‹ Splendeurs et infortunes de Narcisse MistigrisChapitre 17 sur 40 · HO SPLENDEURS ET INFORTUNES · texte numérisé non relu

HO SPLENDEURS ET INFORTUNES

fatalité s*en mêlait un peu ; il ne pouvait foiire m effort nouveau sans s*attirer un nouveau mécompte ; la veine avait décidément tourné. De là des colères et des récriminations ; de là une BH>dification sensible dans sa manière d'envisager le gouvernement. Autant Narcisse Tavait célél»ré quand les chances du jeu lui étaient favordilei, autant il le dénigra quand elles se déclarèrent contre lui. Son dévouement était inséparable du profit qu'il en tirait; adieu l'argent, adieu réloge! Que de dévouements en sont là I Le sien n'avait pas résisté à cent mille écus de perte ; on se détaeheraît à moins.

Il serait trop long de i^conter toutes les vicissitudes auxquelles fut en butte la destinée de notfe béros dans cette période de décadence.; ce serait rhistoire des derniers événements envisagée par un détail et une sorte de reflet de Témotion publique. Il sufQra de rappeler quelques oirconstanoes dont le souvenir est récent et. qui exercèrent une influence décisive sur la position de Histigris. Hélas I en vain essayait-jl de lutter, en vain répétlQiit*il chaque jour et mr leus les tons qae oes

DE FlBCISfiE MISTIGRIS. |H

Turcs m yalaient pasle tapage cpf on en faisait, les esprits n'en étaient pas moins endiatnés à cette fatale question sur laquelle il jouait sa fortune. La Bourse ne détachait plus ses regards de Constantinople et n'ayait d'oreilles que pour les bruits qui lui venaient de ce côté. Au moindre incident, elle prenait ombrage et se firrait à de brusques écarts : c'étiSt autant de poires d'angoisse pour Mistigris, autant de saignées foiies à son coffre-fort.

A Hdesure q»e Naneisse prenait le chemin des puissances en train de déchoir, Jéroboam se remettait en pesaession de Tempire que son élève avait usurpé. Chaque joor notre héros voyait se défaclier quelque soldat du bataiHon qu'il avait eu tint de peifle à discipliner, et leâ transfoiges passaient sous se& yeux, avec armes et bagages, dans le camp d'un homme qqî élaiit loin de le valoir, OMNne aiiiisioe,'€omme intdligence, même comme méthode d'opérations. Il était dit que Mistigris enliserait ce calice chargé de QeL

A tout prendre, ces révohitkMfê s'expliquent. Narcisse allait pérk par où il avait réussi» pai^ la n piriSique, e'est^bëife une arme à deux irracfaants.

Le premier, il avait osé en faire un instrument suivi de spéculation, et le succès avait justifié cette hardiesse. Jusque-là c'était bien ; roais il fallait s'arrêter à temps; il n'est si eicellente chose qui, poussée à l'excès, ne devienne détestable. Porté par la politique, enrichi par la politique, Mistigris s*était imaginé qu'elle suffisait à tout et suppléait à tout ; il en avait usé et abusé, il avait bu dans cette coupe jusqu'à l'ivresse. Puis était venu le chapitre des illusions. Dans quelques faveurs passagères, il avait vu un engagement éternel ; de ce que la politique lui avait souri, il s'imagina qu'elle lui était enchaînée. Au lieu de la suivre, il voulat alors la régler ; du titre de favori, il prétendit passer à celui de maître. Ce fut ce qui le perdit. Il lai sembla que les destinées du monde le regardaient un peu, qu'on ne pouvait rien faire sans lui, et que la paix ne serait pas troublée sans son consentement. De là ces erreurs, ces torts, ces faux calculs, ces spéculations à rebours qui le consumaient i petit feu et devaient l'engi'outir un jour, lui et sa politique, l'un portant l'autre.

Que Jéroboam avait plus de sens en se résignant

à on roie modeste et moins ambitieux I S*il ne nantait pas les sommets, en revanche il n'avait rîen à craindre de la foudre. De la politique, il ne prenait que ce qui lui était nécessaire pour bien conduire sa partie et défendre habilement son enjeu. Il n'aspirait pas^ comme Narcisse, à diriger les événements ; il se contentait d'en tirer le plus debénéQce possible j il n'adoptait ni ne repoussait rien« en se réservant de profiter de tout. Point exclusif, d'ailleurs, ni passionné, il allait avec le vent et le cou* rant, changeait de bord à* propos et ne s'enlëtait pas dans jses poursuites. C'était le spéculateur do la vieille roche, et comme on le comprenait avant que Mistigris eût essayé ses nouveaux procédés. Ici encore Tact ancien se trouvait aux prises avec Fart moderne et devait avoir le dernier mot.

U ne faut pas croire néanmoins que Jéroboam s'en tint simplement à la routine et repoussât toutes les nouveautés. Bien loin de là : seulement, il faisait un choix et n'adoptait que celles dont la vertu était éprouvée. Au nombre de ces nouveautés, il en est une qui lui doit beaucoup et à laquelle il dut plus encore, c'est la dépêche électrique.

444 SFLEK0EURS ET iaFORTtIM:AS

Avant Jéroboam, remploi en était rare, timi<ie ef limité ; à pêne tes grands étabUssemeots de ioaii^ <^ en osaient-ib h titre i'i«forraatioD particulière et sans lui domer m caraetère général. Jéroboam comprit qQ*il y avait là une farce, et 9 la mit surlestomp aa service de ses opératîom. Bésormaia 9 ne se mmitra plus sar te parvis de la Bourse qé^9 n*eût eo poclie sa nouvelle électrique, datée âes lieux tes plus rapprochés des événements. Cétait iiB moyen irrésistibte, et en vain Narcisse eûtnl entrepris de lutter. Qpe ponvaient des opinions ccmtre des faits? La polilaqne n'avait pins qu'à dés* armer devant la nouvelle éledrkfQe; mâme pov la métkodé. Jéroboam reprenait te dessus.

Ce changement de sceptre devint dHiqne jMr plus sensible : le vide se faisait antanr de Mirtigria, et Jéroboam se reconpnsait une conr. A pdne gravissait41 le perron de la Ifoos-se, qne l'essaim des jeunes spéculi^ears se portait vers lus; on voidait savoir s'il n'avait rien d'âeetri<}Qe daas les profondeurs de son habit, si Vienne on Bncharest ne Uk avatent pas (aranamia quelque secret d'État, «i détail important, nne nonvdte de natuie à agir air

OtE NARCISSE MiSTI&RIg. H&

les fonds. Ainsi pressé, Jéroboam s'exécutait ; il li« vrait ses dépêches avec un abandon apparent et comme s'il eût distribué des largesses. Le fait est qu'il en avait exprimé toat le suc, et que ses ordres étalent donnés. En toutes choses, Thomme de la vieille éeole se retroiBvait. Mats cet usage de l'électricité n'en frappait pas moins la phalange qui rentouraît et hi. pénétrai! de reconnaissance pour des procédés si généreux.

Un pareil succès ne pouvait demeurer circonscrit dans l'enceinte d'un monument; le bruit s*en répandit au dehors et parvint aux oreilles d'Anemoue. Elle sut tout; elle sut que Narcisse descendait quatre à quatre les degrés du discrédit et que la fortune comblait Jéroboam de ses faveurs. Cette double circonstance, lui donna à réfléchir. Le succès ? Qui n'en a pas été un peu le courtisan ? Qui n'a brâlé au moins un grain d'encens en rhonneur do cette divinité capricieuse? Qui n'a suivi, ne fût-ce que de loin, la foule de ses adorateurs? Môme ceux qui s'en défendent y trempent à leur insu. On ne discute pas le succès, on le subit ; il prête tant de charmes et dissimule si bien les dé-

fauts! qui n'aurait bonne grâce sous son auréole? Voilà de quelles impressions Anémone était assiégée, et, il faut le dire, elle y résistait mal. Les . femmes aiment ce qui réussit, celles-ci par vanité^ celles-là par intérêt. Aussi la jeune Qlle commençait-elle à trouver Narcisse moins séduisant et Jéroboam moins affreux ; elle obéissait à Topinion et suivait la foule ; elle cédait, comme les autres, à rinflucnce de rélectrîcitë.

Page 1