigris déploya, à le réchauffer et à le soutenir, un génie qui eût sufQ à rétablissement de dix empires. Son grand moyen consistait en une interprétation libre des actes du gouvernement, où l'enthousiasme était porté à sa plus haute puissance. C'était dies lui un don naturel, une vocation , une conviction; il entraînait parce qu'il croyait*

Au début la lutte fut sérieuse et digne de son' bras. Il existait dans la coulisse de vieilles habitudes

d'opposition et des hom^mes qui spéculaient sur le dénigrement. Narcisse eut à triompher dé ce doublé obstacle; il le fit avec un bonheur inouï. Il dit bien haut que les temps étaient changés et qu'on ne devait plus parler des gouvernements comme Vils allaient crouler dans les vingt-quatre heures ; il dit que le moment était venu de marcher en avant, sans hésitation , sans arrière-pensée , et qu*il fallait donner une confiance entière à qui vous donnait la sécurité. Tout cela avec un ton , des airs, un accent, faits pour intimider les malveillants et subjuguer les indécis. Quant à la situation exté« rieure, c'était le triomphe de Narcisse; il en tira des effets prodigieux. A Tentendre, il était en relation avec toutes les cours; il avait le dernier mot de r Autriche, et la Russie ne lui refusait pas ses communications. Puis il citait de beaux noms et des autorités imposantes, parlait des villes et des fleuves éloignés en homme qui les a beaucoup connus, invoquait les actes diplomatiques, se retranchait derrière les traités , raisonnait enfin des plus grandes choses avec une liberté et une aisance qui captivaient les esprits. Jamais, sous les piliers

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oe la Bourse» on n'avait ea d'exenqple d'une fiM^ tigae plus suivie, plus sûre d'6Ue-inèine,.iii «m* prdnte de plus d'éruditioa. Ou Mistjgris avait-il appris tout cela? c'est son sécrétât celui de Biefi. On devine sans peine les Conséquences de celte attitude pleine d'originaUté. Narcisse étonna d'a^ bord, et rallia ensuite les ^oulateurs qui cher» chent sur qui se régler. Il eut deux ou trois élèves à son début, puis vingt, puis cent; il Qt éocie, La hausse éclata , des bénéices survincent; c'en tat assez pour exalter les cerveaux. U devint de mode d'a^r comme Mistigris, de parler comme Mistigris» de frapper à son exemple sur les boudeurs et de porter le gouvernement jusqu'aux nues. Le tan était donné; sous peine de dissonance, il idait s'y tenir. D'ailleurs, en prenant conseil de Blistigris, ce n'était pas à ses seules insgurations que l'on croyait déférer ; la coulisse en eut bientôt tut l'écho d'hommes tout-puissants, ayant les nonvellea dans la primeur et informés des événements quarante-huit heures avant tout le monde. Comment expliquer autrem^^t cette manière hardie d'cfiérer, ce langage ferme et confiant, cette ^péculalûm

à coup sûr? Évidemment d'autres influences se cachaient là-dessous : c'étak l'opinion générale et en vain Narcisse s'en serait-il défendu. Bon gré, mal gré , il pas^ désormais pour être supérieurement informé et au courant des négociations les plus importantes.

De là cette fortune qui éclata comme un météore et éblouit tous les yeux. JMistigris était un personnage; il fallut compter aveis lui. Point de coup de Bourse auquel il ne fût mêlé et où il ne ]ouàt un rôle ; point de primes dont il n'eût sa part; point de chemin, point d'entreprise qui ne devinssent ses tributaires. Son patronage était à ce prix , et les plus fiers y souscrivaient. Décidément le génie de Narcisse l'avait bien servi et sa méthode valait mieux que celle de Jéroboam.

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