‹ Splendeurs et infortunes de Narcisse MistigrisChapitre 31 sur 40 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

LA dbamiArb aaisoh d'uh état.

Le vœu de Baby ne devait pas être exaucé surle-champ; on ne déjeunait point encore. D'autres soins allaient prendre le pas sur cette fonction essentielle, et telle était la nouveauté du spectacle

que rappétit de notre héros devait en être désarmé pour une henre au moins.

Dans un vaste guéret, que terminait une forêt sombre, s'élevaient des milliers de tentes bariolées, toutes surmontées de banderoles et disposées dans un ordre qui charmait le regard. De loin en loin, d'autres tentes plus spacieuses, plus ornées, occupaient des tertres garnis de gazon et, pourvues du pavillon de commandement, dominaient celles qui étaient répandues dans la plaine. Les dimensions et les formes des tentes variaient en raison du grade, et sur un mamelon transformé en redoute figurait la tente d'honneur, asile du chef supérieur, et d'où l'œil embrassait la contrée à plusieurs milles à la ronde.

C'était un camp , il n'y avait pas à s'y tromper; une portion de l'armée des Aphones s'y exerçait aux grandes manœuvres et s'y formait à la vie eu plein air. L'usage et la prudence le voulaient ainsi. A défaut de réalité , il fallait, pour tenir les troupes en haleine, multiplier les images de la guerre, les combats simulés, les engagements sur le papier, les campagnes en miniature. Noble délassement

236 riLE DES APHONES.

de Tesprît humain 1 Spectacles d'aatant plos doux qu'ils sont sans poril et qu'aucun deuil ne s'y môle. Qu'y faire? Toutes les époques ne comportent ni les mêmes gloires , ni les mêmes plaisirs. Il n'est pas donné h chac^e génération de se prendre de querelte avec T univers entier « d*avoir pendant un quart de siècle la flambei^ au vent , et d'ébranler le monde à coups d'estramaço». Ce sont là des diances rares , et qui , trop répétées , perdraient de leur prix. £n générdil convient de se résigner à des fortunes plus modestes; c'est ce que les Aphones avaient senti. De la guerre ils ne conservaient que riq>paresl et s'en donnaient volontiers la représentation inoffensive. C'était tout profit. Us y faisaient autant de poussière et y versaient beaucoup moins de saog.

Baby était donc en face d'un canp'; U avak sou» fes yeux les troi^»es les plus exieceées de l'ile et allait être témoin de lenra évolutioBs^ Cette scène offcait de l'intérêt et y prit goét. D'aiBrars il était attendu; on eonq»tail se mettre en firais poor loi et exécuter à son intention des maiMeiivres exfraordmaires. Anssi troovM-M, dès soa arrivée»

«ne escorte et un cheviil de main. Certes, notre hérfts se fût bien passé de tels honneurs. Eu sa qaalité d'homme de mer, il était fort mauvais écuyer, et la vue de cet animal qui frappait la terre de son sabol ne lui inspirait qu*uiie médiocre confiance. Quant & l'eseorte, ce qu'il en remarqua, ce forent des airs rebarbatifis et des moustaches smguiiërement hérissées. De tels signes ne trompent jamais; là où ils se montrent , l'armée est en veine et fait frissonner le bourgeois.

Bon gré, mal gré, il fallut que notre héros se conformât au progrànune arrêté pour lui. Avec un peu d*aide et après quelques efforts malheureaXy il parvint à se mettre en selle et à s'y maintenir malgré les courbettes de son cheval. Les moyens qu'il employait étaient, il est vrai, étrangers aoi règles de l'équitation ; par exemple » il se cramponnait trop souvent à la crinière de l'anim&l ou cherchait trop manifestement un point d'appni sur les arçons; mais pourvu qu'il restât enfourché» la manière lui importait peu ; tant qu'il n'avait pas vidé les étriers Thonneor était sauf. Seulement, dans son for intérieur, il se: prenait à regretter sa

288 L'ILE DBS APHONES.

monture habituelle et s'ayonait qu'il était mieux placé sur le pont d'un brick que sur le dos >l'uti coursier de combat. Qu'y faire? il n'avait plas de choix entre les balancements*

Le premier plaisir qu'on lui procura, fut une promenade sur le front de bandière, que décoraient de petits ouvrages d'industrie et d'art,fruits de» loisirs du soldat. Il y en avait dans le nombre de fort ingénieux , et qui se rattachaient au métier des armes, des citadelles de quelques pouces de hauteur, avec leurs créneaux, leurs canons, leurs ponts-levis et jusqu'aux sentinelles veillant sur le rempart , des trophées exécutés avec une grande liberté ~de composition et ornés de devises très-originales; des parcs d'artillerie avec leurs boulets et leurs caissons» des arsenaux, des chantiers, des travaux de siège, mille détails familiers , mille tableaux en relief, chefs-d'œuvre de de patience et d'habileté. Mais ce n'était pas tout. A c6té de ces hommages rendus à la profession, il y en avait d'autres qui dérivaient d'un sentiment moins militaire et beaucoup plus doux. Ainsi sur bien des points on pouvait voir des noms entre-

lacés 9 ded chiffres et des emblèmes wnoureui, entre autres des cœurs percés de dards et composés de cailloux en marqueterie, lesquels portaient pour dédicace : A ma Céleste! ou bien : A ma Rosine/ ou à toute autre sainte de la légende du pays.

fiaby trouvait tout cela charmant, et n*eût été le souci de son cheval il en eût joui sans réserve. Sur bien des points, il se montra avide d'explications, et ses compagnons ne les lui épargnèrent pas. Le Basque surtout y déploya un fonds d'érudition intarissable : personne ne connaissait le camp mieux que lui, le personnel, le matériel, les états de services des chefs; il était au courant de tous les noms, n'ignorait rien de la position 4es corps, et savait jusqu'à la chronique secrète. Malheureusement il employait, pour raconter ces faits, le langage rafflnéqui lui était habituel, et continuait à donner aux lettres de l'alphabet une valeur singulièrement arbitraire, de sorte que notre héros avait toutes les peines du monde à le suivre dans le cours de ces explications. Sans

David , qui y ajoutait un commentaire en anglais,

290 riLE DÈS APHONES.

il n'en eût certainement compris que la moindre partie, et de plus experts n'y auraient pas été plus heureux. Cependant la conflance que le Basque avait en lui-même ne s'en ébranlait pas, et, sùh thème épuisé, il en revenait à son exclamation favorite :

— Lé veau corps de vataillé, s'écriait-il, lé veau corps dé vataillé 1

Page 1